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BRIGITTE KLINKERT « LA CRISE A CHANGÉ NOS MANIÈRES DE VOIR LES CHOSES »

brigitte klinkert

Ministre déléguée à l’Insertion depuis juillet, Brigitte Klinkert est en première ligne de l’ambitieux Plan jeune : « 1 jeune 1 solution. » L’occasion, pour ce magazine de vieux jeunes (et inversement), d’envoyer notre reporter politique présenter notre CV.

Joël Giraud. Retenez bien ce nom. C’est le nouveau secrétaire d’État à la ruralité, et ça m’étonnerait qu’il ne fasse pas des siennes. Il y a deux ans je me suis retrouvé dans son bureau à l’Assemblée pour le convaincre de maintenir le misérable crédit d’impôt qui permet à l’industrie phonographique de produire et de servir utilement la collectivité. J’ai rarement vu un spécimen pareil. Le timbre de Charasse, hyper content de lui, se délectant de son petit pouvoir tel un Néron des Alpes (la place de crétin des Pyrénées est occupée par Douste-Blazy), Monsieur le Rapporteur Général de la Commission des Finances faisait des blagues dans la langue de Goethe en chantonnant du Meat Loaf. Comment ce fanfaron a-t-il pu entrer au gouvernement ? Est-ce que c’est parce qu’il est lourdingue et mal fagoté, avec ses chemisettes-cravate à la Gayssot, qu’il s’approche de l’idée que certains à Paris se font de la campagne : un rassemblement de péquenauds ? On se croirait à l’armée du temps de la conscription, « le pianiste : corvée de chiottes ». Alors, surtout, comment se fait-il qu’une fille épatante comme Brigitte Klinkert se retrouve dans la même équipe ? Est-ce lui ou elle l’erreur de casting ? Elle est de ces personnes, de toute obédience, dont on se dit que ce serait formidable qu’elles soient impliquées dans la vie publique et se retrouvent aux manettes. Là, elle y est, et même au poste le plus exposé : s’occuper d’insertion professionnelle dans un exécutif qui a choisi de placer l’économie en soins palliatifs.

J’ai vécu dans l’Alsace d’André Bord, de Roger Siffer, des rassemblements patriotiques devant les monuments aux morts, des écologistes qui s’intéressaient à la nature, et je connais Brigitte Klinkert depuis longtemps. Ministre déléguée auprès de la ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion, chargée de l’Insertion, elle n’a pas pris le melon. Dans les salons magnifiques du deuxième étage de l’Hôtel du Châtelet (son bureau au 4ème est beaucoup plus modeste), elle est toujours aussi souriante, solide et grave. Présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin, son sang-froid et son esprit d’initiative cet hiver, face au désastre à Mulhouse, ont dû jouer dans sa nomination. Elle a encore les larmes aux yeux lorsqu’elle évoque sa bataille d’Alsace. Après avoir lutté pour que le virus ne laisse personne de côté, elle va s’occuper des grands blessés du nouveau monde. Haut les cœurs.

Qu’est-ce que ça fait d’avoir le portefeuille le plus important du gouvernement, le plus difficile aussi ?
Brigitte Klinkert : C’est déjà une fierté et un honneur que d’avoir été choisie pour entrer au gouvernement dans une période particulière de crise sanitaire qui a été, par ailleurs, très virulente dans le département du Haut-Rhin, que je présidais, et en Alsace. Cette crise sanitaire a aussi pour corollaire une crise économique, c’est donc un sacré défi que d’être ministre déléguée à l’Insertion. L’insertion me tenait déjà à cœur en tant que Présidente du Conseil départemental parce que c’est l’une des compétences des départements sur les territoires. Mon expérience, mes convictions et mes valeurs me portent plus que jamais à penser qu’on ne peut et ne doit laisser personne sur le bord du chemin. C’est ce qui me guide dans la mission qui m’a été donnée par le gouvernement. L’insertion est une notion très large, interministérielle, c’est certes l’emploi, mais aussi la santé, le logement, la culture, le sport. Une personne qui retrouve un emploi n’a pas seulement retrouvé un travail, les enjeux sont beaucoup plus grands. Il est important de reconstruire la confiance, les liens sociaux. Le Ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion a les enjeux économiques qu’on connait, mais également un véritable impact sur la vie quotidienne. Je retrouve dans la mission que l’on m’a confiée la nécessité du pragmatisme et de l’efficacité, indispensables, selon moi, dans les politiques.

