Selector film du mois

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Un Michael Bay angoissant, un film sensorielle en N&B … les films du mois qu’on peut encore aller voir au cinéma.

 

13 HOURS, de Michael Bay
Il va falloir s’habituer à un drôle de truc : dorénavant, les odes patriotiques inspirées à Hollywood par l’actualité récente vont bizarrement faire écho à nos angoisses de spectateurs européens. Exit Saddam et Ben Laden, enter Daech : nous voilà confrontés au même ennemi que les Seals virils prêts à tout pour servir leur pays, ce qui risque fort d’impacter notre rapport au tout-venant de l’entertainment géopolitique. Jusqu’ici, le barnum « post-11 septembre » ou « post-War on Terror » était un genre en soi qu’on pouvait aborder sans renoncer à son petit confort, en ayant l’impression de revoir cowboys et indiens se faire la nique – du cinoche, quoi. Il s’agissait pour ces films-là (Le Royaume, Vol 93, Green Zone…) de panser un trauma américano-rifain lié à un attentat qui, vu de chez nous, n’était en soi qu’un lm diffusé en boucle au JT de Pujadas.
Les meilleurs auteurs ayant foulé ce terrain cultivaient une forme de distance, voire une ambivalence: quelque part entre pyrotechnie et réalisme embedded, un Paul Greengrass maintenait une sorte de distance de sécurité avec son sujet, nous rappelant que l’Amérique avait, elle aussi, matière à se regarder dans le miroir.
Et même un chantre de la puissance nationale comme Peter Berg prenait soin de distinguer le taliban de l’Afghan pacifique dans Du Sang et des larmes.
Alors qu’on aurait plus que jamais besoin d’une telle distance pour affronter les douloureuses histoires vraies qui s’apprêtent à déferler, voilà que la première d’entre elle (pas directement dédiée aux tragédies de 2015 mais façonnée par « l’après-Charlie », d’après la production) débarque avec en tête de commando… Michael Bay.
Lui qui rêvait justement de s’emparer du script du Sang et des larmes avant que Berg ne lui grille la politesse, a trouvé son lot de consolation avec 13 Hours – récit de l’assaut, en 2012, du consulat américain à Benghazi, défendu héroïquement par un groupe de soldats contractuels. L’enjeu est double pour Bay: d’un côté, satisfaire ses pulsions destructrices sans érafler au passage les sensibilités exacerbées ces temps-ci; de l’autre, filmer des hommes, des vrais, pris dans une mini-apocalypse qui signe peut-être la fin de la suprématie militaire américaine au Moyen-Orient. Le défi est de taille pour l’homme dont le dernier film oblitère, voire pulvérise complètement l’humain (Transformers 4) et dont l’avant-dernier court-circuite toute possibilité d’héroïsme (No Pain No Gain). Si on peut adhérer au ride sanglant de 13 Hours, c’est justement que Bay semble animé par un souci neuf de proximité avec ses fiers agents (privés, donc pas inféodés au drapeau), si bien qu’il rive son regard sur leur bravoure et contourne donc tout pamphlet rageur contre le djihadisme (ça tombe bien, le sujet semble un peu plus gros que lui). Bon timing, donc: au moment on l’on doit apprendre à vivre dans un monde où l’histoire récente est traitée par Michael Bay, il réapprend à filmer des destinées humaines entre deux poussées de bourrinage compulsif. Autant dire qu’il tient le bon bout.
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YAL SADAT
Actuellement en salles

 

THE ASSASSIN, d’Hou Hsiao-Hsien
Sur le papier et depuis presque dix ans, le nouveau HHH était annoncé comme un vrai wu-xia-pan avec des vrais combats de sabres et des vrais coups de tatanes. Dans les faits, c’est un film de peintre downtempo, évidemment méditatif, et jamais préoccupé par son appartenance ou non à un genre. Le film annonce la couleur dès son premier plan – en noir et blanc d’ailleurs – où deux mules regardent le temps passer à l’ombre d’un arbre: les coups de pieds dans la tronche, faudra pas trop compter dessus donc. Pas un problème ça, sauf que derrière l’évidence de sa trame mélo (Shu-qui, en hit girl de la Chine du IXe siècle, va devoir choisir entre zigouiller celui qu’elle aime ou bafouer son code d’honneur), le film enchâsse les sous-intrigues et les personnages secondaires pour mieux les abandonner illico sur le bord de la route – mettant en relief la gestation délicate du projet et la possible précipitation au moment d’y apposer un point final. Si l’implication émotionnelle est de fait proche du zéro, l’exercice de style, lui, laisse constamment pantois: derrière chaque micro-panoramique peut jaillir une idée picturale à couper le souffle, une vignette sensorielle qui tient du jamais vu. Ca ne suffit pas à faire de The Assassin un grand film, ça ne le rend pas moins inoubliable. Par instants.
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FRANÇOIS GRELET
Actuellement en salles

 

ROOM, de Lenny Abrahamson
Bon sang que ce film était casse-gueule. Au carrefour des sordides histoires Kampusch et Fritzl, impliquant séquestration, viols à répétition et gamins enfermés dans des geôles de 6m2, Room foutait d’autant plus les chocottes que l’Académie des Oscars semblait s’être emballé très fort pour ce bidule indé, le nominant il y a peu dans toutes les catégories reines ( film, réal, actrice, le tiercé dans l’ordre). Si Room n’est effectivement rien de plus qu’un petit film à Oscars, disons que cette fois c’est une vraie qualité désignant la compétence de ses forces vives. Il y a d’abord la vista d’une écriture en trois actes (l’enfermement, l’évasion, le retour au bercail), qui a le bon goût de laisser le bourreau (et donc le pathos) quasiment hors champs pour se focaliser sur la dynamique entre un fiston qui carbure à l’imaginaire et sa maman qui ne carbure plus du tout. Et donc, il y a surtout elle, Brie Larson et son admirable petit nez retroussé, qui offre au lm son ancrage émotionnel et sa force d’incarna- tion immédiate: c’est de l’underplaying frissonnant glissé à l’intérieur d’un personnage qui semblait calibré pour des cabots. Un bon rôle à Oscars, étrangement ça peut encore exister.
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FRANÇOIS GRELET
Actuellement en salles


Paru dans Technikart #199




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