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CHARLES PÉPIN, PHILOSOPHE IN LOVE : « LE MEILLEUR REMÈDE À LA GRISAILLE DE L’ÉPOQUE… »

charles pepin technikart amour

Le prof de philo préféré des plateaux télé (et ancien de ce magazine), en est convaincu. Ce qui nous sauvera cette année : la rencontre avec l’autre

Pour vous, la rencontre avec l’autre – et l’influence durable qu’elle peut avoir sur nous – est ce qui nous différencie des animaux. 
Charles Pépin : Oui, je me penche sur cette énigme : comment se fait-il que nous les humains, nous avons besoin de rencontrer d’autres que nous pour devenir nous-mêmes ? Les animaux, s’ils font des rencontres, ne changent pas. Idem pour les dieux, s’ils existent : malgré une rencontre, ils restent eux-mêmes.  
Nous, nous avons besoin, paradoxalement, de rencontrer l’autre pour devenir vraiment nous-mêmes : il faut sortir de soi, ne pas être accroché à son identité et à ses certitudes, et aller vers l’autre pour se réaliser pleinement. 

Dans le livre, vous listez trois directions qui permettent d’aller à la rencontre de l’autre. 
Oui : le passage à l’action ; la disponibilité à l’imprévu (c’est le plus important) ; et la vulnérabilité… Si l’on reste accroché à son attente initiale, si on reste bloqué sur ce que l’on pense vouloir chercher, on ne va même pas voir tout ce que le monde nous offre. Et aujourd’hui, à l’heure du selfie et des retouches, on pense que pour rencontrer les autres, il faut leur présenter notre meilleur profil. Non, c’est complètement faux ! Au contraire, il faut oser assumer une forme de vulnérabilité. C’est ce qui fait que l’autre va avoir de l’empathie et que la rencontre sera déterminante. 

En cette période de confinement, la rencontre redevient-elle un idéal ? 
Aujourd’hui, la rencontre est gravement entravée, évidemment. Alors qu’on voit bien qu’elle est au cœur d’une vie humaine. Le philosophe Martin Buber dit : « La vraie vie est rencontre ». Avec ces confinements, nous sommes privés de l’essentiel : si je ne rencontre pas les autres, je ne me rencontre pas. Et je passe à côté de ma vie, de mes qualités, de mes facultés, de mes goûts, de mes émotions… et parfois même du succès. 

Alors, comment mettre à profit ce temps passé à la maison ? 
Au lieu de se plaindre, commençons déjà à préparer les rencontres de demain. Le temps du confinement et les soirées de couvre-feu, c’est peut-être l’occasion de découvrir un livre mystique, par exemple Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Même quand la rencontre réelle est entravée, on peut nourrir son jardin intérieur et déjà sortir de soi en changeant de lectures, de goûts musicaux, de goûts cinématographiques, en faisant de la méditation ou alors en découvrant le yoga… Une de ces « nouveautés », entamées chez vous, sera peut-être un facteur déterminant pour votre prochaine relation. Le fait d’avoir lu Le Royaume à la maison jouera peut-être un rôle dans votre prochaine histoire !  

Ces derniers temps, les gens semblent avoir moins peur d’afficher leur vulnérabilité sur les réseaux. 
Il s’agit d’une contre-tendance (à celle du selfie préparé et travaillé) qui va dans le bon sens. Et c’est toujours comme ça que la vraie rencontre avec l’autre se fait, en assumant ses complexités et sa fragilité. Aujourd’hui, puisqu’on passe plus de temps à discuter avec quelqu’un avant de les rencontrer, c’est l’occasion d’être plus sincère, d’avancer à visage découvert. Si à l’inverse on ne le fait pas, on commet une erreur à la fois psychologique et stratégique. Psychologique parce qu’on croit que ce qui va plaire à l’autre c’est d’avoir l’air parfait, « successful », sans failles… C’est faux. Et stratégique parce qu’on va se faire démasquer le jour de la rencontre. Alors mieux vaut préparer le terrain en tombant le masque. Je ne parle pas du masque sanitaire, mais du masque social, identitaire ou professionnel. 

