BIENVENUE DANS L’ÈRE SCHIZO-FLEX

guillaume Canet schizo-flex

Vous aimez les Ouïghours mais cette veste Zara vous tente ? Vous rêvez d’une vie on the road mais tueriez pour un CDI ? Vous votez Jadot (mais aussi Uber Eats) ? Ne paniquez pas, vous avez réussi l’inimaginable : être aussi tordu et modulable que l’époque. On va bien se marrer 

Lundi matin, 9 h 02. À l’heure où je commence ce papier, je déballe un colis Amazon en buvant mon café équitable, et like un post Instagram de XR contre la publicité invasive. Schizo, moi ? Le constant management de la chèvre et du chou, l’ubiquité de l’ultramoderne solitude… C’est plutôt une preuve que je suis flex, non ? Car si vous prônez un féminisme convaincu à votre esthéticienne pendant qu’elle vous fait le maillot intégral ou que vous râlez contre le passe sanitaire devant une pinte en terrasse, si la souffrance animale vous bouleverse mais que la choucroute c’est quand même mieux avec la saucisse, si le génocide du peuple Ouïghour vous révolte mais qu’une paire de Nike c’est la base pour un bon run, si vous bossez gratuitement pour des projets que vous estimez et gagnez votre vie grâce à un bullshit job, si le vaccin vous fait peur mais que vous n’êtes pas contre le Botox, si Greta Thunberg est votre idole mais que l’aller-retour pour Lisbonne ce week-end, c’est votre détox, si la précarité de l’emploi vous dégoûte mais que… « Bébé, il est trop tard pour faire des courses, on commande sur Deliveroo ? »… Pas de panique, regardez autour de vous, vous n’êtes pas seul. Welcome dans l’âge du SchizoFlex. 

SchizoFlex ? Ni un médicament ni un cousin éloigné du diplodocus – mais peut-être une fusion des deux –, ce néologisme est à retrouver dans le dictionnaire de la Technikart team. Schizoflex : du grec skhizein, « fendre » et du latin flexiblis, « souple ». Se dit de quelqu’un ayant tendance à l’incohérence, à la dissociation entre l’être et l’image, entre convictions et actions et dont la profonde déchirure se compense par la perpétuelle adaptation de son mode de vie. En deux mots, réussir à être aussi changeant et contradictoire que l’époque. 

STORYTELLING DE L’INTIME

Sale temps. L’ancien monde se meurt. Jour après jour, difficile d’échapper au torrent d’informations qui nous rappelle qu’il change. La biodiversité s’éteint, nos ressources s’épuisent tandis que la production de biens ne cesse d’augmenter pour répondre à une logique de surconsommation orchestrée par l’accélération des moyens de communication. Les repères qui façonnaient la vie d’hier s’effritent voire explosent : le couple traditionnel, la famille unie, la carrière CDI… Le monde est en éveil, les jeunes générations cherchent à donner du sens à leur travail au quotidien, le label LGBTQIA+ voit de nouvelles lettres apparaître chaque année à son train, le mouvement #MeToo a ravivé une nouvelle vague féministe… De cela, on peut se réjouir. Pourtant ces grandes transformations sociales et l’omniprésence de la catastrophe nous font avancer à la fois dans une ultra-conscience de tout et dans le brouillard le plus total.

double je schizo flex technikart
DOUBLE JE_
Si vous avez du mal à concilier vos deux personnalités dans la vraie vie (marcher pour les Ouïghours en top polyester par exemple – à gauche), optez pour le métavers Fortnite (à droite).


Dans son essai,  Le Bug humain, le neuroscientifique Sébastien Bohler écrit : « Ce qui doit nous interpeller, c’est que toutes ces informations existent – co-existent même –, aux yeux et au su de tous. Le citoyen du XXIe siècle croque sa biscotte et entend d’une oreille “Catastrophe ! Le Groenland fond !” et de l’autre “Merveilleux, le bitcoin révolutionne la monnaie“. Tous ensemble, nous savons bien que le climat s’emballe ; tous nous en connaissons les conséquences futures […] et tous ensemble, nous sautons de joie lorsque nous arrivons à fabriquer des appareils informatiques qui saturent l’atmosphère de dioxyde carbone et de flux de chaleur pure. N’y a- t’il pas quelque part un bug dans le cerveau humain ? ». Si, dans son ouvrage, l’auteur propose une approche exclusive du problème au travers du prisme des neurosciences, à nous de nous demander : à quoi peut-on se référer quand les anciens modèles ne conviennent plus ?

