Pourquoi Capone et Escobar soutenaient la prohibition

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La prohibition n’a jamais dissuadé les big boss du crime organisé de faire leurs affaires. Bien au contraire ! Notre chroniqueur Frédéric Taddeï retrace l’histoire.

En octobre 1919, la loi Volstead sur la prohibition de l’alcool est votée aux Etats-Unis. Son credo est simple, c’est celui de toute politique prohibitionniste : il suffit de tarir l’offre pour tarir la demande. Et le résultat ne se fait pas attendre. Pour la seule ville de Détroit, le nombre de débits de boissons passe de 2 000 à 15 000 en dix ans et le bénéfice net pour la mafia se monte à 250 millions de dollars. Pire : les femmes se mettent à boire comme les hommes en signe d’émancipation et la consommation d’alcools forts se développe au détriment de la bière. En effet, l’offre est désormais contrôlée par la mafia, or la marge de profit sur le whisky est de 29 000 %, alors qu’elle n’est que de 2 500 % sur la bière… Rien qu’en 1926, le trafic d’alcool rapporte 30 millions de dollars à Al Capone et, des voix commençant à s’élever pour mettre fin à une loi aussi stupide (elle sera abolie en 1933), le boss de Chicago consacre une partie de ses bénéfices à subventionner les ligues puritaines qui luttent pour son maintien et constituent de ce fait ses meilleurs alliés.

DE L’ABSINTHE AU PASTIS

La prohibition crée l’envie. C’est ce que nous enseigne depuis deux cents ans la légende de Parmentier. Le peuple ne veut pas manger les pommes de terre que celui-ci cultive dans la plaine des Sablons ? Qu’à cela ne tienne, il fait garder son champ par des soldats en armes, comme s’il s’agissait d’un mets de choix, réservé à la table royale. On connaît la suite. Les premiers vols sont commis, un trafic se met en place et l’usage de la pomme de terre se répand progressivement dans la population, pour le plus grand bonheur du génial agronome. Peu importe que cette histoire soit fausse, tout le monde la raconte comme si elle était vraie et personne n’en tire les conséquences concernant l’inanité des politiques prohibitionnistes. Elles produisent pourtant toutes les mêmes effets pervers. La prohibition de l’alcool comme la prohibition des drogues ont enrichi les mafias, appauvri les Etats, fabriqué de la délinquance, mobilisé inutilement les forces de police et provoqué une augmentation de la consommation, notamment des produits frelatés et des produits les plus fortement dosés.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, toutes les drogues étaient libres d’accès. Ce n’était un problème que pour une infime minorité de toxicomanes qui se recrutait dans les marges de la société. Aujourd’hui, les drogues sont partout. En dépit des milliards dépensés pour lutter contre le narco-trafic, on n’en a jamais trouvé en aussi grande quantité, ni aussi facilement, ni d’aussi puissantes, ni aussi bon marché. Leur usage est en pleine expansion, notamment chez les jeunes, et les mafias sont devenues un véritable fléau mondial. En quelques années, un petit voyou comme Pablo Escobar a réussi à amasser la 7ème plus grosse fortune de la planète en vendant de la cocaïne, un produit qui jusque-là n’intéressait pas grand-monde et ne tuait personne.
Nous devrions le savoir, depuis le temps. Ce n’est pas la drogue qui tue, c’est la prohibition de la drogue. En 1729, la Chine est le premier pays à tomber dans le piège. Elle interdit l’opium, que les Chinois consomment librement depuis toujours. Résultat : l’importation d’opium dans l’empire du Milieu est multipliée par 200 en un siècle. A l’époque, ce sont les compagnies anglaises qui se chargent du trafic en provenance d’Inde. Deux guerres de l’opium s’ensuivent au milieu du XIXème siècle entre la Chine d’un côté et les narco-trafiquants de l’autre, représentés par la Grande-Bretagne et la France. Bien entendu, les narco-trafiquants l’emportent et obtiennent des comptoirs dans un pays considérablement affaibli où les fumeurs d’opium se comptent désormais par millions.
Les rares politiques prohibitionnistes ayant fonctionné dans l’histoire sont celles qui laissent une alternative satisfaisante aux consommateurs. Pourquoi les juifs n’ont-ils jamais enfreint l’interdit sur le porc ? Parce qu’on les laisse manger de toutes les autres viandes à loisir. Si la prohibition totale de toute alimentation carnée avait été décrétée, comme on l’a fait pour les drogues, il y a fort à parier que les trafiquants de jambon feraient aujourd’hui fortune à Jérusalem. De même, en France, l’absinthe fut interdite avec succès entre 1915 et 2011. Non pas que les millions d’adeptes de la « fée verte » aient été convaincus qu’elle risquait de les rendre « fous », mais parce que l’absinthe fut aussitôt remplacée par les premiers apéritifs anisés, dont le pastis, qui enivraient dans les mêmes proportions et de façon légale.
Les prohibitionnistes, hélas, ne veulent pas apprendre. Ils restent arcboutés sur leurs interdictions ridicules, coûteuses et inefficaces. A croire qu’ils sont de mèche avec les trafiquants.

FREDERIC TADDEI

Retrouvez Frédéric Taddeï dans l’émission Social Club, de 20h à 21h du lundi au jeudi sur Europe 1 et dans l’émission hebdomadaire « Hier, aujourd’hui, demain » tous les mercredis à 23h40 sur France 2

Scarface de Francis Ford Coppola (1983), film culte sur l’asencion d’un baron de la drogue Tony Montana, interprété par Al Pacino

Paru dans Technikart #206, octobre 2016 

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