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GILETS JAUNES, LE RETOUR ?

Aude lancelin david dufresne technikart

Les journalistes Aude Lancelin et David Dufresne étaient tous deux aux côté des Gilets jaunes pendant les grandes manifs de fin 2018-début 2019. Aujourd’hui, ils reviennent pour en parler sous la forme de roman pour elle et docu pour lui. Deux œuvres coup de poing. On ressort les gants ?

David, vous aviez déjà travaillé sur les affaires de violences policières et vous avez été un lanceur d’alerte très actif tout au long des manifs des Gilets jaunes. Pourquoi ce film aujourd’hui ?
David Dufresne : Alors que j’avais lâché la question policière après l’affaire dite de Tarnac, je comprends que s’abat une brutalité inégalée depuis au moins cinquante ans. Une violence d’État disproportionnée, à cent lieues des fondamentaux du maintien de l’ordre : la « stricte nécessité » et la « proportionnalité » dans l’usage de la force. Je suis choqué par la violence policière, atterré par le silence médiatique et révulsé par le déni politique. C’est le point de départ. L’insurrection m’a saisi. Même si, à l’inverse de ce que martèle la doxa médiatique, je ne crois pas que la volonté des Gilets jaunes ait été de renverser réellement l’État – on ne le renverse pas avec des gilets ! Après, Paris qui se soulève… Je trouve ça beau. Comme un concert punk rock.

Vous êtes resté punk dans l’âme.
D.D. : J’y ai fait mes premières classes, dans les fanzines, chez Bondage, le label des Bérurier Noir. Après, être punk, ne veut plus rien dire… Même Matthieu Pigasse se définissait comme « banquier punk », alors…

Vous estimez, tous les deux, que les forces de l’ordre ont « surjoué » la panique.
Aude Lancelin : Oui. Ils ont surjoué, non pas la peur, mais le blasphème envers la République. Ils ont prétendu avoir affaire à des criminels, à des casseurs, à des anarchistes, alors qu’ils savaient très bien qu’il ne s’agissait pas de ça, mais de Français ordinaires, et même de patriotes.

Dès l’apparition des premiers Gilets jaunes sur les ronds-points, vous sentiez qu’il se tramait quelque chose d’important ?
A.L. : La première personne à m’en avoir parlé, c’était un mec de la RATP, en octobre 2018, qui m’a mentionné Éric Drouet, un camionneur qui faisait des vidéos. Il m’a assuré qu’il allait se passer quelque chose d’énorme en novembre. Je ne l’ai pas immédiatement pris au sérieux, on a trop l’habitude de voir les militants raconter des histoires, et c’est en me déplaçant le 24 novembre sur les Champs que j’ai pris une grosse claque. Femmes, enfants, retraités, des gens qui n’étaient jamais sortis dans la rue. C’était un choc esthétique et politique incroyable.
D.D. : Fin novembre 2018, je suis dans le Sud-Ouest. Quand je m’arrête à un rond-point, intrigué par des drapeaux rouges et noirs… C’était les couleurs du Stade Toulousain (rires) ! Je n’avais aucune idée de l’ampleur que ça pourrait prendre. Mais je trouvais ça beau. Ça ne sortait d’aucune organisation, et ça se tenait. Puis la répression policière a agi sur le mouvement comme un ciment. Ce mouvement a quelque chose d’inouï, qui démontre le marasme de la société.

« LES GILETS JAUNES SUR LES CHAMPS ? UN CHOC ESTHÉTIQUE ET POLITIQUE INCROYABLE. » – AUDE LANCELIN


Si la violence est un ciment, et qu’elle durcit le mouvement, pourquoi le gouvernement a-t-il pris l’option du fracas ?

A.L. : Ils ont opté pour une politique de la terreur dès le 8 décembre, juste après les événements de l’Arc de Triomphe. Il y avait des murs de tireurs de flashballs en haut des Champs qui nous visaient clairement au visage. Le but était que les gens viennent manifester la peur au ventre, pour que les vieux et les femmes restent chez eux. Cela a d’ailleurs été d’une efficacité redoutable.
D.D. : Il s’agit d’une politique de la peur quand on en vient à espérer « on va en blesser un pour en décourager 1000 ». Le maintien de l’ordre, c’est finalement une question de psychologie. Montrer sa force pour ne pas s’en servir a longtemps été la théorie. Mais aujourd’hui, il y a la pratique. Quand on demande à des agents de la BAC de faire du maintien de l’ordre, c’est la boucherie : 27 éborgnés, cinq mains arrachées, des centaines de blessés, des dizaines de détresses sociales… Combien ont perdu leur emploi ensuite ? C’est la double peine.