STORY-TELLING DE L’INTIME

Car notre époque hyper-connectée offre – impose, presque – de nombreux espaces à l’expression de notre moi tiraillé. Il n’a jamais été aussi important de se créer une identité propre, de se définir partout et à tous les sujets à coups de profile pics, de CV Linkedin, de tweets facétieux ou engagés, de stories Insta sexy, drôles ou militantes. We are media. Pour certains, les réseaux sociaux sont de formidables outils de libération,  de sensibilisation à des causes et aussi d’autopromotion. Pour peu que l’on sache les utiliser correctement, ils peuvent devenir de véritables espaces de construction du soi, le terreau fertile d’un combat collectif, la tribune qui permet de donner une visibilité aux enjeux partagés en fédérant une communauté autour du story-telling de l’intime. Mais pour la majorité d’entre nous, les activistes du rien et les influenceurs du dimanche, ces miroirs virtuels prolongent le commandement narcissique du processus de validation sociale : plus qu’à informer, le post sur les réseau est avant tout destiné à l’approbation du cool par ses pairs. On montre aux autres qu’on existe, qu’on fait des choses, qu’on est drôle, désirable mais aussi conscient et intelligent. Dans ses réflexions sur l’effondrement, intitulées Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, l’écosocialiste Corinne Morel Darleux écrit : « L’émotion ne prend plus le temps de la réflexion et du combat intérieur. Tout est épidermique. Tout est réaction. L’acte d’achat, par-delà nécessité ou envie, est devenu impulsion. La polémique, le moyen le plus sûr pour se faire un nom. Il faut réagir à tout, et vite. […] On commente les commentaires, sans rien apporter, dans un rétrécissement de la pensée. On ajoute du bruit au bruit. » Quitte à se contredire ou à paraître incohérent. Ainsi, une même influenceuse pourra poster une story sur l’oppression des femmes Afghanes et l’heure d’après exhiber sa nouvelle paire de chaussures. À l’image de ses préoccupations, ses stories couvrent des sujets d’importances diverses, pourtant mises au même plan par le medium. A défaut d’y voir un lien de cause à effet, la juxtaposition des informations lisse le tout et ne choque plus. Quant à la multiplication des « moi » sur les réseaux sociaux, elle fait converger le processus de création de l’identité avec une logique commerciale. Ici, le moi se conforme à la case, il s’agit de poster une photo à tel format, de ne pas dépasser tel nombre de caractères ou telle durée de contenu vidéo, de cacher ce sein que l’on ne saurait voir. De Vinted à Tinder, un nouveau langage se déploie, celui du supermarché digital pour tout. Résultat des courses, non seulement la prédiction warholienne du quart d’heure de célébrité se confirme, mais il s’agit en sus de le vendre. 

grimes musk
MY FRIEND KARL_
Séparés, pas séparés ? Une chose est sûre, Grimes y met du sien pour faire passer un message à Elon…


Et cette nécessité à s’accommoder de tout pour ne pas disparaître du paysage s’étend aussi à la sphère professionnelle. Avec la mise en place du télétravail, puis de son remplacement par du flexi-working (traduction : ton patron navigue à vue mais opte pour les bons anglicismes barbares), à chacun de montrer qu’il peut s’adapter, en toute circonstances. Rester compétitif sur le marché de l’emploi. Apprendre à revoir son emploi du temps et ses loisirs, apprendre à travailler depuis la maison, apprendre à créer du lien social à distance. Réagir, vite. Les chefs d’entreprise demandent à leurs employés de rester disponibles tout au long de la journée puisqu’ils sont chez eux, d’être capable de rebondir à tout moment face à des clients indécis, de se mettre au service d’une entreprise dont la mission semble de plus en plus floue (et souvent de moins en moins justifiable). Le mot « flex » fait son entrée dans la liste chamarrée du vocabulaire corporate aux côtés du brainsto et des gonogo. Les derniers repères s’effacent, et gare à celles et ceux qui oseraient s’en inquiéter…

Non content d’apposer des filtres sur les différents visages d’un même moi, il s’agit pour l’humain occidental d’accepter la mutation en renouvelant son identité à travers une somme d’actions simultanées et contradictoires, mais toujours avec le sourire. 

Autant vous faire un aveu. C’est souvent épuisant, d’être SchizoFlex. Quotidiennement soumis à la force des injonctions paradoxales, scrollant entre les infos alarmistes, les appels à l’engagement militant, les publicités ultra-ciblées, chacun de nous gère sa dissonance cognitive comme il peut : en faisant l’autruche, en alternant périodes de détox digitale avec des crises d’achats compulsifs, en créant une cagnotte Facebook au profit d’une association le jour de son anniversaire… Mais tandis que nous essayons de résoudre les incohérences de nos vies quotidiennes, la marche du monde, elle, ne s’arrête pas. Encouragée par l’économie du clic, elle tend à polariser tous les débats.  

