Pourquoi Jodorowsky n’a pris que 2 trips de LSD dans sa vie

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Le réalisateur « psycho-magique » de Poesia Sin Fin nous en dit plus sur ses trips seventies.

Avant de tourner votre troisième film, La Montagne sacrée (1973), vous avez décidé de prendre du LSD avec un maître spirituel. C’était pour vous préparer à jouer le rôle d’un alchimiste dans le film ?
Alejandro Jodorowsky : Il y avait un maître à la mode à cette époque-là, Oscar Ichazo. Je l’ai payé 17 000 dollars pour qu’il vienne. Je voulais qu’il m’apprenne. Alors j’ai pris du LSD avec lui. Ce qui m’a permis d’aller encore plus loin. Mon ambition a grandi : je me suis dit que je serais capable d’adapter Dune au cinéma.

Sans ces trips, vous ne vous seriez pas attaqué à un projet aussi ambitieux ?
Voilà. Les hallucinations sous LSD m’ont permis de me dire : « Je peux faire plus. Je peux créer dans le cinéma l’équivalent de ce que fait la drogue. Je vais créer un cinéma à moi. Je vais devenir comme le LSD ! » Et je suis devenu le LSD (rires). J’avais une ambition sans limite.

Et pourtant, vous n’en avez pris que deux fois.
J’ai fait ça avec un gourou, et les gourous ce sont des commerçants : ils profitent de votre ego pour faire de vous leur disciple. Oscar Ichazo est venu avec plein de substances, y compris du LSD, mais il a commencé à me diriger, peut-être pour que mon film soit dédié à son culte. C’était un grand combat entre nous, et il a fini par abandonner, heureusement. Mais ces deux trips m’ont énormément servi.

El Topo (1970) comme La Montagne Sacrée sont typiquement des films de leur époque, alors que Poésie sans fin, une autobio baroque, est complètement à contre-courant de la nôtre. 
Je n’ai jamais eu le sentiment d’être de mon époque. Ou alors, j’avais 30 années d’avance ! El Topo date d’une période où la contre-culture était signifiante.

Et de nombreux acteurs de cette contreculture s’identifiaient à votre cinéma.
Je ne savais pas que ce film aurait du succès. Tout d’un coup, on m’invite au Concert pour Bangladesh (organisé par George Harrison en 1971, ndlr), on m’envoie des billets d’avion en première classe. J’arrive à New York et qu’est-ce que je vois ? Une énorme limousine ! Avec une belle fille, avec un fort parfum délicieux, à l’intérieur ! « Je suis pour vous », « Comment ça, pour moi ? physiquement ? » « Oui ! » Je suis tombé !

Vous étiez au concert à Madison Square Garden ?
Oui, au premier rang. À la fin, on m’emmène dans une espèce de grande boîte. Dans la rue, il y avait des gens dans des sacs de couchage qui attendaient de voir les stars passer. Et moi, j’étais la star des stars ! On m’offrait un paquet de cocaïne, je disais : « Non, non, je n’en prends pas ! » Je suis entré dans cette contre-culture, mais ce n’est pas moi qui l’ai cherché. Je suis tombé dedans.

Et vous êtes resté, de 1970 à 1976 environ, parfaitement en symbiose avec l’époque.
Je n’y suis pour rien. C’est un cadeau que le ciel te donne. Après, je n’ai pas pu faire de cinéma pendant 20 ans, l’industrie ne voulait pas de moi… Parmi les projets qui ne se font pas, il y a cette adaptation de L’Histoire d’O. J’ai dit non parce que je ne voulais pas faire un autre film pour Allen Klein (manager des Beatles et producteur de La Montagne sacrée, ndlr). Lui disait : « J’ai la couverture de Playboy, je peux te mettre 200 000 dollars dans la main tout de suite si tu dis oui ! » Je ne voulais pas. Alors je me suis échappé, je suis allé à Los Angeles pour préparer Dune.

Film qui n’a jamais été tourné (voir le docu Jodorowsky’s Dune de Frank Pavich, 2013, ndlr).
Je n’ai pas voulu me convertir (au studio-system hollywoodien, ndlr). Ce n’est pas moi. Je comprends que Winding Refn ait fait Drive là-bas, et qu’il l’ait fait bien, mais je ne voulais pas travailler avec des stars.

Vous êtes allé voir Dennis Hopper – un réalisateur contre-culturel bossant pour la Universal – à la fin du tournage mouvementé de son The Last Movie.
Dennis avait vu El Topo avant tout le monde. Il m’a appelé pour me dire qu’il avait des problèmes avec le montage de son film. Je suis allé le retrouver. Il était vraiment dans la drogue à ce moment-là. Il changeait sa chemise tous les trois mois, il puait. Il avait une pièce avec quatre groupes de monteurs. Je me suis assis à une machine de montage avec un de ces groupes, j’ai remonté son film. Mon montage était bon : j’ai éliminé tout le superficiel pour aller à l’histoire.

Vous étiez devenu une sorte de figure mystique pour ces stars de la contre-culture. Peter Fonda vous appelait s’il faisait un mauvais trip…
Peut-être que j’étais un peu plus sage qu’eux, je ne sais pas. Peter m’appelait d’Italie : « Viens me voir, j’ai un serpent qui s’enroule sur ma tête ! » Il était drogué tout le temps, je descendais le calmer. C’était comique : une autre fois, je le retrouve en Yougoslavie, il m’attend à l’aéroport avec des couteaux et il est avec un autre gars qui m’amène une cuillère. « C’est quoi ? » « C’est la cuillère dans laquelle je prépare l’héroïne. » Il me la donnait en cadeau, comme objet précieux.

La drogue était partout.
Quand j’allais vendre les films à New York, un tas de cocaïne arrivait, des pilules aussi, tout le monde était dans la drogue. Je ne fumais pas, mais quand je suis allé voir El Topo pour la première fois à un « midnight screening », il y avait un immense nuage de fumée. Quand je me dirige vers la scène pour présenter le film, on me met des cigarettes de marijuana dans les mains. Les gens se droguaient tout en regardant mon film !

Vous le preniez comment ?
C’est l’unique façon de les voir ! (Rires.) Même si je ne voulais pas le faire moi, je comprends que c’était la façon pour cette génération de réagir contre la guerre du Vietnam. Les jeunes ne voulaient pas aller se battre, ils étaient angoissés… … Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le Technikart #206, octobre 2016 

ENTRETIEN FRANÇOIS GRELET & LAURENCE RÉMILA

PHOTO THOMAS LAISNE 

Poésie sans fin, actuellement en salles




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