L’HYPER-SINCÉRITÉ PEUT-ELLE NOUS SAUVER ?

L’hyper-sincérité

Depuis peu, les créatifs d’Internet transforment leurs vulnérabilités en force, défonçant toutes les barrières du respect humain. La peur du ridicule serait-elle en train de connaître ses dernières heures ?

Légende photo : BEWARE OF THE DOJA CAT_ Après avoir insulté ses fans ou s’être attiré les foudres d’Anna Wintour au MET Gala pour avoir clopé – Anna déteste –, Doja Cat cartonne pourtant avec son dernier album, Scarlet. Envoyer chier tout le monde serait une stratégie payante, car Scarlet cumule plus de 70 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify. Un record.

Insulter ses fans à de multiples reprises, perdre un million d’abonnées, puis squatter le top 3 des charts Billboard avec un nouvel album qui persiste et signe, c’est possible. « Yeah, bitch, I said what I said », rappe ainsi la méga pop-star Doja Cat, dans son dernier morceau « Paint the Town Red » – actuellement n°2 Billboard. Tout commence en juillet dernier, quand elle demande à ses fans d’arrêter de s’appeler entre eux les « kittenz », quelqu’un lui demande par quoi remplacer kitten sur son profil Insta. Doja Cat lui répond : « Just delete the entire account and rethink everything. It’s never too late ». Elle traite ensuite ses fans hardcore de « creepy », et les somme de se « trouver un job ». Dur.

Elle perd un million de followers, mais ne regrette rien, bien au contraire. « En voyant tous ces gens arrêter de me suivre, j’ai l’impression d’avoir vaincu une grosse bête qui me retient depuis si longtemps. J’ai l’impression de pouvoir renouer le contact avec des gens qui comptent vraiment pour moi, et qui m’aiment pour qui je suis aujourd’hui, au lieu de ce que j’étais hier. Je me sens libre », a-t-elle expliqué. Pour symboliser cette renaissance, elle se rase la tête et applique ses propres conseils en nettoyant son Insta, pour laisser place à une Doja Cat qui ne se censurera plus jamais.

« J’UTILISE MON EMBARRAS COMME UNE ARME, POUR INCITER LES GENS À ÊTRE PLUS À L’AISE. » – SABRINA « TUBE GIRL »

 

Dans le même temps, Sabrina Bahsoon (a.k.a. tube girl), est devenue une star mondiale du jour au lendemain avec des vidéos Tiktok où elle danse sans retenue dans les rames de métro londonien, cheveux au vent – avec en fond des voyageurs gênés. Sabrina n’a pas peur du ridicule, elle en fait une force. « J’utilise mon embarras comme une arme, pour inciter les gens à être plus à l’aise en portant ce qu’ils veulent. »

Grâce aux millions de vues générées par sa décomplexion hors-norme, elle squatte déjà les front rows des fashion weeks, enchaîne les collabs avec Boss ou Valentino, et inspire surtout des millions de gens à se libérer du regard des autres, pour trouver du réconfort dans une version exagérée de soi – mais sincère. Certains parlent d’« exposure therapy ». Avec ce mouvement qui transforme nos défauts en force, cette sorte d’hyper-authenticité numérique, on peut se demander : Internet nous rend-t-il plus sincères ?

METOO DES WEIRDOS

Sur les réseaux, on voit depuis peu émerger une vague de libération de la parole autour des particularités psychiques de chacun, avec le hashtag #MentalHealth, un genre de MeToo pour les weirdos. Et la forme n’est pas forcément badante, car tout ça passe sous le filtre de la post-ironie. Un humour ultra-sincère qui exagère la réalité, pour atteindre un espace intermédiaire entre l’ironie et l’acceptation. En exagérant sa situation qu’on va tourner en dérision, on peut mieux la contrôler.

La post-ironie, c’est un peu le personnage qui rit et pleure en même temps. Sur le compte Insta français Shlagmin, on trouve ainsi une image d’un Bugs Bunny saturé à fond, avec des biftons, un cigare et des grosses bagouzes, et accompagné du texte : « I’m retarded ». Yes ! On est tous ensemble.

Et comme toujours avec les tendances Internet, on retrouve cette ultra-sincérité latente dans les créations des modeux avant-gardistes. La jeune marque californienne Praying vend par exemple des casquettes « Sick of myself », et chez OGBFF on propose des hauts « I do whatever I want », ou « cancelled adjacent » – porté par Doja Cat –, et vendus sur un site aux allures de blog du Web 1.0. Être cancel serait presque devenu cool. Angela Ruis et Lauren Schiller, les meilleures amies co-fondatrices de OGBFF, expliquent être « très inspirées par l’amitié. Les amis proches ont la possibilité de cultiver un sens de l’humour où on peut pleurer de rire sur quelque chose qui n’est pas du tout marrant sorti du contexte de l’amitié. On arrive aujourd’hui à atteindre ça à une échelle beaucoup plus grande. »

Cette impression de cyber-pyjama party géante sur Tiktok existe aussi car Internet à cette capacité de réunir des communautés de gens qui se comprennent, et sont donc plus sincères et libres entre elles. Toutes les facettes de l’existence humaine peuvent ainsi trouver un public et être acceptées. Ces communautés de niche sont alors autant de safe places où peuvent se développer des espaces d’ultra-sincérité.

