Pourquoi Mademoiselle, fable sensuelle et torturante, va vous hypnotiser

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En se demandant ce que peuvent bien faire des héros de cinéma lorsque la caméra ne tourne plus, Park Chan-Wook s’offre un immense vertige théorique et un grand mélo saphique. Exploit.

Il y a vingt ans, John Lasseter se demandait comment les jouets pouvaient occuper leur journée une fois que les mômes avaient quitté leur chambre. Ça avait donné Toy Story, une révolution technique qui n’impressionne désormais plus personne mais qui tient encore la route grâce à la force fantasmatique de son concept. Ce mois-ci dans Mademoiselle, Park Chan-Wook se pose une question du même acabit : que peuvent bien faire des personnages de cinéma une fois que la caméra s’arrête de tourner ? Une interrogation nettement plus méta que celle posée par Pixar mais pas moins amusante, et dont on s’étonne surtout qu’elle n’ait pas été inspectée quelques décennies auparavant par un quelconque exégète hitchcockien, de préférence barbu.

Évidemment, pour que tout ceci ne ressemble pas à une potacherie théorique destinée à quelques messieurs griso-bedonnants, il vaut mieux prendre le temps d’installer une intrigue et des personnages avant de dévoiler son dessein. Par exemple celle-ci : dans les années 30 en Corée, alors que le pays est colonisé par les Japonais, un escroc au sourire ultra bright demande à une jeune pickpocket illettrée, Sookee, de l’aider à arnaquer une riche héritière japonaise – la Mademoiselle du titre. Une promesse comme une autre de coups tordus et de récit en chausse-trappe sur fond de lutte des classes, de lutte des sexes et de lutte des peuples. Le motif dramatique qui cimente cette histoire-là serait donc celui de l’oppression : les riches maltraitent les pauvres, les hommes maltraitent les femmes et les Japonais maltraitent les Coréens. Le point d’achoppement du récit, c’est Sookee, seule membre du trio qui sera condamnée, en sa qualité de jeune femme coréenne sans le sou, à subir le déterminisme social le plus violent. La première partie du film lui est offerte, à elle, à son visage d’ange, à son sentimentalisme prolo et à ce destin qu’elle voudrait tant faire dévier. Évidemment, la véritable victime de l’arnaque à laquelle elle croit participer, ce sera elle. C’est en tout cas comme ça que se conclue la première partie du film, avant que Park Chan-Wook ne rembobine la bande et se mette à rejouer les mêmes scènes selon un régime complètement différent. Coup de génie : ce n’est pas le point de vue qui va changer mais les points d’entrée et de sortie à l’intérieur des séquences. Un petit jeu virtuose qui vient bouleverser la nature du film et le fait basculer dans une dimension romanesque totalement inattendue. Le film d’arnaque à la conscience sociale aiguisée devient une love story saphique qui carbure au lyrisme échevelé. Ça coupe le souffle. 

Alors à quoi jouent des personnages de cinéma lorsque la caméra ne tourne pas ? Eh bien, disons qu’ils refont tranquillement l’histoire à leur sauce, l’imprègnent de leur sensibilité à eux, et se font éventuellement jouir très fort à l’aide de boules de geisha. Parce que somptueusement shooté, écrit et rythmé, on pourrait ne retenir qu’un plaisir réel mais frivole de Mademoiselle. En suggérant pourtant que la durée est plus cruciale que le point de vue lorsqu’on s’enorgueillit de faire la mise en scène, Park Chan Wook déboulonne avec une jubilation dingue l’un des grands lieux communs de la théorie ciné. De Palma doit en bouffer sa barbe.

Mademoiselle, de Park Chan-Wook

En salles mercredi 2 novembre

FRANÇOIS GRELET

Technikart #206, octobre 2016

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