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LES DAFT PUNK DU PORNO

Le moindre clip posté sur Pornhub par ce couple de jeunes vingtenaires installés à Berlin est vu en moyenne 4 millions de fois. La particularité de ces « auto-entrepreneurs du hard » ? Ils ne montrent jamais leur visage… Sauf à notre heureux journaliste. Rencontre à domicile.

LES DAFT PUNK DU PORNO

Portant un débardeur gris, une culotte noire et des chaussettes blanches, la jeune femme blonde couvrant son visage est à genoux sur un parquet. Son corps svelte et bronzé ferait rougir votre instagrameuse fitness préférée. Pendant qu’elle regarde son téléphone, un homme la filme. Subitement, il lui empoigne la fesse droite. Puis la gauche. Grâce au miroir judicieusement placé derrière elle, on aperçoit les jambes tatouées du cameraman, totalement nu. S’ensuit pendant plus de 25 minutes une succession d’actes sexuels des plus divers. La caméra est tremblante et le cadrage approximatif. Cette vidéo, dont le titre ultra-descriptif est digne d’un romancier du Nouveau roman, « PETITE BLONDE DEEPTHROAT AND ANAL BIG COCK AT HOME » a été vue plus de 9 millions de fois depuis sa publication début 2019 sur Pornhub, la plateforme d’hébergement aux 100 millions de visiteurs par jour. En seulement deux ans d’activité, le couple cumule, avec une centaine de vidéos publiées, 460 millions de vues. Soit l’équivalent des pitreries postées par les Youtubers McFly et Carlito. Un succès qui a fait passer au rang de 10ème le couple dans le classement Pornhub des pornstars les plus cotés.

 

COMBISHORT NOIR

C’est à Sprengelkiez, quartier nord-ouest de Berlin, que j’ai rendez-vous avec Leo et Lulu, les deux protagonistes. Malgré ce récent succès, le couple reste simple. Alors que j’attendais ma deuxième bière en terrasse d’un bar, j’aperçois le couple garer leur vélo. Il s’embrasse et m’échange un sourire déjà aperçu sur leur vidéo. Cette fois habillé, le couple joue la sobriété : T-shirt bleu usé Urban Outfitters et short pour lui, combishort noir pour elle. Ils s’installent en face de moi et commencent à me raconter leur love-story.
Loin des sites et des applis, c’est sur les bords du lac de Wansee, à quelques kilomètres de Berlin, que le couple se rencontre en juillet 2013. Lulu, Parisien ayant tout juste la vingtaine, séjourne dans la capitale allemande pour un stage de web-développeur. Ils repèrent un groupe de filles. Parmi elles, Leo, jeune Berlinoise fraîchement rentrée d’un festival en France. Entre les deux, le feeling passe mais… premier couac. « Je devais rentrer sur Paris, se souvient Lulu. C’était frustrant car on se découvrait, on avait vite remarqué qu’on était très porté sur le sexe ».
Se jouant de la distance, le couple s’envoie pendant quelques mois des photos coquines, via Snapchat, pratiquement tous les jours. Lorsqu’ils se retrouvent à Berlin, Leo et Lulu ne veulent plus garder ça pour eux et décident de le partager. Entre parcs, cabines d’essayage et autres spots insolites, ils découvrent leur épanouissement dans l’exhibitionnisme. Trois ans après, ils décident d’allumer pour la première fois la caméra pour un cam-show explicite. « C’était dans la cuisine du frère de Leo » se rappelle Lulu. Une première expérience sommaire qu’ils réitèreront plusieurs fois.
« Mais on a vite arrêté car en 2017 on est parti vivre à Paris et nos horaires de travail nous laissaient très peu de temps pour les cam-show, se souvient Leo. C’est éprouvant parce que ça durait trois heures, tu transpires en permanence puis il faut “entertainer” les viewers en leur parlant, souriant, etc… C’est vraiment du sport ! »

