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LE MONDE DU SEXE #1 : EMMA, ROMANCIÈRE

emma becker

L’année dernière, Emma Becker publiait La Maison, où elle racontait son expérience de prostituée en Allemagne. Livre remarquable, il a été franchement remarqué aussi. Il sort en poche, dessin de porte-jarretelles à l’appui.

J’ai rencontré Emma sur FaceTime. Foutue Covid, direz-vous. Mais les distanciations ne sont pas que sociales. Emma habite à Berlin et moi à Paris. Les écrans d’ordinateurs ont dissipé nos éloignements.
Emma est jolie – grands yeux bleus et beauté frontale. Je crois qu’elle est en jean – l’écran ne me permet pas de voir si bas. C’est plutôt un cadre ; son visage, ses cheveux, ses mains qui fument, se recoiffent. Je suis toujours touché par les personnes qui se caressent les cheveux. Ça annonce une timidité, une manière de réfléchir aussi, en considérant son crâne.
Emma parle vite, avec cette intelligence pressée qui ne s’encombre pas de formules moites, usées ou inutiles. Elle écoute patiemment mes hésitations, ces questions que je peine à formuler. Ça pourrait être étrange de parler de cul, comme ça, tout de go, avec une personne qu’on ne connait pas. Pas maintenant. La discussion coule toute seule – peut-être parce que l’on s’entend bien, peut-être parce qu’Emma n’est pas franchement gênée par la question.
Le désir, oui, elle écrit dessus. Ce n’est pas un parti-pris pourtant. Becker avoue envier une écriture façon Stephen King, où les sujets viennent, se mélangent, se dissocient et s’additionnent. Elle écrit sur le désir puisque ça lui vient avant tout dans ce sens-là, puisqu’elle écrit sur les types, sur les femmes qui meublent ses fantasmes.
Plus on parle de pratique, plus je m’aperçois qu’Emma ne peut pas dissocier le cul du langage. Aimer le faire autant que d’en parler, que de l’écrire. Comme si les corps, jamais, ne pouvaient s’affranchir des mots. Elle rêverait pourtant peut-être à une nuit, ou à un moment, qui ne serait rien d’autre qu’une jouissance partagée, sans que l’on ait à préparer son coup, à expliquer ses envies, ses attentes. Mais les contingences très vite nous rattrapent, et même le plan Tinder qui devrait venir, baiser et partir ensuite, se sent comme obligé de bavarder un peu, de boire, de donner le change, comme on dit.
Tenter de comprendre le désir, pour Emma Becker, c’est bien entendu tenter de comprendre les autres et soi dans la masse. Tenter de comprendre des clients ou des amants. Tenter de comprendre aussi pourquoi telle situation ou telle autre va nous pousser à ressentir ça. C’est peut-être ça aussi, qui est compliqué dans la prostitution : le côté mécanique, répété, orchestré.
À propos de mécanique, on aborde la question du porno. Oui, Emma peut en regarder, sans forcément avoir envie de reproduire ce qu’elle voit. Ça peut être un fantasme et puis c’est tout. Que dire d’une génération bercée à Pornhub ? Pas grand-chose. On cherchait aussi, dans les confins de nos adolescences, à trouver des images qui nous excitaient. Est-ce que la fiction canalise, comme certains le croient ? Est-ce que la prostitution empêcherait, par exemple, au violeur de violer ? Pour Becker, non, pas une seconde. Le violeur violera, pute ou non.

« QUI ÊTES- VOUS POUR DIRE COMMENT JE DOIS UTILISER MON CUL?»


Qui sont les clients alors ? Des types qui parfois, n’ont aucun autre contact avec des corps. Des personnes que personne d’autre ne touche, que personne d’autre
n’embrasse. Ce n’est pas tant une misère sexuelle comme on le répète, mais plutôt une sorte d’incompétence au monde, des hommes qui ne savent pas faire avec les autres, que tout cela encombre pour tant de raisons différentes.
À propos de mécanique toujours, on parle de Calaferte et de sa Mécanique des femmes. Ça tombe bien, Calaferte, c’est un amour que l’on a en commun. Un écrivain si peu lu aujourd’hui – pourquoi ? On ne comprend pas. Emma me fait prendre conscience de quelque chose. Elle admire Calaferte quand il parle de thune sans aucun filtre. Écrire sur le cul, ok, mais sur le fric, plus compliqué, comme si les éducations, les interdits, les convenances étaient plus nettes encore quand on parle d’argent que quand on parle de fesse. Je dois avouer que je n’y avais jamais pensé. Emma Becker a raison, une partie du sublime de Calaferte, c’est la manière qu’il a de parler pognon sans aucune gêne, comme une partie encombrante, indissociable de nos existences. C’est ce que j’admire chez Bove aussi – réussir à construire une histoire autour d’un type qui va en gratter un autre.
Tiens, le cul et l’argent – on en revient nécessairement, absolument au bordel. Ça colle à la peau de nos échanges – comment s’en affranchir ?


ENDROIT PRÉCIS

On a parlé d’Emma Becker comme d’une prostituée. On a souvent oublié qu’elle est écrivain. Je me souviens d’un tract lettriste où l’Internationale répondait à l’arrestation d’un écrivain aux États-Unis pour possession de drogue. Le groupe s’en scandalisait. L’argument : un écrivain qui se drogue n’est pas un drogué, c’est quelqu’un qui expérimente. Eh bien Emma Becker a expérimenté le bordel puisqu’elle voulait écrire sur les putes. Qu’on s’en offusque me paraît absolument grossier. Qu’on prête à Becker une folie ou des attouchements dans son enfance, me paraît là, franchement léger. Penser qu’une pute a nécessairement été abusée enfant revient à nier la liberté de toutes les femmes, comme si la socio dictait nécessairement nos vies. Comme si les réactions aux traumatismes, aux drames, devaient toujours être les mêmes. Ces idées sont dangereuses. Qui êtes-vous pour dire comment je dois utiliser mon cul ?
Dans La Maison, Emma Becker le précise et insiste suffisamment pour qu’on ne puisse pas le louper. En parlant de cette maison, elle ne parle pas de toutes les putes – elle parle d’un endroit précis, dans un pays précis, avec certaines filles et pas d’autres. Mais trop souvent, les gens qui survolent ou qui ne prennent pas la peine de lire pour donner leur avis ont le sentiment qu’un texte vise nécessairement à généraliser, à établir des dogmes ou des systèmes. Eh bien non, ce qui intéresse la littérature à mon sens et ce qui a intéressé Becker aussi, c’est la nuance, le petit point d’accroche qui, justement, sème le système.

La Maison (J’ai Lu, 446 pages, 8 €)


Par Oscar Coop-Phane
Photo : Sonia Sieff