Pourquoi Augustin Trapenard est-il si gentil ?

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Le nouveau présentateur du Cercle déteste dire du mal du moindre nanar littéraire. Augustin Trapenard est-il un critique trop gentil, ou un gentil pas assez critique ?

C’est en jouant les gentils que vous êtes devenu le critique le plus en vue de Canal ?
Augustin Trapenard : Je viens d’une éducation du sourire. Ma mère m’a toujours dit qu’avec un sourire tu peux tout faire passer. En plus, on a tendance effectivement à ne retenir que les choses agréables que je dis.

Vous n’avez jamais envie de balancer tout le mal que vous pensez d’un invité ?
La notion de méchanceté me paraît complètement absurde pour ce métier. On a tellement peu d’espace à la télé, autant défendre la bonne littérature. C’est ce qui m’a permis de parler aussi bien d’une poétesse américaine à l’antenne que d’un romancier français moins connu comme Jean Védrines.

Mais un critique a besoin de dire du mal de certaines œuvres pour en mettre d’autres en valeur, non ?
Je préfère défendre le « journalisme de sélection ». Par ailleurs, je remarque qu’une critique négative met en valeur en aucun cas l’objet mais soi-même. Pourquoi ne pas mettre en avant des choses belles ?

Mais si les critiques ne disaient jamais du mal, ben… il n’y aurait plus de critique.
Encore faut-il définir ce qu’est la critique – puisque nous n’avons pas la même définition. Pour moi c’est la critique au sens Kantien.

Hein ?
C’est-à-dire l’évaluation et évidemment l’interrogation. Vous voyez ?

Ouais… 
C’est un développement, une démonstration, plutôt qu’une critique comme vous l’entendez, négative. La lecture morale de la littérature me paraît vraiment problématique.

L’époque ne tolère plus la moindre critique négative ?
La critique, ce sont des gens qui ont fait les mêmes études que moi (Normal sup’, agrégé d’anglais, ndlr) , et qui les ont poursuivies pour devenir spécialistes dans leur domaine. Ils ont un tel degré de rigueur, de précision et d’argumentation – ce que la plupart des journalistes n’ont pas. Ces journalistes qui se disent critiques, c’est surtout leur agressivité, et donc leur faille, que l’on retient. On ne peut pas avoir le fin mot sur la pauvreté d’un texte en 4000 signes. Et puis surtout, si le texte est si mauvais, pourquoi en parler ?

Pour permettre au lecteur d’économiser 20 balles ?
Moui. (Il n’a pas l’air convaincu.) Pour moi, l’art  ne se hiérarchise pas. Quand je lis un livre, je peux y prendre plaisir mais ce plaisir est motivé par ma propre encyclopédie. Peut-on faire plus subjectif ? Si je dis « ce livre est un bon livre », je défie quiconque de me contredire puisque le lecteur à qui je m’adresse n’a pas la même encyclopédie que moi et du coup il lira le texte complètement différemment.

D’accord …  Vous lisez ce que les médias racontent sur les livres que vous encensez ?
Je ne lis pas les critiques pour ne pas être contaminé par un discours ambiant.

Au printemps, vous disiez dans les Inrocks : « j’ai un problème avec l’agressivité ».
J’ai beaucoup travaillé sur la question de la posture et de l’ethos. Par ailleurs, je suis un rigueurien. J’ai une sorte d’éthique protestante, même si je ne suis pas du tout pratiquant : sur le travail, sur la constance et sur la visée de soi. Le jour de ma mort, je voudrais que tout ça ait une colonne vertébrale, un sens. C’est quelque chose de très moral que je n’appliquerais jamais à la lecture… Vous aviez d’autres questions ?

On se demandait si on pourrait se servir dans le bol d’Haribo qu’on avait aperçu devant la loge ?
Allez-y. Vous voyez que je suis gentil.

Le Cercle : le vendredi sur Canal+ Cinéma

ENTRETIEN LAURENCE RÉMILA & ARNAUD SALAUN


Paru dans Technikart #204, septembre 2016

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