Il y a un an, Patrick Devedjian nous expliquait qu’en étant Président de Conseil Départemental il pouvait agir, alors qu’au gouvernement c’était l’administration qui faisait la politique, le rôle du ministre étant de faire passer la pilule. Quelle est votre marge de manœuvre ? A-t-on la même liberté, le même pouvoir de changer les choses quand on passe d’une grande collectivité territoriale à un ministère ?
Dans une collectivité ou dans un ministère, le patron est le politique. Quels que soient l’administration et le niveau, c’est à lui d’impulser, de donner les orientations et à l’administration de nous proposer puis de mettre en œuvre. J’ai réussi à le faire à la tête de la collectivité départementale du Haut-Rhin et je pense y arriver et imprimer ma marque ici au gouvernement.

« DANS UNE ENTREPRISE OU UN MINISTÈRE, LE PATRON EST LE POLITIQUE. »


La réinsertion va passer par quel type de mesures ?
Le premier point de ma feuille de route est le service public de l’insertion et de l’emploi, qui a pour but de permettre aux personnes éloignées de l’emploi d’avoir un interlocuteur et un accompagnement global, car il me semble important qu’elles sachent à qui s’adresser et qu’elles aient un interlocuteur. Celui-ci s’assurera que l’ensemble des difficultés soient réglées qu’il s’agisse des problèmes sociaux que des problèmes de santé et d’emploi. Des expérimentations auraient dû démarrer en début d’année mais malheureusement, avec la Covid, on a pris beaucoup de retard et nous n’avons pas encore de résultats. La deuxième priorité est l’insertion par l’activité économique. En allant dans les territoires, je me suis rendue compte qu’il y avait déjà beaucoup d’entreprises dans le domaine de l’inclusion avec des potentiels importants. La transition numérique et écologique sont deux opportunités majeures pour le secteur afin de développer de nouvelles activités, notamment dans le secteur du sanitaire et du médico-social. D’ailleurs, nous avons annoncé il y a 15 jours un plan de 300 millions d’euros pour les entreprises de l’inclusion, qui sont à la fois les entreprises de l’insertion, mais aussi les entreprises adaptées pour les personnes handicapées. Dernier point : je suis une européenne convaincue et je crois au Fonds Social Européen. Il existe des crédits européens pour soutenir des projets portés par des collectivités et des associations (et c’est une réussite !), ils sont aujourd’hui parfois sous-utilisés parce que complexes, avec des délais très longs, etc. L’idée serait de raccourcir ces délais pour que les collectivités puissent vraiment en bénéficier.

Vous êtes Colmarienne. La proximité avec l’Allemagne ne conduit-elle pas à faire des comparaisons avec la politique allemande de l’apprentissage ?
Si, bien sûr. Du fait de la proximité avec l’Allemagne mais aussi de notre tissu économique où l’artisanat est très présent, l’apprentissage est plus développé en Alsace que sur d’autres territoires. Et d’ailleurs, on souhaiterait que l’apprentissage transfrontalier puisse se développer. Nous travaillons actuellement avec Élisabeth Borne pour lever les derniers freins, financiers pour l’essentiel.

Mais, au-delà de l’Alsace, pourrait-on envisager un tel apprentissage en France ? L’accent mis sur l’accès au baccalauréat a contribué, par l’allongement des études, à la sélection par l’argent…
Oui ! J’ai même envie d’aller plus loin. Pour ma part, ces dernières années, je n’embauchais plus en fonction des diplômes mais des savoirs être et de la volonté de s’engager. L’expérience s’acquiert ensuite grâce à la volonté, même sans diplômes.

Ça m’intéresse, j’ai 57 ans et on ne m’a jamais proposé de CDI, c’est pour ça que je suis devenu petit patron non salarié. Cet été j’ai entendu un macroniste dire à la radio : « Le gouvernement a généralisé le chômage de longue durée, pardon le chômage partiel ». Ce n’est pas tout à fait un lapsus, le chômage s’est complètement installé dans la société depuis plus de 40 ans, ce qui fait qu’on a un peu du mal à envisager d’autres politiques que celle de l’accompagnement et du pseudo-volontarisme.
S’agissant du chômage partiel, le Gouvernement a voulu maintenir le lien entre les salariés et leur entreprise alors que l’activité était quasiment à l’arrêt. C’est la préservation de l’emploi qui a été la boussole, pas la généralisation du chômage !
Par ailleurs, le Premier ministre a présenté la semaine dernière le plan #FranceRelance (avec notamment le Plan Jeunes : « #1jeune1solution») dont il faut dire qu’il est d’une ampleur jamais connue et qu’il va permettre à notre pays de se transformer.Les jeunes sont la priorité du gouvernement dans le cadre de la crise sanitaire et 6,5 milliards d’euros leur seront consacrés. Que tous les jeunes aient une solution, ce n’est pas que des mots, c’est un accompagnement financier, des aides à l’embauche, de la formation dans les métiers d’avenir, de l’apprentissage favorisé. Il faut désormais un effort collectif. Ce plan de relance ne peut fonctionner que si les patrons des entreprises publiques ou privées décident d’embaucher. Je suis plutôt confiante parce que j’ai beaucoup de patrons, lors de mes visites dans les territoires, qui m’ont demandé s’ils pouvaient eux aussi bénéficier de ces dispositifs d’aide à l’embauche. J’ai l’impression qu’il y a une vraie volonté dans les territoires de participer à ce plan de relance.