Y a-t-il encore un fantasme de la rencontre dûe au hasard ?
Il ne faut pas s’en remettre complètement au hasard, ni vouloir totalement l’éradiquer. Entre les deux, il y a une voie médiane, où l’on fait du hasard son allié, en reconnaissant qu’il existe – mais qu’il n’est pas le seul maître.

Comment provoquer ce hasard ?
En développant une attitude de disponibilité. En renseignant des critères un peu vagues quand on se décrit en ligne, par exemple… En fait, que ce soit dans la vraie vie, dans la rue, ou dans le monde virtuel, c’est la même attitude qui fait du hasard notre ami. Et cette attitude, je la résume par l’expression : « J’y vais, je vois », une phrase que je donnais à mes enfants quand ils disaient qu’ils n’osaient pas aller à un anniversaire parce qu’ils n’y connaissaient personne, par exemple. On a tous besoin d’un lâcher-prise volontaire ! Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais si vous avez rencontré quelqu’un récemment ou si vous avez un beau souvenir d’une rencontre, elle se fait toujours avec quelqu’un qu’on n’attendait pas. Quelqu’un qui nous surprend. 

Dans votre livre, vous militez pour un « nouveau romantisme ». En quoi l’ancien était-il critiquable ? 
C’est ce « on » qui m’est devenu insupportable : « nous, on adore le Maroc », « on adore Biarritz »… Mais non, il n’y pas de « on » ! Je trouve ça triste quand les gens disent « on va dîner chez les Lacroix », par exemple. Au contraire, allons dîner chez « Alexandre et Sophie », chez deux singularités. Voilà le « nouveau romantisme » pour moi : le fait de rester deux, chacun avec sa singularité et son regard. On peut mettre des années et ne toujours pas avoir fait le tour des différences de l’autre…  

Quelle est votre propre philosophie de la rencontre ? 
Je dirais qu’il y en a toujours trois : une rencontre de l’autre, une rencontre du monde, et une rencontre de soi. Et c’est impossible de démêler ces trois dimensions. Quand tu rencontres quelqu’un, tu vois le monde autrement. Tu le vois avec ses yeux, ses oreilles, et tu vas être plus présent. 

Une époque dure, froide et brutale comme la nôtre encourage-t-elle ce « nouveau romantisme » ? 
Il y a dans l’amour, et même dans l’amitié, des lieux de résistance à cette grisaille de l’époque. Encore faut-il prendre le risque d’être surpris par l’autre – sachant que ce qui nous empêche de le faire, c’est nous-mêmes. Un conseil hyper concret : dès que tu hésites à sortir de chez toi, sors (en respectant les couvre-feux en vigueur, bien sûr). On connaît tous cette tentation du canapé, ce coup du : « Je suis fatigué je vais plutôt regarder un truc ». Alors que ce sont les rencontres qui nous donnent la pêche, qui nous aident à comprendre que nous pouvons sortir de nous-mêmes en nous ouvrant à des choses différentes. Mais il faut d’abord faire le premier pas et sortir de chez soi !

La Rencontre, une philosophie (Allary Editions, 272 pages, 19,90 €) 


Entretien Maria Sumalla
& Laurence Rémila


LES DIX COMMANDEMENTS DU DEEP-DATING

Vous êtes prêt(e) à faire passer votre histoire au stade supérieur ? Voici comment transformer votre amourette en amour-deep.

ASSUMEZ VOTRE INTIMITÉ

Quand on a un rencard Zoom, on évite de s’enrouler dans un plaid à manches et d’enchaîner les chamallows devant un fond neutre. Non, on n’a pas peur de se montrer à son mieux (sans trop mentir). On se met par exemple devant sa bibliothèque et on parle des livres qui s’y trouvent (en les ayant lus, bien sûr). 