 « ON EST PLUTÔT MAINSTREAM COMME COUPLE…»  – Leo

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 « COUPLE MIGNON » 

Après avoir posté plusieurs vidéos en amateur sur Pornhub, ils obtiennent leur premier million de vues en août 2017. En passant ce cap, les choses s’accélèrent. Et le nombre de vues ne fait que grimper. À Noël, leurs vidéos cumulent plus de 50 millions de vues. Ils prennent conscience de leur succès et décident de s’impliquer pleinement dans la production de contenus plus « créatifs ». Ils investissent en matériel pro et se focalisent sur une idée majeure : redonner une image sexuelle positive du couple. Leo : « En tant que “branleur”, ce qui me manquait c’était le côté couple mignon qui se filme avec une image un peu travaillée tout en faisant attention au cadrage, lumière ou décor. Quand on regarde une vidéo, on veut sentir l’émotion et la sincérité du moment ». Loin des studios meublés de canapés en cuir noir, le couple se filme près d’une des fenêtres de leur appartement parisien rive droite, sur un parquet, en cœur de forêts tropicales ou bien encore sur des plages paradisiaques aux quatre coins du monde. « On est plutôt mainstream comme couple, on veut juste partager des moments de sexe et de plaisir » sourit Leo. Avec un esthétisme et un souci de l’image, le duo casse les codes du porno-amateur cheapouille et bâclé. Lulu : « On veut que ce soit joli à voir c’est pour ça qu’on met des plantes en décor et qu’on évite les grosses lumières. C’est pas juste deux corps qui baisent. On a envie de montrer l’univers qui est le nôtre ». Mais cette volonté de montrer leur univers et de tout dévoiler d’eux peut être contradictoire avec celle qu’il essaye de préserver : leur anonymat.

 

TRAHI PAR SES TATOUAGES

Le recours aux pseudos est monnaie courante dans le milieu du X. Leo et Lulu n’échappent pas à la règle. Mais le couple va plus loin en dissimulant leurs visages dès que la caméra tourne. Au mieux, ils laissent entrevoir un petit morceau de menton ou un lobe d’oreille. Mais aujourd’hui, victimes de leur succès, leurs viewers ne demandent qu’une chose : voir leurs bouilles. Lulu : « Le pire, c’est qu’on les comprend. Personnellement, je ne peux pas regarder un porno sans voir les visages ». Pour Léo, leurs vidéos seraient plus attirantes s’ils montraient leurs visages et permettraient moins de travail lors du montage. « Faire un plan intéressant sans qu’on voit les visages exige beaucoup de réflexion. Si on montrait nos têtes, on mettrait la caméra juste dans un coin et le tour est joué ». Pour répondre d’une certaine façon aux demandes de leur communauté, le couple a récemment fait des featuring avec les actrices Rae Lil Black ou encore Star Heather Vahn dans lesquelles celles-ci dévoilent leur visage, que ce soit de face, de profil, ou de trois-quarts. Mais l’anonymat est une notion assez relative : le couple s’est rapidement fait repérer par son entourage. Ce qui les a trahi ? Les tatouages que porte Lulu sur les cuisses. « J’ai reçu des messages de types que je n’avais pas vus depuis des années genre “Hey mec, tu peux m’envoyer une photo de tes jambes ?” ou encore plus simplement “Leo et Lulu ? ».
En septembre 2018, le couple est invité à Los Angeles pour la première cérémonie des Pornhub Awards. Entourés de producteurs, performers et réalisateurs du milieu, ils remportent le prix du « Most Popular Verified Couple » et rentrent dans le viseur de producteurs de films X comme le Français Greg Lansky – fondateur de Vixen – qui organisait l’after-party. Le couple fait alors ses premiers pas dans le milieu pro du X. « Quand on était en Californie, Greg nous a écrit sur Instagram et il va prochainement nous faire visiter les bureaux de Vixen » raconte Lulu. « On ne dit pas que les studios, c’est mal, mais quand on a commencé, on ne s’était pas dit qu’on voulait entrer dans le milieu du porno ».
La frontière entre le porno amateur et le porno serait-elle désormais abolie ? Et de ce fait, Leo et Lulu, de faux amateurs ? Pour Stephen des Aulnois, consultant porno et fondateur du site Le Tag Parfait, le terme d’amateur est aujourd’hui tangible : « La définition d’amateur dans le X est de plus en plus floue. Je considère Leo et Lulu plus comme des auto-entrepreneurs que des amateurs ». Une définition partagée par Marie Maurisse, auteure de Planète Porn (éditions Stock, 2018) : « Leo et Lulu ne peuvent être considérés comme amateurs à partir du moment où leur ressources financières proviennent uniquement du porno. Ça reste le fait de gens professionnels. L’amateur est un fantasme».Mais alors, comment font-ils pour convertir un passe- temps exclusivement ludique en affaire lucrative ?

