« Nous vivons aujourd’hui dans la dictature de la baise »

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L’écrivain Thibault de Montaigu a fait sensation chez Ruquier, samedi 30 mai, où il faisait la promotion de son nouveau livre, Voyage autour de mon sexe. Un essai aussi poilant qu’exhaustif sur la masturbation à travers les âges. On est allé l’interviewer autour de son sexe – et du nôtre.

Comment t’es tu retrouvé, toi qui est marié et père, à écrire sur la masturbation ?
Il y a dix ans, j’ai vécu six mois en Arabie Saoudite. Sans aucun doute la plus grande cure de désintoxication de la planète. Pas de drogues, pas d’alcool… et pas de cul. J’ai longtemps cherché à écrire sur cette expérience et notamment le redécouverte des plaisirs solitaires. Je me suis dit : tout le monde le fait, mais personne n’en parle. Pourquoi ? Ne serait-ce pas le dernier tabou qui existe ?

Le titre de ton essai détourne le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre qui, en 1794, se moquait des récits de voyage alors à la mode. Défendre la masturbation en 2015, c’est prendre le contre-pied de l’idéologie dominante ?
Je crois que nous vivons aujourd’hui sous la dictature de la baise. On nous enjoint en permanence de baiser. Baiser le plus possible, baiser le mieux possible, faute de quoi on ne serait pas épanoui. La culture capitaliste a contaminé le sexe : accumulation de partenaires, culte de la performance, transparence à tous crins… Alors oui, dans ce contexte, le sexe en solitaire a quelque chose de profondément contestataire. C’est l’apologie de la gratuité, de la solitude, de l’imagination. Mais surtout, c’est une sexualité qui échappe à tout contrôle, à toute norme, à toute régulation. C’est en ce sens que la masturbation a quelque chose de profondément anarchiste tandis que le coït hétérosexuel est par essence conservateur puisqu’il ne fait qu’obéir à une loi supérieure qui est le renouvellement de l’espèce.

Dans toutes les cultures, le « branleur » est déconsidéré, synonyme de loser. Pourquoi ?
La première raison est liée au principe de virilité tels que les Grecs l’ont forgé. Un homme doit toujours démontrer sa force physique et sa puissance sexuelle. Hors le branleur ne démontre rien du tout. C’est un être qui ne possède personne. Voilà pourquoi les Grecs réservaient surtout le terme aux esclaves : en se branlant, on trahit un statut social. Et ce statut du « pauvre type » a toujours prêté à rire, d’Aristophane jusqu’à American Pie. La seconde raison tient au fait que cette activité est considérée comme du gaspillage. Gaspillage de semence, gaspillage d’énergie mais gaspillage de temps aussi. Le branleur est quelqu’un qui ne fout rien au sens propre comme au figuré. Et c’est cela que la société ne supporte pas. Surtout une société aussi utilitariste que la nôtre.

Il y a un sentiment de culpabilité tenace. Qui vient d’où ?
Cette méfiance vis-à-vis du sexe en solitaire trouve son apogée au XVIIIème siècle avec la naissance de l’onanisme : un terme médical désignant les dangers liés à la pratique de la masturbation. Selon les médecins de l’époque, l’amour égoïste pouvait entraîner des troubles graves parmi lesquels la folie, la cécité, des jaunisses incurables, des tumeurs aux testicules et, dans bien des cas, la mort. Le pire, c’est que durant deux siècles, tout le monde a cru à cette maladie imaginaire. Les éducateurs ont inventé des trucs dingues comme les étuis péniens munis de pointes érectiles ou les fameux dortoirs coupés en deux du docteur Demeaux (les jambes dans une pièce et le buste dans l’autre). Dans les années 60, les manuels d’éducation recommandaient encore des méthodes comme les bains glacés ou les exercices physiques. Je crois que nous sommes victimes inconsciemment de cette terrible chasse aux branleurs. Nous avons intégré au plus profond de nous-mêmes ce sentiment de honte que les parents, les enseignants et les docteurs inculquaient aux enfants pour combattre ce mal.

Le monde irait pourtant mieux si la masturbation était valorisée. Ton livre est un manifeste, ce n’est pas Indignez-vous ! mais Masturbez-vous !
On devrait déclarer le sexe avec soi-même d’utilité publique. C’est la sexualité la plus libre, la moins coûteuse et la plus démocratique qui soit, une sorte de Revenu Minimum Sexuel auquel tout le monde a droit, même les grands exclus de la baise. C’est également une excellente méthode de prévention contre l’agressivité sexuelle ou les MST. En 1994, Joycelyn Elders, la ministre de la Santé des Etats-Unis, avait même recommandé de l’enseigner à l’école. Bill Clinton l’a virée après ces déclarations. Bill Clinton ! L’homme qui introduisait des cigares dans le con des stagiaires ! Il faut le faire quand même…

Tu fais un parallèle avec la masturbation intellectuelle : créer, c’est comme se branler. Qui est pour toi le plus grand branleur artistique ?
Sade, sans conteste. Il a passé quinze ans dans les geôles de l’Ancien Régime à se palucher près de huit fois par jour, comme il le note dans son Almanach illusoire. Il commandait des flacons et des godemichés à sa femme qui les faisaient faire sur mesure chez les ébénistes du faubourg Saint-Antoine. Il s’est tellement échauffé l’esprit à ces jeux autoérotiques qu’il a fini par accoucher d’un chef-d’œuvre : Les 120 journées de Sodome. Tout ce qu’on lit dans ce livre, ce ne sont que les visions délirantes dont il usait pour s’exciter lors de ses orgies solitaires dans sa cellule. Mais je pourrais en citer beaucoup d’autres : Diogène, Samuel Pepys, Proust ou encore Dali qui est le premier à avoir utilisé son sperme comme matière picturale avant Duchamp.

Tu montres bien comment la masturbation, gratuite, était anticapitaliste. Jusqu’à ce que le capitalisme arrive à l’intégrer dans son système…
C’est tout le génie du capitalisme de récupérer sa propre critique. Avec l’avènement du féminisme et des mouvements gay, le capitalisme a compris que le droit de jouir par soi-même était devenu une revendication sociale essentielle. Au lieu de le combattre, il a cherché alors à l’intégrer à la sphère marchande. Mais comment donner un prix à quelque chose de gratuit et d’inutile ? En substituant à notre imaginaire une virtualité standardisée. Bref en fabriquant du fantasme clefs en main à travers le porno et toutes les extensions du cybersexe. Le boom de l’industrie des sex-toys participe de la même logique.

Tu prévois que la masturbation sera le sexe du futur. Jusqu’à faire disparaître la sexualité classique ?
A terme, sortir dans la rue pour aller draguer une fille et la ramener chez soi sera vu comme une activité barbare. Avec le développement des robots sexuels, des technologies haptiques ou des hologrammes palpables, on pourra se faire jouir sans limite confortablement assis chez soi. Il suffira de pousser un bouton pour s’envoyer au septième ciel. Le risque évidemment est qu’on devienne tous accros à l’orgasme solitaire.

Voyage autour de mon sexe, Grasset, 224 pages, 18€.

                                                                 Extrait du Technikart #189, mars 2015. LHDLR




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