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MINISTÈRE AVEC VUE_
Brigitte Klinkert admirant les jardins du 127 rue de Grenelle (Paris VIIème).


Ça pourrait être une période formidable de reconstruction, d’élan collectif…
Exactement !

Or ce n’est pas du tout la perspective qu’on entrevoit… L’État pousse les entreprises à faire des prêts, à s’endetter comme lui, pas toujours pour des déficits conjoncturels. Comme pour les particuliers, cela peut amplifier les difficultés des structures les plus vulnérables. N’y-a-t-il pas un danger à aligner des milliards ? Cela va-t-il permettre d’engendrer de réels emplois ?
Outre la sauvegarde de l’emploi pour préserver notre capacité productive et notre excellence française, l’objectif de ce plan de relance est de créer de nouveaux emplois pérennes par l’investissement dans les secteurs stratégiques de demain : les métiers de la transition écologique, les métiers du numérique, les industries de demain. Le danger serait de ne mobiliser des moyens financiers que pour protéger les emplois actuels, sans préparer l’avenir. Le plan de relance agit sur les deux dimensions. L’objectif de ce plan de relance est de créer de l’emploi pérenne. Il y a le Plan jeunes, mais aussi, par exemple, 100 millions d’euros pour l’embauche de personnes en situation de handicap. Quand il y a une crise telle qu’on la connaît, ce sont les moins insérés qui souffrent le plus. Évidemment, tous les secteurs sont concernés, mais les publics fragiles sont prioritaires. Je pense aussi aux personnes réfugiées, aux familles monoparentales…

Et qu’en est-il des travailleurs indépendants et des non salariés ? Ils n’apparaissent jamais dans les radars du gouvernement ?
Des mesures ont été annoncées dans le plan de relance notamment sur la création d’entreprises. La volonté est de ne laisser personne de côté et d’utiliser tous les vecteurs de réussite.

Le CDI se raréfie et les jeunes accèdent rarement à des emplois durables. Il y a aussi ce que l’anthropologue David Graeber appelle la bullshit economy : les grosses boîtes sont truffées de chief happiness officers et autres brasseurs de vide surpayés qui n’en foutent pas une, mettent la pression sur ceux d’en-dessous et véhiculent toutes les valeurs merdiques des écoles de commerce. Le CDI est-il devenu une caste inatteignable pour le commun des mortels ?
De l’élection d’E. Macron au déclenchement de la crise sanitaire, la France a créé 500.000 emplois de plus et la part des recrutements en CDI était même remontée. Il n’y a pas de fatalité. Si je prends le Plan jeunes, il s’agit d’orienter plus de 200 000 jeunes dans des métiers d’avenir, des formations qualifiantes dans le domaine de la transition écologique et du numérique par exemple. Ensuite, on encourage l’apprentissage qui permet à plus de 7 jeunes sur 10 d’être recrutés immédiatement à l’issue de leurs études. La volonté étant clairement l’emploi durable.

À propos de durabilité, en tant que Présidente du Conseil Départemental, qu’avez-vous pensé de l’arrêt de Fessenheim ?
L’ensemble des représentants du territoire était clairement opposé à l’arrêt de la centrale, la décision est venue de l’État. Pour ma part, et pour la grande majorité des élus locaux, nous nous sommes dit, avec la très grande majorité des élus locaux, que c’était une priorité pour nous de faire de notre territoire un modèle de transition, un territoire pilote pour le développement d’une économie à bas carbone.

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L’ENTRETIEN MASQUÉ_
La Ministre la plus stylée du gouvernement Castex répond à nos questions.


