ENTREPRISE : HITLER AURAIT-IL AIMÉ L’OPEN SPACE ?

hitler open space

Nous sommes allés demander à un professionnel du management nazi si les salariés du IIIème Reich étaient plus heureux que nous.

La dernière fois que je me suis pointée à la rédaction, mon rédac’ chef m’a demandé de descendre de la mezzanine où je m’étais planquée depuis le dernier bouclage pour me réinstaller dans l’espace partagé, sur une grande table ovale, au milieu de mes camarades de travail ; Sophie de la compta y raconte ses prouesses de poterie (c’est la mode du moment), la journaliste « green & lifestyle » commente sans discontinuer la Fashion Week automne-hiver 2022 (« Faut-il voir dans le look “airbag” de la femme Loewe un statement contre la guerre en Ukraine ? »), sans mentionner les coups de fil, courants d’air, raclements de chaises et de gorges, ou émanations peu engageantes de poke-bowl thaï… Autant vous dire que je n’ai pas bougé de ma tour d’ivoire pour le moment. Et puis, on m’a lancé : « T’aurais peut-être préféré l’autoritarisme rigoriste à la Heydrich plutôt que le management souple et bienveillant de Tech ? ». Ouais, le parallèle est casse-gueule. Mais ils n’ont pas tort : comment remettre en cause l’organisation d’une entreprise où tout est fait (l’open space n’étant que la partie émergée de l’iceberg, n’oublions pas les pauses café du Brésil, la déco feng-shui, le happiness management…) pour que l’efficacité de production aille de pair avec l’épanouissement du journaliste-électron-libre ? 

DESSINS ET BOUQUETS

Grande adepte du doute méthodique cartésien, je suis allée demander à un spécialiste de la question, Johann Chapoutot, auteur du livre Libres d’obéir (Gallimard, 2020), son avis éclairé sur la question. On aurait pu se dire que l’avènement du télétravail, du méta-boulot ou du flex-office (version pro des chaises musicales où chacun s’assied là où il y a de la place) – manifestations par excellence d’un système politique et économique libéral et libéré – avait balayé les vieux mécanismes répressifs des systèmes autoritaires, comme celui de l’Allemagne des années 1930. En réalité, « à partir de 1933, avec le programme de réarmement en Allemagne, on entre dans une industrie de la performance et de la rentabilité. Donc tout est  fait pour que les employés du IIIème Reich – cela ne vaut évidemment pas pour la main-d’œuvre étrangère qui est là à titre de servage –, précise notre spécialiste, professeur d’histoire à la Sorbonne, soient heureux de travailler. On se rend compte que les contemporains parlent même d’une “belle époque”. » Eh oui, même les dictateurs sont capables de se rendre compte qu’un salarié cafardeux n’est pas d’une efficacité folle. 
 

« LE FÜHRER N’A JAMAIS VRAIMENT AIMÉ TRAVAILLER… » – JOHANN CHAPOUTOT

 

« La conception de la conduite des hommes est non-répressive et non verticale : tout est pensé par le ministère du travail pour rendre l’accomplissement des tâches agréables ». Par exemple ? Le KDF (organisation de loisirs nazie, en français : «  La force par la joie ») repense toute l’organisation : ergonomie, hygiène, sécurité, aération, lumière, décoration (concours de dessins, de peintures et de bouquets de fleurs) ou encore divertissements (sorties ciné, flotte de paquebots pour des croisières direction la station balnéaire de l’île de Rügen)… Bref, tout ça ressemble davantage à Dora chez les Télétubbies qu’au Septième cercle de l’Enfer. 

BORDEL HIÉRARCHIQUE

Et du coup, l’open space dans tout ça ? Dans la même logique que l’encouragement à « l’émulation générale » et à la félicité sur le lieu de travail, le principe d’un lieu ouvert est déjà mis en place dans certaines structures, pour des raisons d’économie, principalement (les cloisons, ça coûte cher). La surveillance ? Très peu pour les boss nazillons : « La verticalité hiérarchique n’existe pas vraiment, c’est un peu le bordel. Les chefs ne veulent pas être emmerdés avec les détails, ce qui compte, c’est la mission menée à bien, c’est le résultat », affirme Johann Chapoutot. C’est la « tactique par la mission », héritée de l’armée prussienne, où le subordonné dispose « d’une marge d’initiative. Il est libre d’employer les moyens qui lui permettent d’atteindre la fin ». Le côté un peu pervers ? Si la mission foire, c’est pour ta poire. Mais, encore une fois, on est loin d’une image ultra-autoritaire de surveillance rapprochée, comme pourrait le laisser penser un régime dirigé par un accro aux amphets. 






Hitler, dans tout ça, mène la belle vie de bureau. Un peu comme un pubard de la West Coast des années 1960 : « Contrairement à Staline ou Mussolini, Hitler n’a jamais vraiment aimé travailler. Il se lève tard, veille tard, regarde des films le soir. Le jour du débarquement (6 juin 1944), on ne peut pas accéder à sa chambre avant midi ! », détaille monsieur Chapoutot. Alors, question ultime : aurait-il apprécié l’open space ? « Il aimait être entouré de gens, pérorer et monologuer ». Pourquoi pas, donc. De là à imposer ça à ses secrétaires… En fin de compte, le chancelier du Technikart Creative Studio, « à situer entre Pol Pot et Michel Delpech » (dixit sa bio Twitter), ne me semble pas si terrible. Demain, je retourne dans l’open space, promis.

Libres d’obéir (Gallimard, 176 pages)


PRÉCAUTIONS D’EMPLOI_

Sous le régime nazi, « les employés bénéficiaient d’une libéralité qu’ils n’avaient jamais eu auparavant », assure Johann Chapoutot. Enfin… du moment que vous remplissiez les critères du bon commis germanisé.


Par
Violaine Epitalon
Illustration Ni-Van