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BENALLA À L’AFFICHE_
Le film choc de Dufresne tient sa puissance de la sobriété de sa mise en scène : des images de violences filmées au portable et commentées par des témoins ou des experts. Ici, un pote de notre président égaré dans le Vème.


Comment expliquer que le gouvernement, d’Emmanuel Macron à Gérald Darmanin, soutienne qu’il n’y a pas de violence policière en France ?

D.D. : Les ministres de l’Intérieur se succèdent sans vision, sans courage. Se dire « premier flic de France », c’est réduire leur rôle à celui de DRH finalement. Ceux qui décident la stratégie, c’est l’appareil policier.
A.L. : Ça tient aussi à la faiblesse du pouvoir actuel. Moins l’État est légitime, plus il se met entre les mains des forces de l’ordre. Or la force des Gilets Jaunes, c’est que le mouvement était majoritairement soutenu par la population. J’ai assisté à des scènes vraiment choquantes, comme la fois où Eric Drouet a dû se réfugier dans un café, et où durant 45 longues minutes, une horde de policiers a défilé devant lui en proférant des insultes et des menaces. Ces gens ne sont plus des gardiens de la paix. Ils ont une idéologie radicale, et ce sont des forces du désordre.

Peut-on dire que les policiers ont désormais un rôle politique ?
D.D. : Ils l’affichent même. Le revendiquent. Et c’est cela le tournant, c’est cela qui est angoissant. Prenons les syndicats de police : ils font aujourd’hui moins du syndicalisme que de la politique.

On voit très brièvement dans votre film des extraits d’émissions télé avec Yves Calvi ou Pascal Praud qu’on peut vraiment comparer à de la propagande…
A.L. : C’était exactement ça. On s’est retrouvé une poignée seulement à élaborer un contre-discours. On a pu voir alors, en grandeur nature, l’impact catastrophique de la possession des médias français par le CAC 40 à plus de 90 %. On m’a longtemps traité de « complotiste » pour avoir porté cette critique des médias, et je me suis longtemps faite harceler sur les réseaux sociaux par toutes sortes de journalistes mainstream. Mais qui peut nier désormais, depuis les Gilets jaunes, que cette presse-là est à la botte du pouvoir ? En réalité, ces manifestants qu’on a présenté comme haineux à l’égard des journalistes sont au contraire en grande demande à l’égard de notre corporation. Leur mépris ne touche que ceux qui se comportent comme des chiens de garde, et même comme des auxiliaires de police.
D.D. : Les médias traditionnels ne font même plus semblant d’être un contre-pouvoir. À ce titre, ils doivent pouvoir être observés de la même manière que tout pouvoir. D’où cette séquence de critique médias. C’est un monde blanc, libéral, conservateur, qui mord dès que l’on s’éloigne de sa vision du monde, et qui rétorque avec une extrême violence.

Pour parler de la forme du film, d’où vous est venue l’idée de mettre en scène des débats où l’on ne sait pas qui prend la parole ?
D.D. : L’idée de ne pas dire qui parle permet de gommer les hiérarchies sociales et nos propres préjugés. Ça remonte à loin. Lorsque je travaillais chez i-Télé en 2002, mon synthé à l’écran, c’était « spécialiste de la spécialité ». Une manière de se dire: « qui parle ? », « est-ce que c’est important ce qu’il dit ? ». Indiquer directement qu’untel est policier, tel autre sociologue, le troisième avocat, c’est accepter que nos idées préconçues vont nous amener mécaniquement à être plus ou moins attentifs, plus ou moins d’accord. Ici, c’est brut. Et puis, à un moment, on comprend. Un jeu opère avec soi même…

« QUAND LES AGENTS DE LA BAC FONT DU MAINTIEN DE L’ORDRE, C’EST LA BOUCHERIE. » – DAVID DUFRESNE


Aude, pourquoi avoir opté pour la forme romanesque pour parler des Gilets Jaunes ?

