The Strangers, sang pour sang flip

The-Strangers-chun-Woo-Hee

Le réal du très bon The Chaser et du pas très bon The Murderer enclenche la seconde, vise l’ambition kubrickienne, et accouche d’un des films les plus ébouriffants et les plus malfaisants jamais tourné. Merci d’accrocher votre ceinture.

« Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?! ». Que vous ayez adoré ça ou que ça vous ait laissé complètement sur le carreau, c’est d’abord la sidération qui primera à la découverte de The Strangers. Sachez tout de même, histoire de bien vous conditionner, que ce « truc », qui tient du jamais vu tout au long de ses 156 minutes, a réussi à rameuter en salle six millions de Sud-coréens en moins de trois semaines, ce qui a le mérite de régler la question du caractère autiste et/ou hermétique de l’entreprise pour ramener éventuellement le débat vers le rivage d’une fracture culturelle absolument vertigineuse. Une fois admis que les blockbusters de là-bas ont sensiblement une autre allure et pas tout à fait les mêmes ambitions que ceux d’ici, reste à affronter une œuvre colossale, qui s’envisage en toute simplicité comme une sorte de 2001 du film d’horreur et qui refilerait le rôle du monolithe noir à une succube tout de blanc vêtue. Par quel bout prendre ce gros machin-là alors ? Débarrassons-nous de toute méthode savante et commençons par l’arpenter sur son versant le plus ludique, celui qui consiste à s’accaparer de motifs récurrents du genre horrifique, pour mieux accoucher de morceaux de bravoures qui pulvérisent instantanément toute la concurrence. La scène d’exorcisme la plus affolante jamais vue au cinéma ? C’est ici. Le zombie le plus coriace de la pop culture ? C’est au programme. L’apparition du diable la plus terrorisante qui soit ? Vous avez sonné à la bonne adresse.

C’est bon, ça suffit pour vous chauffer à blanc, bande de nerds ? Sachez tout de même que Na Hong-Jin ne va pas se contenter de ça, et que derrière ses élans compilatoires et terminaux, son film cherche surtout à déployer une forme de poésie morbide qui ausculte la contamination du mal en même temps qu’elle s’amuse de la foi absurde des âmes égarées. Il y a un papa flic, un peu ahuri, pas très propre sur lui, qui enquête sur une scène de crime qui vient d’ensanglanter sa petite ville tranquille. On cherche le coupable, on s’imagine dans Memories of Murder, mais on finit par saisir que la bourgade est sujette à un virus qui transforme les quidams en bêtes assoiffées de sang. Le papa flic, toujours plus ahuri, croit trouver le responsable de ce gros bordel en la présence d’un ermite japonais qui pourrait bien être un gros démon. A peine le temps de lui mettre le grappin dessus que la fifille du papa fliflic se fait posséder par un esprit maléfifique. Après ça, on n’est plus vraiment tout à fait sûr de ce qu’on a vu. Ni de ce qu’on a compris. Opaque, symbolique, codifié, The Strangers l’est très ouvertement (pourquoi cette fixette sur les appareils photos, hein ? Ecrivez à la rédac qui transmettra), mais toujours dans une volonté de produire, si ce n’est du sens, du moins un maximum d’intensité – à l’image de cette double séquence de transe organisée par un shaman hipster et rythmée par des percus tribales. C’est probablement cette recherche perpétuelle de sensations extrêmes qui explique son carton là-bas, et le condamnera ici, où l’on goûte peu au lâcher-prise, à un certain anonymat. Pourtant le rollercoaster le plus ébouriffant à atterrir dans nos salles cet été, c’est celui-là et aucun autre.

The Strangers de Na Hong-Jin

Sortie le 6 Juillet

FRANÇOIS GRELET


Paru dans Technikart #202, juin 2016




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