Autant sur l’apprentissage, l’Allemagne est un modèle à suivre, autant sur le nucléaire c’est un exemple d’écologie polluante : l’arrêt du nucléaire y a signifié la reprise du charbon. En Alsace, qu’allez-vous faire pour aller vers l’économie à bas carbone que vous évoquez ?
Nous avons décidé de relever le défi de cette fermeture, que nous n’avons pas voulue, qu’elle soit une opportunité pour en faire un territoire modèle de reconversion, dans un cadre européen et franco-allemand. On parle aujourd’hui d’un plan hydrogène à l’échelle nationale. Nous sommes en train d’étudier avec tous les partenaires un projet élaboré par le campus européen Eucor, qui regroupe les universités de rang supérieur françaises, allemandes et suisses, d’implantation d’entreprises dans le domaine de la production d’hydrogène et de batteries…

Vous parlez souvent de territoires, pourquoi utilise-t-on systématiquement ce nom et plus celui de régions ? Et pourquoi ces appellations qui ne veulent rien dire ? C’est quoi le Grand Est ? Et en quoi l’Aquitaine est-elle Nouvelle ? Est-ce que, quand on est élu, on doit faire une formation pour manier ce verbiage, pour ne plus dire banlieue mais quartiers, il faut prendre des cours ?
Non, non, non et surtout pas ! Si je parle de territoire de Fessenhein, c’est parce qu’il faut le considérer comme tel au regard du projet, et quand je dis que je vais dans des territoires en tant que ministre, je pourrais dire département mais souvent je ne vais que dans deux ou trois communes, et les régions sont grandes, je ne les fais pas en entier ! Après, j’aime bien le terme de territoire parce qu’il veut dire ce qu’il veut dire, je suis une élue de terrain, j’ai de la boue sur mes souliers.

Vous entendez amener à l’insertion par l’emploi. Je vous trouve très optimiste sur l’existence de ces emplois.
Il y a plein d’entreprises publiques et privées à la recherche d’emplois qui ne les trouvent pas, les aide-soignants, les gardiens d’immeuble et le secteur du BTP par exemple. Les entreprises de ces domaines s’arrachent les personnes qui sortent de formation. Dans le domaine de l’aide à la personne, par exemple, les besoins sont énormes. Mais aussi, si on prend l’Alsace, les viticulteurs sont en manque de personnel chaque année.

Pardon de revenir là-dessus mais je me demande toujours ce que l’État peut faire pour ces travailleurs jeunes (mais aussi moins jeunes), ubérisés et précaires, qui se démènent pour s’en sortir, que le déterminisme social et parfois le marketing de certains partis veulent cantonner à un certain rôle.
Ma réponse est le Plan jeunes, car il est massif, c’est quand même 6,5 milliards d’euros ! Il y a notamment, et j’y crois beaucoup, le développement des services civiques et de tous les stages qu’on puisse imaginer. Pour les jeunes, c’est la possibilité de savoir ce qu’ils veulent réellement faire et d’avoir des contacts aussi. L’un des problèmes de notre société est la question des réseaux. En tant que Présidente du Conseil Départemental, je me faisais un point d’honneur à prendre en priorité des jeunes dans des situations particulièrement difficiles et sans contact dans le milieu.

Je reçois très peu de stagiaires dans mon label, parce qu’en général, ensuite, je les garde en CDI. Au-delà de l’insertion, il y a la difficulté à envisager la France comme un pays producteur. Reagan disait en parlant du système français : « Ce qui marche on le taxe, ce qui marche encore on le réglemente, et ce qui ne marche plus on le subventionne ». N’est-on pas toujours encore dans ce mécanisme ?
Pendant près de 20 ans, la France a perdu des emplois industriels chaque trimestre, et ce n’est que depuis deux ans grâce aux réformes menées que l’industrie a recommencé à créer plus d’emplois qu’elle n’en détruit. C’est aussi l’objet du plan de relance qui va permettre de réindustrialiser le pays dans les filières d’avenir. Nous avons des entrepreneurs, des salariés qualifiés ; le plan de relance va leur donner l’élan nécessaire. . Pour prendre l’exemple d’une entreprise alsacienne que je connais bien, la crise a permis de développer une filière textile, pas seulement dédiée à la confection de masques. À plus long terme, à partir de la production de lin, cette entreprise fera des chemises et des jeans. Je pense qu’il y a aujourd’hui une autre manière de voir les choses par rapport aux délocalisations qu’on connaissait. Cet exemple de la filière textile est un beau signe pour l’avenir, comme celui du redémarrage de la chaussure à Romans. J’ose espérer aussi que les clients et les acheteurs seront présents pour soutenir ces entreprises. Pendant la crise, ce sont quand même les petits producteurs locaux qui ont su s’adapter et les clients ont suivi, et pas uniquement dans le domaine maraîcher et de la restauration. Je crois beaucoup aux initiatives locales.


Entretien Bertrand Burgalat
Photos Florian Thévenard