COZY WEB & INTERMITÉ

« Je travaille maintenant avec des plus petits groupes, plutôt que de vouloir parler au monde entier. On a de meilleurs échanges, plus sincères, plus clairs, plus précis, dans un groupe qui ne dépasse pas cent personnes. Les mass medias ne pensent qu’à une chose, comment faire un blend générique pour toucher des millions de personnes, au lieu de quelque chose de vraiment puissant pour cent personnes, qui en inspirera d’autres », explique Joseph Matheny, artiste américain pionnier de la culture internet, créateur du premier jeu en réalité alternée. Depuis que son projet semi-fictionnel l’a dépassé pour devenir une théorie du complot, il ne travaille plus qu’en groupes réduits.

Cette envie de sincérité sur Internet porte même un nom : le cozy web. Un Internet accueillant, à plus petite échelle, moins éphémère, permettant plus de concentration et de complexité. Si le cyberpsychologue français de référence Serge Tisseron a créé le terme d’extimité pour désigner l’intimité extérieure, partagée au plus grand nombre sur les réseaux, on pourrait ici parler d’intermité, pour évoquer l’intimité partagée dans un groupe restreint et interconnecté.

Et si aujourd’hui les dernières esthétiques à la mode (comme le « frutiger aero », le successeur du Y2K) sont inspirées d’anciennes versions de Windows, le cozy se décline sous toutes les formes. On le retrouve dans le cozy yoga, ou dans le succès des cozy games à la Animal Crossing, ou encore dans la mode – toujours –, où le cozy est l’évolution du cocoon, avec des fringues confortables, mais pensées pour l’extérieur. Il s’agit là d’être en public comme on est seul chez soi. Mais dans l’hyper-sincérité, tout n’est pas que beige et confort, bien au contraire. Tiktok étant aussi un réseau pensé pour connecter des inconnus, les échangent incitent inexorablement à une certaine désinhibition… Parfois jusqu’à l’excès.

mini skirt
GOT THE MESSAGE ?_
L’ère de l’ultra-sincérité marque le grand retour des fringues à message – et des têtes rasées dans leur version post-cringe. Ici une mini-jupe de la marque OGBFF nous présente un équivalent Y2K et post-ironique du « ceci n’est pas une pipe » de Magritte, le premier meme-lord.

 

CRINGE, BUT FREE

Quand cette hyper-sincérité est poussée au max, elle prend alors la forme du cringe – ce sentiment de gêne que ressentent les voyageurs croisant le regard de la tube girl en train de danser seule dans le métro. Un peu gênant, mais très libérateur – en tous cas si l’on en croit le meme populaire qui dit, « I am cringe, but I am free ».

À l’heure de l’économie de l’attention et de la tyrannie des émotions, le cringe est une arme ultra-puissante pour attirer les regards. Mais il correspond aussi à une esthétique du bizarre, qui fait des émules. Sur l’Insta de Doja Cat, on trouve ainsi des montages d’elle avec la tête de Gollum, des photos de céréales à la mayo, ou des insectes chelous. On retrouve ce côté bizarroïde chez les designers aliens de Matières Fécales, ou chez Collina Strada avec ses défilés de créatures sorties d’un mauvais remake du Grinch.

Certains parlent carrément d’une nouvelle ère post-cringe, « un mouvement culturel qui nous libère des chaînes du cringe (…) Ce n’est qu’une question de temps avant que ce qui était acceptable avant devienne cringe, et que ce qui était cringe devienne acceptable (…) n’évitez pas le cringe, soyez based », explique jREG, auteur d’un manifeste post-cringe. Le terme « based » a été adopté par l’Internet underground pour désigner cette manière d’être bizarre, mais très original, et est aujourd’hui repris jusque sur les plateaux de tournage d’Hollywood – comme par le cinéaste Harmony Korine, pour évoquer son dernier film expérimental Aggro Dr1ft.

Venu d’un son de rap des années 2010 de l’outsider Lil B, ce terme en dit long sur l’état d’esprit actuel. « Quand j’étais jeune, based était un terme négatif pour les camés qu’on utilisaient pour se moquer de moi. (…) J’ai tourné ce négatif en positif. J’ai embrassé ça, en mode : ouai je suis based. Je l’ai fait mien. Je l’ai intégré. Based est positif. » a-t-il expliqué. Aujourd’hui, la jeunesse connectée intègre donc le cringe et le fait sien.

Il suffit de regarder le dernier shooting mené par Harmony Korine pour le nouveau « zine » de Marc Jacobs, pour voir que le cringe et la vulnérabilité sont bien dans le vent. Korine y shoote Young Lean – le rappeur le plus dépressif du game – qui pose en minerve et béquilles. On y trouve aussi une photo d’un homme dans un caddie, avec un masque, une perruque blonde, un ours en peluche, et des ballons de baudruche. Très creepy, très cringe, très cool.

Accepter le weirdo vulnérable au fond de nous serait donc en ce moment le summum du cool pour tous ces branchés camées aux algos. Car point d’ultra-sincérité sans côté obscur de la force. Pour l’artiste britannique Luke Turner, pionnier de cette nouvelle sincérité, « notre façon de percevoir le spectre complet de notre existence et de la condition humaine a beaucoup évolué, car l’idée de normalité n’existe plus. L’extra-normativité est une relique du passé. » Mais alors, où celà va-t-il nous mener ? Pour Joseph Matheny, « cette culture des memes et de la sincérité, c’est ce qui précède la religion, car ça précède les mots en un sens ». Demain, la génération Alpha pourrait donc bien prier Pepe The Frog ou Bob L’éponge, et embrasser une nouvelle Trinité : sincérité, empathie, optimisme.

 

Par Jean-Baptiste Chiara