A.L. : L’idée, c’était de laisser une trace, la plus profonde possible, de ce mouvement dont j’avais la certitude que le souvenir s’évaporerait très rapidement, car c’est toujours le pouvoir qui écrit l’Histoire officielle. Et d’ailleurs, ce processus est allé encore plus vite que prévu avec l’épisode de la Covid. Ce mouvement qui est quand même la plus grande insurrection depuis Mai 68, a été constamment sali pendant son déroulement, je voulais laver son honneur, et aussi l’empêcher de tomber à une vitesse vertigineuse dans l’oubli, le retenir de toutes mes forces. Or, à mes yeux, le roman, la forme sensible, est celle qui est susceptible d’avoir le plus d’impact. L’idée était aussi de tendre une dernière fois la main à ceux qui n’ont toujours rien compris. Je pense notamment aux Parisiens trentenaires qui, hormis des trottinettes en feu, n’ont rien vu de ces prodigieux événements qui se passaient à quelques quartiers de chez eux.

David, vous pensez également que les Gilets jaunes, c’est fini ?
D.D. : C’est marrant parce que ce n’est pas ce que j’ai ressenti en lisant le roman d’Aude. Je me garderais de tout pronostic. Je constate néanmoins qu’il y a désormais une implication physique extrêmement forte. On l’a vu pendant le confinement, on le voit après les matchs de football, dans les manifs de pompiers, quelque chose est en train de se passer. Il y a un affrontement physique et symbolique qui montre qu’on est sorti de la période des années 80/90/2000 plutôt pacifiées.
A.L. : Je suis d’accord avec ça. Quand je parle de fin, je parle du mouvement tel qu’on l’a connu, avec des actes réguliers, chaque samedi… Cette forme-là est selon moi terminée. Mais ce mouvement a de toute façon laissé des traces profondes, parfois encore inaperçues. À un moment donné, il y a même eu une jonction des banlieues et des Gilets jaunes de la France périphérique, ce qui du point de vue du symbole politique était d’une force incroyable. Certains se sont également radicalisés au niveau des actions. Au point que selon moi on aura un jour un retour du terrorisme blanc, du style Action directe. Avec des séquestrations, et pire. Ce chef d’État qui pense s’en être tiré des Gilets jaunes, a fait monter d’un cran la violence dans le pays et a préparé des jours extrêmement dangereux pour la France.

Aude lancelin david dufresne technikart
CHIC ET CHOC_
La romancière et le documentariste dans les locaux de Jour2fête, le distributeur du film.


Aude, vous être très active auprès du comité Traoré. Vous y voyez une filiation avec le mouvement des Gilets jaunes ?

A.L. : Pour le pouvoir, c’est très menaçant d’imaginer qu’il y ait une solidarité entre les quartiers populaires blancs, et ceux qui sont majoritairement noirs et arabes. Il y a quelque chose d’extrêmement fort qui a commencé à se construire, et qui politiquement pourra être très utile et important dans les années qui viennent.

David, êtes-vous surveillé par la police ?
A.L. : Si David ne l’est pas, qui l’est dans le pays ? (Rires.)
D.D. : Joker !
A.L. : On m’a déjà mise en garde… On a également tous les deux été intimidés par le ministre de l’Intérieur Castaner sur les réseaux sociaux. De l’intimidation directe à l’égard de journalistes par le chef de la Place Beauvau, en pleine fièvre sociale, c’est quand même un truc de cinglés !

Votre espoir pour la suite David ?
D.D. : Je considère qu’on vit un moment historique. À la fois nous nous enfonçons, et en même temps, tout se révèle. Alors tout, je l’espère, continuera à se révéler.

Le vôtre, Aude ?
A.L. : On est face à un péril réel, avec une extrême-droite puissante, et un tas de formes pénibles de confusionnisme comme la lutte anti-masques, politiquement improductive. Si après ne pas été écoutés pendant deux ans, après s’être fait tirer dessus au LBD, après avoir vu vos amis mutilés, vous voulez renverser la table, qu’est-ce qu’il vous reste comme possibilité ? L’option foireuse de voter Le Pen, la dernière qui n’ait pas été essayée. Mais de la même façon qu’on a vu surgir les Gilets jaunes, on sait que tout peut arriver en bien aussi. Si j’étais à la place du pouvoir, je ne dormirais pas sur mes deux oreilles, loin de là.

La Fièvre d’Aude Lancelin (Éditions Les liens qui libèrent, 304 p., 20 €)
Un pays qui se tient sage de David Dufresne (sortie en salles le 30 septembre)

 

Par Marc Godin et Laurence Rémila
Photos Arnaud Juhérian