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TOUT LE MONDE S’ÉCLATE à la queue de Lulu (surtout Leo)

PETIT BILLET

Appartenant à la société mastodonte canadienne du X MindGeeks (elle détient les boîtes de productions Brazzers et Digital Playground), Pornhub est lancé en 2007. Le site débute dans la diffusion de vidéos piratées mais corrige rapidement le tir en produisant leurs propres vidéos et en signant des partenariats avec des producteurs pour diffuser des extraits.
En 2013, Pornhub décide de faire confiance à son public et met en place un programme de « models ». Un système qui permet à Monsieur et Madame tout le monde de publier sa sextape et d’en tirer son petit billet – système similaire à celui de Youtube, mais nettement moins opaque et beaucoup plus rentable. Sur Pornhub, les chiffres sont clairs. Les « models » perçoivent 0,64 USD pour 1000 vues. « On fait partie des profils qui font le plus de vues donc c’est rentable pour nous » souligne Léo. Rentable en effet, car sur la centaine des vidéos postées, 10 dépassent les 10 millions de vues (la vidéo la plus vue atteignant les 31 millions). Pour une vidéo qui atteint 1,7 million de vues en deux semaines, LeoLulu touche environ 1 100 USD. Sortant une vidéo par semaine, il faut aussi prendre en compte les anciennes vidéos déjà postées qui sont toujours consultées. Selon le nombre de vues cumulées, Leo et Lulu perçoivent entre 8000 et 15 000 dollars par mois. Un succès d’autant plus remarquable dans un secteur dont de nombreux acteurs traditionnels souffrent.

 

 « DES POULES ET UN ÂNE » 

Face à l’expansion des industries démonétisées des plateformes de streaming comme Spotify, l’industrie du X s’est alignée par ces nouvelles pratiques. Avec une augmentation de 5 milliards à l’année précédente, Pornhub a été visité par 33,5 milliards de personnes en 2018. Un bouleversement qui a obligé les boites de productions à se diversifier pour devenir rentables. Les acteurs se lancent donc dans le business « porno-tionnel » de produits dérivés. Leo et Lulu l’ont bien compris eux aussi puisqu’ils proposent une gamme de T-shirt sur leur compte instagram (@leoluluofficial). L’objectif ? Créer et solidifier une véritable communauté.

Aujourd’hui, le couple poursuit sa love-story, tout en rêvant d’ailleurs. Dans 20 ans, Léo se voit obligatoirement « quelque part où il y a du soleil » tandis que Lulu s’imagine dans « une maison de campagne avec des poules et un âne ». En attendant, le couple vadrouille de pays en pays à la recherche de spots qui feront écarquiller les yeux de leurs viewers. Ils retourneront en octobre prochain à Los Angeles, pour les Pornhub Awards. Mais pour Léo, « On continuera tant qu’on en a envie mais lorsqu’on sentira que ça ne nous fait plus marrer, on arrêtera. Mais pour l’instant, on a encore pleins d’idées et de projets… »

 

Par Hugues Pascot

Photos : Coll. perso LEOLULU