Michel Houellebecq, photographe suicidé ?

MH

Invité à investir le Palais de Tokyo cet été, Michel Houellebecq y exposera, sous le titre Rester vivant, une sélection de ses photos. Oeuvres commentées.

 

011

ARRANGEMENTS #011

Michel Houellebecq : C’est une critique du protestantisme. L’image du fond représentant les divers pôles, « annonce de la foi », « charité », « prière ». C’est un effet de contraste entre ce qu’est devenue l’église catholique (en se rapprochant du protestantisme) et ce qu’elle a été : l’image qui est au centre représentant la Vierge ou une sainte évoque un catholicisme populaire et chaleureux… J’ai pris ces deux photographies au même endroit, à Poitiers, dans la basilique.

Là aussi il y a une structure très nette, avec les trois panneaux en fond et l’image de la Vierge placée au centre.
M.H. :
La foi est quand même le centre. Dans l’image de la statue placée devant, il y a une de mes obsessions, celle des fausses verticales
(obsession ici illustrée par les cierges). C’est une photographie critique, il n’y a pas de doute. Autant la photo centrale me donnerait envie de m’agenouiller et de prier, autant ce qu’il y a autour ne donne pas cette envie…

La religion reste tout de même quelque chose que vous n’évacuez pas…
M.H. : Ah non, non, non. C’est aussi une observation de l’existant, avec aussi les vestiges de ce qui a été. Il reste des vestiges… C’est vrai que c’est évidemment plus simple d’être religieux quand on voit ça [pointant l’image centrale de la statue]. Alors que les trois pôles, déjà, ça vous prend la tête.

 

 

Tuer

JE N’AVAIS

M.H. : Là c’est très direct… C’est un passage de Soumission, j’ai à peine transposé. En fait France #008 et Je n’avais, c’est exactement Soumission. Il regarde par sa fenêtre, il compte le nombre d’appartements, le nombre d’immeubles, et il conclut : « Je n’avais, pas davantage que la plupart de ces gens, de véritable raison de me tuer. » Et par la suite, j’ai rajouté la première photographie (France #009) car elles allaient très bien ensemble ces deux photos. Dans les deux cas, il y a la notion de cellules, des cellules d’habitation. Concernant la photographie représentant des immeubles, je me souviens que Catherine Millet m’a fait une remarque très juste en me disant : « On a l’impression que vous en avez rajouté. » Ça paraît plus dense que la réalité et pourtant je n’ai rien rajouté. Je n’ai pas ce niveau en Photoshop, je n’ai pas rajouté un seul immeuble… Mais c’est vrai qu’il n’y a aucune respiration dans cette photo. On ne voit pas le sol du tout, cela doit tenir à ça aussi. C’est une photographie prise d’ici, d’ailleurs, plein sud. On voit une pancarte indiquant Le Kremlin-Bicêtre. L’autre photographie a été prise au centre commercial Italie 2. À une époque j’allais beaucoup au Citadines, et c’est la vision que l’on a quand on regarde par la fenêtre de l’hôtel, une sorte de patio du centre Italie 2. La phrase est en conclusion de ces deux images.

Une phrase assez lapidaire… C’est une réflexion personnelle par rapport au suicide ?
M.H. : Oh, la phrase, j’ai fait pire je crois (rires). Ensuite oui, ou par rapport à l’identité d’un peu tout le monde, y compris moi. C’est un moment qui arrive souvent dans mes livres, lorsque le personnage principal se rend compte qu’il n’a rien de particulier.

De sa propre banalité…
M.H. : Oui. Il se rend compte à la fois du grand nombre de gens ayant des destins individuels et de l’identité de leur destin.

C’est aussi pour cette raison peut-être qu’autant de gens se retrouvent en lisant vos livres…
M.H. : Peut-être, oui. C’est un non-dit social… Car tout est fait pour vous faire croire qu’on a une destinée individuelle fascinante. Alors qu’en fait ça revient toujours à peu près au même…

Vous, personnellement, vous avez voulu échapper à ça ?
M.H. : Euh… Non, non.

Je trouve intéressant que vous partagiez ce sentiment, alors que votre vie est tout de même très différente de celle des gens dont vous parlez…
M.H. : Oui, c’est vrai, mais ça change rien. Je ne sais pas, mais je pense qu’à partir d’un certain âge plus rien n’y change rien. Si j’avais été célèbre à cinq ans comme Michael Jackson, ce ne serait peut-être pas la même chose…

Vous seriez peut-être déjà mort…
M.H. : Je serais peut-être mort aussi, oui… Mais l’idée que l’individu n’existe pas, ou pas beaucoup, est quand même assez présente chez moi. Rien de ce qui peut m’arriver dans la vie ne peut me faire dévier de cette constatation.

 

Rester vivant, du 23 juin au 11 septembre au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson, 75016 Paris
ENTRETIEN YAN CÉH


Paru dans Technikart #202, juin 2016

Technikart-202




Il n'y a aucun commentaire

Ajoutez le vôtre