FRANÇOIS SAGAT : LE CORPS À L’OUVRAGE

corps à l'ouvrage

Hardeur dans des gonzos, acteur chez LaBruce ou Honoré, il incarne à lui seul nos plus beaux fantasmes virilistes. Rencontre au saut du lit. 

En lisant le Wikipédia de François Sagat, j’ai cru un moment que Saw 6 – dans lequel il a tourné en 2009 –, était une parodie porno du film d’horreur Saw, que l’on connait tous sans nécessairement l’avoir vu – ce qui, je le confesse, est mon cas. Je me suis bien gouré, même si le titre m’a fait marrer, façon Blanche fesse et les sept mains ou Les Tontons tringleurs. Saw 6 est tout simplement le sixième volet de la série Saw et les Québécois l’appellent Décadence VI.
Bien avant Saw 6, en 1997, François Sagat arrive à Paris depuis la Charente où il est né. Il fait des études de stylisme, les trois années de cursus du studio Berçot. Il m’en parle aujourd’hui avec un recul serein. Les études de mode, la vie parisienne, lui ont permis de se sentir plus tranquille avec son homosexualité, mais il dit ne pas avoir été à l’aise avec les codes de l’industrie. Stages chez Mugler, Balenciaga, Paco Rabane, mais François ne parle pas anglais et il se plie difficilement aux mondanités. Il se disperse. Et alors, c’est le monde de la nuit qui l’attrape. Il devient barman dans un bar gay du Marais. 
Si j’étais son biographe, je daterais de ce moment-là la naissance du personnage Sagat. Il se met à la musculation, se tatoue le crâne de noir. Il se défait de son rôle de jeune homme efféminé qui lui a valu tant de brimades cruelles, de moqueries de cour de récré ou de réfectoire. Sagat joue l’hyper mec, codes virilistes à l’appui. En 2003 ou 2004, il a une légère vingtaine. Sur un site de rencontre, un type l’approche et lui propose de faire des photos érotiques. François accepte et naturellement ensuite, il commence à tourner dans des films pornos sous le pseudo d’Azzedine pour Citébeur : Wesh Cousin 5, 6 et 7. 
Il y a quelque chose de la performance, bien sûr. On remarque aussi son allure, son corps serré, dense, compact, diraient les professionnels. Pendant plusieurs années, alors, François Sagat tourne aux États-Unis. Visa touristique de deux mois et des poussières en poche, il enchaîne les boulots dégotés par son agent en Floride. Il n’y a pas vraiment de milieu du porno gay en France. Les Américains fabriquent ça d’une autre manière. Il y a des bureaux, des mecs, des filles, et tout le monde bosse sérieusement. Du moins, Sagat n’a rencontré  que des gens sérieux. Même s’il y en a partout autour, François ne s’est pas retrouvé sur des tournages pleins de stimulants ou de cames en tous genres. 


FRAGMENTS D’UNE MACHINE QUI BAISE

L’acteur me dit n’avoir presque pas eu de vie sexuelle avant le porno, rien de dingue en tout cas. Je me demande alors forcément ce que ça doit être de découvrir tout ça avec des caméras, des équipes, des scènes écrites, montées, fabriquées. Sagat parle d’une sorte d’expérimentation sur lui-même. Ça affecte la vie privée bien entendu, ça aide la sexualité en la freinant en même temps. Finalement, ce dont il me parle le plus, c’est ce rapport mouvant à soi. L’idée, par exemple, de supporter la comparaison. Car, même s’il ne regarde jamais ses films, Sagat sait qu’il est un corps qui change, d’un tatouage à l’autre par exemple. Pas mal de ses fans ont pu le lui reprocher d’ailleurs. On évolue, et les types qui calquaient sur nous une sorte de fantasme figé, un fantasme qui ne leur appartenait qu’à eux, eh bien, invariablement, on peut les décevoir, simplement parce qu’un détail s’est coincé dans le mécanisme de leur propre système. 


IL SE DÉFAIT DE SON RÔLE DE JEUNE HOMME EFFÉMINÉ ET JOUE L’HYPER MEC, CODES VIRILISTES À L’APPUI.

 






Quand François Sagat a commencé à donner des interviews (alors qu’il se faisait bien plus discret au début de sa carrière), pas mal de types lui ont reproché de ne pas coller à l’idée qu’ils s’en étaient fait. Voix trop calme ou trop féminine, gestuelle douce – tout ça cassait l’image archi virile du crâne tatoué et des muscles tendus. Sagat parle de « fragments d’une machine qui baise ». Et c’est précisément pour ce genre de fulgurances que le garçon sort du lot. 
Christophe Honoré ne s’y est pas trompé en l’approchant tout de go sur Facebook pour lui proposer un rôle dans ce qui devait être un court-métrage d’une vingtaine de minutes et qui est devenu un long, Homme au bain, en 2010. À ce moment-là, Sagat présente aussi le film de Bruce LaBruce : L.A. Zombie. Il y a des festivals, de la promo, des interviews et des photos dans les magazines. Il dit aujourd’hui avoir été un peu trop naïf d’y croire, qu’il avait trop confiance en lui et qu’il a vite été rattrapé par la réalité. On ne lui propose pas d’autres rôles, on annule des émissions de télé à la dernière minute puisque son image ne colle pas vraiment à l’idée qu’on se fait d’un programme « familial ». 
Mais, comme toujours dans notre discussion, comme toujours dans sa vie, je suppose, Sagat absorbe les choses, les intègre, les comprend et les explique délicatement. Il me dit par exemple, avoir été opportuniste avec lui-même, que son cul l’a aidé à survivre ou même à vivre. Il parle d’expérimentation, cette curiosité qui guide ceux qui veulent bien, parfois, s’abandonner un peu pour mieux se comprendre. Quand il évoque ses tatouages, il se défend de tout symbole ou de toute interprétation. Il a recouvert son crâne puisqu’il perdait ses cheveux, tout simplement. Je le rejoins dans cette approche, je dois dire, et, comme Sagat, j’ai utilisé cette encre-là pour « mettre une époque derrière moi ». 
Sagat place la nuance. Il ne s’aime pas, mais pense que sa vie a été faite pour qu’il s’étudie. Même s’il rit de son envie de laisser une trace comme tout le monde dans notre « époque de dépression narcissique », je ne peux que le comprendre. Car voilà, Sagat a la curiosité saine, la plus rare, celle de ceux qui veulent apprendre, qui s’imaginent mal dans dix ans, mais qui avancent sans cesse pourtant, soulevés par une envie irrépressible : comprendre, chercher et étudier. Et même si parfois on tente de nous en empêcher, on continue. « Les gens sont inévitables » comme dit Sagat. Je n’aurais pas trouvé mieux. 


Par
Oscar Coop-Phane
Photo Sonia Sieff