« ON COMMENTE LES COMMENTAIRES, SANS RIEN APPORTER, DANS UN RÉTRÉCISSEMENT DE LA PENSÉE. ON AJOUTE DU BRUIT AU BRUIT. »

 

Alors pour tous les SchizoFlex qui stagnent au milieu, le temps serait-il venu d’appréhender nos contradictions avec un nouveau regard ? À commencer par sortir des réseaux et offrir à nos incohérences des espaces adéquats pour se déployer. Ne plus essayer de se labelliser à tout prix. Prendre le temps de comprendre qui nous sommes à l’aune d’un quotidien incarné. Réinvestir des lieux qui permettent à nos paradoxes d’exister et de devenir des enjeux collectifs, c’est permettre à chacun de se remettre en question et se donner la chance de se transformer. C’est accepter de faire un pas de côté, de sortir de la productivité pour s’accorder le temps de l’élaboration de la pensée. Sommes-nous prêts à ne plus considérer la zone grise comme un temps mort, mais comme un laboratoire du mouvement : celui du débat, de l’échange où le doute devient un outil ? À nous d’utiliser nos paradoxes pour nourrir une dynamique qui invite à aiguiser l’esprit critique, à plonger dans la recherche, à confronter les sources, à écouter les opinions divergentes. 

À l’échelle intime, ces lieux sont les livres, les films, les podcasts, ceux qui demandent un peu de temps et donnent matière à réfléchir au-delà du sensationnel. À échelle collective, ces espaces ce sont bien sûr les tiers-lieux, les lieux culturels et associatifs de manière générale, les rencontres, les manifestations artistiques ou les débats organisés. Mais c’est aussi le comptoir du café d’en bas, le hall de l’immeuble, la rue, les transports en commun, la queue à la Poste ou au cinéma, les trajets en taxi, les concerts, la visite chez papi et mamie, le cour de poterie ou la chorale du dimanche… Autant de points de connexions qui invitent à sortir de l’algorithme pour se confronter à l’inconnu. Ces lieux de rencontre et de proximité où, pour peu qu’on en prenne le temps, l’interaction peut inviter à dépasser le simple commentaire. Dans ces lieux, la place pour l’erreur existe, on peut s’y laisser convaincre et persuader, ou à l’inverse convaincre et persuader l’autre à son tour. Dans son essai, Corinne Morel Darleux déplore la disparition d’une certaine forme de gratuité, celle de la beauté du geste : « Cela peut sembler étrange, à l’heure où le moindre repas, la moindre sortie, la moindre brève de comptoir doivent immédiatement être valorisés et partagés sur les réseaux sociaux, on peut aussi faire des choses simplement, de manière désintéressée, sans publicité, des choses qui trouvent leur valeur dans le simple fait d’exister ». 






Et c’est peut-être la somme de ces gestes, ceux qui ont du sens, qui, peu à  peu, permettra à chacun de se positionner, d’apaiser la frénésie ambiante pour retrouver l’intime conviction que l’on sait ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Trouver un équilibre dans l’absurdité de notre monde moderne, en ne subissant plus nos paradoxes et en se les réappropriant. Loin des écrans bleus, s’il le faut.

 

Par Eulalie Juster
Photo Eddy Brière

PARLEZ-VOUS LE « SCHIZOFLEX » ?

Vous aussi, vous vous exprimez comme un Musk ou un Macron ? Voici notre guide !

« PERSO, JE NE CONSOMME QUE DU BIO »_
Si vous ne mangez que des graines et que vous inspectez toutes les provenances comme un acharné, c’est bien, on est fier de vous. Mais le faites-vous pour tout ? Sur votre pochon de coke, par exemple ? Ça, nous en sommes moins sûrs…

« JE SUIS CONTRE L’EXPLOITATION DES OUÏGHOURS … »_
Vous êtes comme Cindy, influenceuse de @TheWorldOfSisters, vous postez tous les slogans woke du moment sur les réseaux et êtes d’une simplicité rare. Par contre, essayez de rester discrète et évitez les stories lors de votre trip à Dubaï…

« JE SUIS UN SOCIALISTE MAIS… »_
Vous avez des idéaux mais vous avez la flemme de les appliquer ? Être utopiste c’est bien joli, mais comment vous dire… ne soyez pas trop contradictoire. Personne n’y comprendra plus rien. Au moins Grimes, la semi-ex d’Elon Musk, a appris de ses erreurs. On l’a aperçue en train de lire le Manifeste du Parti communiste de Marx. Cramée.

« MAIS EN MÊME TEMPS… »_
Macron avait déjà mis fin aux distingos gauche-droite (du moins le pense-t-il) pour triompher en 2017. Plus récemment, il a parfaitement résumé la banalisation des modes de pensée contradictoires propres à cette époque. Macron, le premierPrésident SchizoFlex ?

« JE FAIS UNE DIGITAL DETOX… »_
Mais vous en informez tous vos amis en story Instagram. Non sans indiquer que vous restez joignable par téléphone. Tout ça pour ne rester absent que deux jours. À la manière du jeûne intermittent, vous prônez la detox mais pas tous les jours, restons raisonnable.

M.P., V.J. & M.R.