LA NUANCE, UN TRUC DE VIEUX CON ?

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Nul besoin d’être l’économiste le plus stylé de France pour comprendre les limites du « en même temps » cher à notre président. Et si on se montrait un peu moins raisonnables avec les andouilles de l’autre bord ? Explications.

La nuance est morte. Les réseaux sociaux et l’ère de l’indignation ont eu raison d’elle. Douze ans après la sortie du phénomène d’édition Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, nous n’avons jamais été autant révoltés. Dans une seule journée, grâce à Twitter, Facebook et Instagram, nous pouvons nous indigner plusieurs fois et sur tous les sujets : la faim dans le monde, les guerres, la maltraitance des dauphins dans les parcs aquatiques, la disparition des oiseaux, les SUV, les piscines privées, les barbecues, etc. Nous pouvons également partager notre « esprit de résistance » avec notre communauté et vérifier quels sont, parmi nos abonnés, les gens de notre camp (celui du bien) et ceux qui n’en font pas partie (les contres et les mous qui ne se prononcent pas). La course aux likes, retweets ou partages nous oblige à une radicalité ne laissant pas la place à la moindre once de nuance. Nuance qui pourrait être perçue comme une marque de traîtrise : « Si tu n’es pas indigné comme moi, quelque part tu es un vendu ». Les réseaux sociaux et l’ère de la révolte (digitale) permanente permettent également à chacun de se donner bonne conscience tout en se dispensant de l’action. La posture morale doit être d’autant plus radicale et jusqu’au boutiste qu’elle compense le manque d’action dans la vie réelle. L’opinion doit donc être tranchée et sans nuance.

BESOIN DE RADICALITÉ

On doit à cette radicalité sans nuance beaucoup de victoires sociales et sociétales car, il faut être honnête, on ne renversera pas le capitalisme et on ne gagnera pas la bataille du climat sans radicalité. Les discussions et la politique des compromis nous ont conduits dans le mur. Les phrases types du genre « il ne faut pas opposer » ou « asseyons-nous autour d’une table » n’ont servi à rien : les inégalités ont augmenté et la crise climatique défie toutes les pires projections. À force de nuances, les sujets importants se sont dilués dans des consensus mous, des statu quo, des changements mineurs pour que rien ne bouge finalement. Le combat pour la justice (sociale et climatique) oblige les gens à se remettre en question dans leur jugement et leur comportement. Une remise en question ne se fait pas avec de la nuance mais après un choc. On se souvient de l’affaire Weinstein et du mouvement Me-Too. Le combat contre la société patriarcale et le racisme, ou pour plus de justice sociale (Occupy Wall Street et Nuit debout) ont besoin de radicalité pour faire bouger des structures lourdes et implantées depuis des siècles.

CHOIX SOUS CONTRAINTE

Mais cette intransigeance dans la radicalité peut parfois, en lavant plus blanc que blanc, se détourner de l’essentiel. J’en ai fait les frais récemment. Alors que je devais me rendre à une émission télé, j’ai pris un taxi le matin autour de 8 heures. Je devais arriver à 8 h 45 pour le maquillage mais un ensemble d’événements malheureux (panne d’un panneau à l’entrée du périph indiquant le temps entre les portes, accident sur le périphérique, tram à l’arrêt, etc.) m’ont fait arriver à 9 h 45 à l’émission. Les présentateurs m’ont demandé de raconter mon histoire, je l’ai fait et un extrait a été diffusé sur les réseaux sociaux. Cette séquence a entraîné une somme de réactions d’indignation, notamment de la part de cyclistes (puisque souvent ceux qui m’insultaient avaient l’icône d’un petit vélo dans leur présentation). Une personne appartenant à une association de cyclistes m’a même traité d’ « ordure ». Qu’avais-je fait de mal ? J’avais pris un taxi pour traverser deux arrondissements. Je suis donc un pollueur. Je contribue au réchauffement climatique. Je mérite d’être écrasé. Alors que dans la réalité, après avoir testé tous les types de trajet, il s’est trouvé que le moyen le plus rapide d’arriver sur ce plateau alors que je devais emmener mon fils à l’école était le taxi. Un taxi deux ou trois fois par mois. Les choix se font souvent sous plusieurs contraintes. C’est dans ces moments que le retour de la nuance serait de mise.






Dernier ouvrage paru : Mon dictionnaire d’économie,
Fayard, 342 p., 19 €


Par 
Thomas Porcher