Pourquoi Mohini Geisweiller refuse de se vendre ?

mohini_geiweiller

Avec son premier album, en 2011, Mohini Geisweiller avait le look et les chansons pour être une Françoise Hardy moderne. Elle est restée dans l’ombre. Dilemme : comment réussir dans la pop quand on refuse de donner son image ?

 

On sait que, dans la presse féminine, il est plus souvent question de se battre pour avoir des sacs gratis que pour écrire des articles pertinents. En préparant mon interview de Mohini, je suis allé fouiller dans quelques archives : entre autres sornettes, j’y ai retrouvé un papier paru dans ELLE en mars 2011 où elle était comparée à un mélange de Charlotte Gainsbourg « pour le côté susurré » et de Natalia Vodianova « pour sa beauté ». Hein ? Contrairement à Vodianova, qui pose pour Etam et dort dans le lit d’Antoine Arnault, Mohini ne se produit pas en soutif dans des publicités ni ne partage la couche d’un fils de patron du CAC 40. A l’inverse de l’héritière Gainsbourg, pimbêche aphone incapable de trouver une mélodie, elle compose elle-même ses chansons. Pourquoi faut-il alors que cette artiste atypique soit sans cesse rabaissée à des parallèles fâcheux ? Parce qu’une chanteuse ne peut pas être prise au sérieux ? Parce qu’il faut forcément être un people snob et tarte ou un porte-manteau cool et glamour pour se tailler une place dans notre sphère médiatique toujours plus concurrentielle et bébête ? Avec son physique de mannequin, Mohini aurait aisément pu abattre cet atout. Elle me le confirme autour d’une orange pressée, au bar du Raphaël où elle m’a donné rendez-vous : « Est-ce qu’une brèche s’était ouverte pour moi dans la mode au moment de mon premier album ? Un boulevard, oui. Mais je déteste le spectaculaire, et j’ai tendance à dire non à tout. Je ne sais pas faire autrement. Fuir est ma seconde nature, c’est plus fort que moi. » Vers quoi court-elle, si elle refuse tout ce dont rêvent ses consœurs ? C’est le mystère de cette forte tête surdouée et un brin suicidaire qui semble ne vouloir emprunter que des chemins de traverse.

Descente en forme de piste noire

Le passé de Mohini a déjà été raconté ici et ailleurs. Née en 1977 de parents hippies, elle a grandi entre sectes et rase cambrousse. A été prof, avant de vite prendre la tangente. En 2004, sa carrière musicale commence dans l’autodestruction : avec deux copains, Jean-Marc et Adrien, elle monte le trio électro Sex In Dallas, qui durera le temps d’une saison éclair. La franche éclate ? Bof. L’une de ses dernières chansons, « Nightclubbers », revient sur cette période sombre : « J’y parle de ces pistes de danse où on ne sait pas s’il fait jour ou nuit dehors, si on est soi ou quelqu’un d’autre, où tous les gens sont pareils, où toutes les nuits sont pareilles, où tout tourne en boucle… Ce n’est pas Ibiza. C’est lié à mes souvenirs avec Sex In Dallas, des moments géniaux mais horribles, très violents. Londres, et puis les squats à Berlin… On était super fusionnels, et autant irrationnels que fusionnels. On prenait beaucoup de drogues, vraiment de tout. On n’a même pas duré le temps d’une tournée. » Je lui demande si elle retourne parfois se trémousser en boîte de nuit : « Ah, ah, non. »
Après une descente en forme de piste noire, Mohini mettra sept ans avant de sortir son premier album solo, Event Horizon, et cinq autres avant le nouveau, Sidération. Qu’a-t-elle foutu toutes ces années ? Etait-elle à taper le bœuf avec quelques copains ayant pignon sur rue dans le milieu de la fashion ? Mohini regarde ses pompes : « J’ai commencé le disque à Los Angeles, dans un état particulier. Une dépression solaire. La ville est adaptée à ça. Je passais mes journées à marcher, je prenais des bus, j’allais au hasard sur ces longues routes interminables, je me perdais sans arrêt… Personne ne se connaît là-bas, personne ne se rencontre, on dirait que les gens se frôlent sans jamais se saisir, il y a un truc un peu irréel. Après, je suis partie à Mons avec mes maquettes, dans la maison de mon enfance, vide et perdue au milieu des plaines. Je suis allée revoir la voie ferrée, les sablières, la commanderie, la raffinerie. Je ne me rappelle pas de grand chose – ah si, j’ai enregistré un morceau dans un grand silo à grains désaffecté. Il y a ensuite eu quelques semaines de studio à Copenhague. Et j’ai rendu visite à mon frère jumeau qui vit en Bulgarie, dans les montagnes. C’est beau. Un endroit où il y a encore des routes qui s’arrêtent, et où il n’y a plus rien. J’aime y aller et me perdre, comme à Ouessant, ailleurs… C’est sympa, la dérive. Toi tu t’occupes comment ? » …  … Suite de l’article dans le Technikart #201, mai 2016

LOUIS-HENRI DE LA ROCHEFOUCAULD


Paru dans Technikart #201, mai 2016

technikart-201




Il n'y a aucun commentaire

Ajoutez le vôtre