CHARLES ASSELINEAU, CUISTOT 2.0 : « ON M’A DIT QUE JE N’Y ARRIVERAI PAS »

Charles Asselineau

Après un accident de la route qui lui a coûté son bras gauche, le jeune chef Charles Asselineau (Charlot le manchot, pour les intimes) a fait de son malheur son meilleur atout. Dix ans plus tard, il a prouvé à tout le monde qu’il en avait sous la toque. Rencontre.

Légende photo : ABRACADA-BRAS_ Même quand ça chauffe en cuisine, Charles ne quitte jamais sa montre Franck Muller ! (Vanguard turquoise, squelette en full titane) 

Le 28 août 2011, alors âgé de 17 ans, Charles Asselineau est victime d’un brutal accident de la route, qui le laisse sans bras gauche. Après s’être réveillé d’un coma artificiel, on lui explique que la cuisine, c’est fini pour lui, et qu’il ne pourra pas réintégrer sa troisième année d’école. Quelques mois plus tard, Charles est sur pied, et il a trouvé un stage chez le cuisinier Joël Robuchon, qui lui dit : « Ta force de caractère et ton envie de réussir sont bien plus fortes que tes handicaps, et je suis sûr que tu réussiras, donc tu es le bienvenu dans mes cuisines. » Il valide finalement son année grâce à sa prothèse et son talent. Plus de dix ans après cet accident qui a changé sa vie, il a fait le tour des meilleures cuisines françaises (Robuchon, Ducasse, Potel & Chabot), a refusé de participer à Top Chef, a monté son premier resto dans la Creuse, et s’apprête à en ouvrir un nouveau à Paris. Il est venu nous voir pour parler bonne bouffe, bras robot, et Grand Corps Malade. 

Comment on fait quand on a 17 ans, qu’on veut devenir cuisinier, et qu’on vient de perdre son bras ?
Charles Asselineau : Ou tu te morfonds, et ta vie va être longue et chiante, ou alors tu te bats, et tu avances avec l’énergie positive. Quand on te dit que tu ne te relèveras pas, mais que tu y arrives finalement, ça te rend plus fort. Les gens qui ont été là pour moi m’ont beaucoup apporté. On m’a dit que je n’y arriverai pas, mais ceux qui étaient contre moi, m’ont donné envie de vaincre, de me surpasser.

Selon toi, il est temps de changer les mentalités face au handicap, tu peux m’en dire plus ?
Il faut montrer aux gens qu’on existe, qu’on doit vivre tous ensemble. Mais l’État et les institutions tentent de cacher les handicapés. Par le biais de l’argent, on nous encourage à ne pas travailler, parce que si tu travailles, aux yeux de l’État, tu n’es plus handicapé. Mon but est aussi de faire bouger ces choses-là par le biais de ma cuisine.

Quels ont été tes inspirations ? 
Grand Corps Malade dit quelque chose d’incroyable dans son livre : « Quand on a traversé des périodes compliquées, et que c’est visible physiquement, le problème qu’on a, c’est que le handicap devient notre première identité ». Un mec comme Jamel Debbouze aussi m’a inspiré, avec pour seul bémol qu’il est humoriste, et qu’il ne parle pas de ça… Il y encore un vrai tabou en France vis-à-vis des handicapés.

Comment est née ta passion pour la cuisine ?
Je sais que je veux faire ça depuis que j’ai six ou sept ans. Le moment du repas a toujours été important, on s’est toujours mis à table en famille, un peu comme une cérémonie. J’aime beaucoup la phrase qui dit : « La politique divise les hommes, là où la gastronomie les réunit ». Pour moi, la cuisine et le lien social sont indissociables, c’est ce que je garde de ma famille.

Ce sont des valeurs que l’on retrouve dans ton restaurant de la Creuse… Un resto dans un bled paumé, c’est un peu plus qu’un lieu de restauration ?
Quand on travaille à Paris, on est un pion au milieu de milliers d’autres. Mais quand on arrive dans le Cantal, la Creuse, le Tarn, etc., c’est vraiment important pour les gens d’avoir un endroit où on passe de la musique, où il y a un coin pour bosser, pour lire, où il y a un babyfoot, etc. Avoir ce rôle change la vision du métier, ce n’est pas du tout le même qu’à Paris. 






À quel point ta condition a-t-elle influencé ta cuisine ?
Ma condition physique ne me permet pas de travailler de manière aussi pointilleuse que chez Robuchon ou Ducasse. Quand on parle de haute gastronomie, on parle de minutie incroyable. C’est aussi pour ça que je suis dans la bistronomie… Et puis ce qui est important dans la bouffe, c’est le goût ! À Paris, on peut très bien manger, mais dans n’importe quel petit bistrot ou brasserie, on bouffe du congelé, on bouffe de la merde. Il faut revenir aux bases. Un oeuf mayo, ça coûte pas dix balles, pas sept balles, même pas six balles. Ça coûte cinq ou quatre euros, même. Il faut réapprendre à manger ! 

Au-delà de la restauration, on doit réapprendre à cuisiner selon toi ?
C’est sûr. Avec les élections, tout le monde à son petit mot, « il faut changer le monde, l’écologie, etc ». Vous voulez changer le monde mais vous mangez des carottes râpées en barquette, en fait. On se plaint de ne pas avoir d’argent, que la terre est en train de mourir, mais un kilo de carotte ça coûte 90 centimes. Tu fais des économies, et tu ne balances pas de plastique… On doit aussi revenir à ça. 

Ton bras bionique t’offre des compétences particulières ?
Avec la pince qui tourne à 360 degrés, j’épluche une carotte plus vite que n’importe qui (rires). J’ai quelques petites astuces comme ça, je pourrais aussi mettre un fouet si elle tournait plus rapidement, ou un cutter, tout un tas de choses… 

Je crois savoir qu’on t’a proposé plusieurs fois de faire Top Chef, pourquoi n’as-tu pas accepté ?
Parce que c’est une vraie question pour moi : est-ce que Top Chef va se servir de moi, ou est-ce que c’est moi qui vais me servir de Top Chef. J’ai refusé parce que j’avais l’impression qu’ils avaient plus d’intérêt à avoir un petit handicapé en prime time le mercredi soir sur M6, que moi j’avais à en tirer. J’aime bien choisir ce que je fais. Top Chef, c’est la télévision, et c’est tout ou rien. Soit ils t’emmènent en haut, ou ils te descendent en bas. J’ai une vraie appréhension avec la télé, et sur ce qu’on veut faire de moi. Est-ce que c’est un concours ? ou est-ce que c’est de la télé-réalité ? Moi j’en sais rien. Est-ce qu’ils n’ont pas un intérêt à avoir un mec avec un bras en moins, qui va en quart de finale ou en demi-finale ? 

Comment te définis-tu ?
Je suis un handic-heureux ! Les gens qui me regardent dans la rue, avec une espèce de compassion, j’ai parfois envie de leur dire : « Si tu savais comme je suis plus heureux que toi ». Parce qu’on est handicapé on devrait être malheureux ? Sûrement pas.

Auberge de la Feuillade, 23340 
Faux-la-Montagne
@Charles_Asselineau

Par Jean-Baptiste Chiara
Photo Julien Grignon