DÉCOUVREZ LE CARE C2C

Combien de fois avons-nous demandé à autrui comment il allait, sans même écouter sa réponse ? D’après la philosophe anglaise Carol Gilligan, le « care », la sollicitude et le souci éthique de l’autre sont l’avenir du féminisme et de notre organisation sociale. Commençons à notre petite échelle par nous soucier de notre interlocuteur. En C2C : « consumer to consumer », comme disent les gens qui ont conçu les appli sur lesquelles on passe désormais nos journées et nos soirées.

« CONNAIS-TOI TOI-MÊME »

Formulation ancestrale, vous allez dire. Peut-être que les Grecs étaient encore plus visionnaire squ’on ne le pense (promis on n’est pas des conspirationnistes). Pourtant, si vous aspirez à un deep-dating, prendre conscience de ce que l’on aime ou pas, c’est mieux. Vous allez voir, être focus sur soi-même, ça fait un bien fou. Attention à ne pas rester bloqué tout de même, le but c’est de pouvoir rencontrer l’autre après.

ON N’A PLUS PEUR DE DIRE OUI…

Dans les dates en présentiel, on parlait de tout et surtout de rien en attendant que l’un des deux se décide à donner le signe qu’il est temps de s’embrasser en se demandant si l’on n’est pas complètement à côté de la plaque : « Il m’a vraiment invité à dîner pour parler de l’avenir de sa Start-Up ? Ou il est super névrosé ? ». En distanciel, on est plus à l’aise. On peut dire ce qu’on aime et ce qu’on aime pas. Exprimer ses envies et voir ce qui se passe. Et ça peut être très érotique….

…NI DE DIRE NON

Autre effet induit par ces longs mois de gamberge : en amour comme en travail, on sait désormais mieux ce qu’on veut. Et ce dont on ne veut surtout pas. Il est d’autant plus facile de l’exprimer clairement lorsque l’on échange à distance…

ON TESTE LES NOUVEAUX LIEUX DE SÉDUCTION

Plus de ciné, plus de soirées et plus de bars. Pas de panique, on se pose et on trouve de nouveaux lieux propices aux charmes et à l’attraction. Jardin du Luxembourg, stations de métros, quais de Seine, abribus pas trop délabrés… C’est en étant original qu’on marque les esprits.

ON ATTEND AVEC IMPATIENCE LE RETOUR DU TOUCHER

On le désire tous, ce moment où on va pouvoir se retrouver autour d’une table en terrasse. Pas seulement pour le plaisir d’engloutir un demi une clope à la main, mais aussi pour le plaisir d’être entouré d’inconnus. On a hâte de pouvoir coller les tables avec le groupe d’à côté, toucher son voisin, trinquer, passer son briquet… Bref, c’est quand qu’on se touche ?

OSEZ LES QUESTIONS EXISTENTIELLES

Avec toutes ces journées qui se ressemblent depuis maintenant presque un an, le « t’as fait quoi de beau aujourd’hui ? » n’est clairement plus le bienvenu dans une conversation love. C’est donc la période rêvée pour prendre son courage à deux mains et questionner votre partenaire plus en profondeur, sur ses aspirations, son enfance… quelque chose de deep en somme !

TROUVEZ DE LA LÉGÈRETÉ (SI POSSIBLE)

Vous n’êtes pas obligé de jouer au Pictionary avec votre date virtuel. Mais il s’agit de se trouver un humour commun. Prendre le temps de faire et refaire des blagues nulles. Échanger sur votre haine des boulangères qui disent « et avec ceci ? » ou votre amour des gens qui se regardent inquiets dans les vitrines, est un bon moyen de briser la glace (et de se trouver chouquette).

CONSOMMEZ ÉTHIQUE (MÊME EN AMOUR)

Et si la tendance écolo s’appliquait même dans notre intimité ? Ces derniers mois, on s’adapte à la slow-fashion, au tote bag qui remplace le sac en plastique, au respect des saisonnalités… Même chose dans notre approche du dating : on consomme deep et donc responsable ! Prise de conscience générale, laissons place au sérieux.



Par 
Adèle Chaumette & Maria Sumalla