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« LE VIN DOIT PRENDRE LE POUVOIR ! »

Géniale ! Imprévisible ! Cultissime. La diva la plus W.T.F. du cinéma Français revient avec un nouveau stand-up à la gloire de Marguerite Duras. Pour Technikart, elle raconte cul-sec sa passion des grands Bordeaux et des « fantômes du plaisir »…

 FANNY ARDANT 

Fanny Ardant, c’est la 7èmefois que vous montez sur scène avec un texte de Marguerite Duras ! On vous a déjà vu dans La Musica, La Maladie de la mort, L’Eté 80, Le Navire Night, Hiroshima mon amour, etc. Et bientôt La Passion suspendue au Théâtre de l’Oeuvre (Paris 9ème). Vous êtes totalement obsédée ou quoi ?
Fanny Ardant : Disons que cela fait déjà quelques années que je suis sous hypnose (rires). A 17 ans, j’ai lu Détruire, Dit-Elle, un huis-clos fabuleux sur le désir dont j’adorais le titre. Je crois que je n’avais jamais entendu parler de Marguerite Duras*. Mais devant le mystère de cette écriture hachée, presque en miettes, j’avais l’impression qu’elle parlait de choses essentielles. Il y avait une dimension quasi hypnotique dans le rythme lent : les repas, les promenades, les siestes, la destruction progressive des conventions sociales par le désir.
*Mondialement célèbre pour son livre L’Amant (Goncourt 1984), elle a également réalisé quelques films oubliés comme Le Camion (avec Gérard Depardieu).

OK ! Et quoi d’autre ?
Moderato Cantabile (un dialogue amoureux sur fond d’apéro cadencé, ndlr) et Le ravissement de Lol V. Stein (inspiré par la comédienne Loleh Bellon,ndlr) ! Deux romans essentiels sur l’amour accompli, l’amour détruit, l’amour qui rend fou… Comme Duras, je pense que « Attendre l’amour, c’est déjà de l’amour. » Quand la vie vous semble comme un Everest à monter, ce sont des choses qui aident à la vivre. On n’est pas obligés d’avoir tout en amour. Mais l’attendre, c’est déjà énorme…

Deux romans également bien dans les vapes ! Le premier se passe dans un bistrot, le second a été écrit alors qu’elle ne pouvait déjà plus boire, tellement elle était malade…
C’est toute l’histoire de Duras ! Dans La Passion suspendue, elle dit à un moment que « l’alcool transfigure les fantômes de la solitude ». Un passage incroyablement pessimiste et vrai. Comme si on convoquait un temps de gaieté, de joie. Il y a quelque chose en nous qui cède. Tant que l’on n’a pas bu, on a des barrages que l’on empêche de craquer. Parce que, sinon, peut-être qu’on ne se relèverait plus. Et puis voilà que, tout d’un coup, arrivent dans l’alcool les fantômes du plaisir, de la joie, de la connivence, du passé, de ce qui pourrait être ou ce qu’on attend. Vous voyez ? C’est un peu comme une invitation à danser…

Sur scène, vous allez danser avec les fantômes ? Déboucher quelques bouteilles ?
Surtout pas ! Je pense qu’il faut faire attention avec l’alcool. Ne jamais boire seul et la nuit. C’est un peu comme en plongée, si vous restez trop longtemps, vous vous noyez, vous vous asphyxiez. Mais il y a un temps sous-marin où vous êtes en apesanteur, sans références. C’est celui de la première gorgée de vin dans une soirée, un dîner, ce moment où vous dîtes : « OK, je vais pouvoir résister »…

Fanny Ardant Technikart

Et vous résistez tout le temps ?
Pas toujours. Je trouve qu’il y a une certaine forme de jouissance, dans notre époque, à se faire déconsidérer par ceux qui ne boivent pas. C’est le poète et romancier Pierre Jean-Jouve (Paulina 1880, Sueurs de sang, etc) qui disait toujours : « La déconsidération, c’est peut-être une voix… » Adieu les bien-pensants, les têtes penchées et les petits maîtres d’écoles ! Enfin, on va pouvoir s’amuser !

Qui vous a initié aux vins ?
Mon père ! Et dès l’âge de 10 ans… Je me souviens de ma mère qui poussait des petits cris parce qu’elle me trouvait bien jeune pour goûter des Chasse-Spleen (AOC Moulis-en-Médoc), des Châteaux-Margaux (AOC Margaux), des Vosne-Romanée (Bourgogne). Ah, c’est sûr que la DASS aurait pu venir nous prendre (rires) ! Mais ça me plaisait parce que c’était en petites quantités et ça a formé mon goût ! Grâce à lui, je ne peux me mettre la tête à l’envers qu’avec de très grands vins…

Pourquoi seulement avec des grands crus ?
Parce qu’avec les grands vins, curieusement vous n’avez pas besoin de déjeuner ou de dîner. Moi, je crois que le vin doit prendre le pouvoir. Si vous le diluez avec plein de trucs, il va passer au second rang et perdre de sa superbe. Et puis, j’aime bien boire les paroles des sommeliers. C’est quand même l’un des derniers métiers où, pour parler de garde, de tanin et de bouche, il faut être tout de même un peu poète et danseur.

Vous avez la réputation d’être très réservée. Est-ce que le vin vous délie ?
Je ne suis pas réservée, je suis asociale, je vis dans une grotte ! Mes seules sorties consistent à rentrer dans les librairies pour renifler des livres comme les chiens dans la forêt. Mais faites-moi déguster un vin des Pouilles (Rosso Canosa, Castel del Monte, etc) et je vous parlerai de Duras toute la soirée…

Légende photo de couverture :
FAN DE DURAS ET DE BORDEAUX, FANNY ARDANT CARBURE AUSSI AU PAMPLEMOUSSE PRESSÉ (SANS GLAÇONS)
L’actrice en mode « Yes, peut-être. » à l’époque de « Hiroshima, mon amour » (Juin 2019)…

 

Par Cédric Hougron (avec Olivier Malnuit)
Photos Carole Bellaiche


ARDANT SA BULLE

Un poil perchée et toujours aussi fascinante, l’inoubliable Eva dans Pédale Douce (de Gabriel Aghion) et Mathilde dans La Femme d’à côté (François Truffaut) sera donc sur la scène du Théatre de l’Oeuvre (Paris 9ème) du 25 Septembre au 4 Octobre, pour une énième interprétation des textes de Duras (avec Bertrand Marcos). Mais cette fois-ci à la première personne… La Passion Suspendue (Seuil) est, en effet, une série d’entretiens inédits, accordés par l’auteur à la journaliste de la Stampa, Leopoldina Pallota della Torre, après le succès mondial de L’amant à la fin des 80’s. L’alcool, bien sur, mais aussi le foot (« cette vérité un peu enfantine qui m’émeut chez les hommes »), l’homosexualité (« comme la mort, l’unique domaine exclusif de Dieu », l’écriture (« J’écris pour me vulgariser, me massacrer »), tout y passe… « Une manière de boucler la boucle » pour la comédienne (à l’affiche de La belle époque de Nicolas Bedos, le 6 Novembre), éternelle muse d’apéros (mais avec modération) qui, comme son auteur fétiche dans La Musica, reste persuadée « qu’aucune histoire d’amour ne résiste à un inconnu qui entre dans un bar ».


Olivier Malnuit

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