Pardon My French Open

Nastase

Notre correspondant Guillaume Fédou en direct de Roland Garros. 

Il est temps pour moi de vous raconter l’histoire du jour où j’ai rencontré deux paires de chaussures. Depuis le CM2 je me demande laquelle de la Nastase ou de la Stan Smith est la plus cool des chaussures de sport que l’on pouvait aussi et surtout mettre au collège, au lycée et puis le temps passe et on les porte encore. La bleue, autrement dit la Nastase, se déchirait très vite au niveau de la toile mais avait une semelle schtroumpfée absolument délicieuse. On ne courait pas beaucoup plus vite avec, moins qu’avec une paire de Gazelles pour rester dans la famille Troisbandes mais elles étaient cool, et ont bien failli revenir au top. Celles qui ne connaissent pas la crise depuis leur lancement au début des années 70 (elles étaient au départ destinées à un joueur français, Robert Ayet, qui a du rapidement s’éclipser devant le triple champion de grande chelem Stan Smith n’ayant atteint lui-même qu’un niveau de Coupe Davis – ce qui est déjà pas mal pour ceux qui tâtent un peu de la raquette, certes) Paraît-il, m’avait confié en interview un certain Jean-Paul Loth, qu’il existe une chaussure inscrite aux deux noms ! Mais n’en parlez pas à Stan.

Alors pourquoi cette chaussure, récemment rééditée dans un vert clair (pardon, twist of clay) comme légèrement chiné, agace t’elle autant aujourd’hui, passée sur les réseaux sociaux au rang d’accoutrement favori du hipster à la con ? Doit-on rappeler à quel point cette shoes est aussi classe qu’agréable ? L’élégance de la touche verte (les Stan Smith ont connu des années noires quand elles se sont vues trop belles en bleu, un bleu pétrole sans le nom du tennisman américain  résidant aujourd’hui sur une île en Caroline du Sud. C’était le fantôme de la Stan, essentiellement porté en banlieue et en rave party. La zone, quoi. Un peu comme pour Lacoste qui voyait défiler des casquettes de golf uniquement portées par des lascars du 93 et du 95. Gentryfication oblige il a fallu revenir aux basiques. Et remettre le nom de Stan sur la chaussure. « Stan Smith aux pieds, le regard froid », chantait IAM dans le Mia, montrant que la chaussure la plus vendue au monde (plus de 100 millions de paires depuis sa création, le chiffre est de moi) a depuis longtemps été constitutive du swagg du moment. Redevenue verte, elle est redevenue cool.

Elle existe aussi en rouge, en noir, en doré, en customisation maximale mais elle n’est vraiment légitime qu’en vert et blanc, ensuite certains discutent du « twist of clay », mais quand Stan Smith entre dans la pièce de l’Adidas lounge pendant le break du match Monfils-Federer (au résultat prévisible, même si beaucoup de fulgurances sont à mettre au crédit de notre jeune français), on ne va pas discuter du sexe des anges. On ne l’a jamais vu jouer en temps réel, à la différence d’Ilie Nastase, qui a connu une carrière tardive (je lui ai rappelé l’avoir vu au tournoi Passing Shot de Bordeaux dans les années 80 il a failli s’étouffer !) et basculant dans le comique. Mais aujourd’hui un règlement l’empêche de se produire en gala à Roland-Garros après 62 ans et Ilie, l’immense auteur de « Tie Break » (éditions Robert Laffont), me glisse aussi que Vitas Gerulaitis a tenté une vie d’écrivain après la gloire sur terre battue mais qu’il en est mort pour ainsi dire ! Petit diam’s à l’oreille, celui qui fut appelé le « génie des Carpates » et candidat à la mairie de Bucarest sans grande passion politique autre que de réparer les nids-de-poule dans les rues de la capitale roumaine, est aussi une chaussure. Bleue et blanche. « Nasty » a la classe, et si j’avais su qu’il était là j’aurais emmené ma vieille paire de Nastase que je me traîne depuis des lustres.

Mais c’est Stan qui est là, et Yan Céh avec qui je l’avais interviewé en 2001 pour le magazine Perso veut lui faire signer la chaussure, ce qu’il fera de bon coeur, on s’imagine que c’est sa principale activité en public depuis pas mal d’années. Il s’y prête avec l’élégance d’un John Wayne, ajuste son trait, n’utilise qu’un seul S pour son nom et son prénom. On l’imagine s’imaginant sur le cours central, lui le vainqueur de l’US Open et de Wimbledon qui n’a jamais gagné à Paris sauf dans un tournoi « indoor » en 1972. L’homme-chaussure a d’abord été un superbe champion,  comme lors de cette victoire face à un jeune roumain en finale de Wimbledon. En pleine guerre froide, l’affiche Stan Smith/Nastase avait de quoi faire saliver. L’américain parfait, petit tamis et pull crocodile, face au roumain hirsute et polo Fred Perry, était déjà une guerre de chaussures. Presque un demi-siècle plus tard, la finale se rejoue dans le lounge Adidas entièrement dédié au noir graphite de la gamme Y3, ça ne rigole pas, on parle de sport ici. Les branchés vintage en Stan Smith « twist of clay » sont priés de passer leur chemin ou d’aller revoir The French de William Klein en entier dans leur chambre de la piscine Molitor non loin de là.

A suivre ! 




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