LE BON BERGER

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On ne compte pas les brebis égarées dans des musiques épouvantables. Prof pédagogue à la ville et artiste solo emballant à la scène, un homme vient les sauver avec son premier album. Jusqu’ici underground, Flavien Berger ralliera-t-il à son bâton un maximum de monde ?

Trianon, 13 mars dernier. Programmé en première partie de Koudlam, Flavien Berger monte sur scène à 20 heures pile. La fosse est clairsemée, dégarnie : deux pelés et trois tondus, guère plus de barbus. Les gens ne sont pas encore arrivés, les rares présents papotent près du bar. Sans musiciens derrière lui, tout seul dans le noir, notre homme enclenche ses machines. C’est parti pour quarante minutes de concert. S’il n’a pas de lien de parenté avec Michel Berger, Flavien joue du synthé debout. Le reste n’est pas un détail pour nous : il chante des litanies de moine orthodoxe, met des effets sur sa voix, lance des boucles, se trémousse dessus… Son mélange si particulier de chanson, de krautrock et de house magnétise l’assistance. Assez vite, c’est la transe. Le sommet sera sans doute atteint sur Les Véliplanchistes, un morceau qui aurait fait fureur en rave il y a vingt ans. Trop vite à nos yeux (et nos oreilles), le set se termine. On se retourne. La salle est désormais remplie. Et les visages, extasiés.

D’où vient ce nouvel artiste inclassable ? Histoire d’en savoir plus, je l’avais interviewé quelques jours plus tôt dans un troquet près des Abbesses, Chez Aimé. Réécouter la bande n’est pas une sinécure. Alors que nous parlions depuis 20 minutes, il m’avait demandé si on pouvait finir plus tard : s’il m’avait donné rendez-vous dans ce bar, c’était pour assister au concert de Keep Dancing Inc, un groupe de jeunes copains à lui. À la fin du-dit concert, nous n’avions pas retrouvé de place assise. On avait donc fait l’interview debout sur le trottoir, bière à la main. Sur l’enregistrement, j’ai droit à Flavien dans tous ses états : prolixe, très sympa, il digresse, se barre avec mon dictaphone, se met à interroger des inconnus dans la rue, entre dans un restaurant taxer une clope à un type qui mange une fondue, discute avec une gamine rigolote qui s’avèrera être la fille de Laurent Chalumeau… Derrière tout ça, un épais nuage de brouhaha. Il faut se concentrer pour comprendre quelque chose à notre conversation alcoolisée. Essayons de remettre de l’ordre dans ce foutoir !

COMPOSER SUR… PLAYSTATION 2

Cheveux mi-longs, un peu de poil au menton, volubile et bondissant, gouaille de titi parigot et look passe-partout, Flavien est parisien de naissance : il y a vu le jour en 1986. C’est un enfant du XIIIè arrondissement, « comme notre ami Jean-Pierre Melville ». Dernier d’une famille de cinq enfants, il grandit à côté de Tang Frères, fréquentant plutôt les fils d’immigrés que les enfants bobos des cités d’artistes du quartier. Contrairement à ce que son drôle de prénom semble indiquer, ses parents ne sont pas professeurs de latin ou spécialistes d’histoire romaine : sa mère, fan de Jimi Hendrix, était monteuse de films documentaires, son père réalisateur dans la pub puis directeur de la communication en entreprise – collectionneur maladif de disques, il a aussi été critique à Jazz Hot. C’est donc de musiques noires que se gave d’abord Berger, d’autant que son grand frère raffole de hip hop. Au collège, c’est d’ailleurs par le rap que Flavien commence la musique. Avec un pote, il forme Les Deux Bâtards. Ayant besoin d’instrus, il se met à composer sur… un jeu vidéo, Music 2000, sur Playstation 2 : « J’ai appris l’écriture grâce à ça… On disait nos noms à peu près huit cents fois par morceau. Je ne m’appelais pas Flavien, hein, j’avais un blase ! » Ce duo blague sera son dernier groupe. Tout en continuant à bidouiller de la musique, il roule ensuite sa bosse pendant quelques années, passe par une école de design industriel, prend goût au travail, à l’artisanat, aux recherches sophistiquées – « Ma grande référence, à l’époque, c’était Brian Eno. » Une fois diplômé, il devient prof à l’Atelier de Sèvres, la fameuse prépa aux écoles d’art. Il y enseigne trois jours par semaine, sa tâche principale étant d’aider ses élèves à monter leurs dossiers pour les concours. Le reste du temps, il vit à Bruxelles où il se consacre à la musique. Sous sa véritable identité, désormais : « J’avais été marqué par En marge de Didier Daeninckx. La dernière nouvelle de ce recueil raconte l’histoire de l’éminence grise d’un mec qui devient une star de la musique. Il croise Dutronc alors que Dutronc n’est pas connu. Le mec lui dit : “Change de blase ! Ça ne marchera jamais, Dutronc. Il te faut un nom à l’américaine, comme Johnny.” Dutronc lui répond qu’il s’en tape. Mon choix de garder mon nom a été influencé par cette nouvelle que j’avais lue. Dutronc, c’est cool, comme nom. Berger, je sais que je ne m’en lasserai jamais. »

Si Flavien est très français, il a un côté Berger allemand – sa musique se nourrit entre autres de krau- trock. On le branche sur le pays de Can : « J’adore l’Allemagne ! J’avais fait un échange à Berlin pour mes études – huit mois là-bas. C’est là que j’ai vraiment commencé à chanter. Et avant ça, ma marraine a vécu à Stuttgart. Il m’est arrivé d’y aller en vacances. L’été, il y a un festival hip hop. Ça a été mon premier rapport à la weed : les Allemands fument à mort ! En 2001, j’ai vu LL Cool J dans un stade de foot. » Merde, Flavien, on ne va pas repartir sur le rap, on voulait que tu nous parles de kraut ! Docile, il nous raconte le choc qu’a été la découverte de Neu !, « ce groove de fou » jamais entendu ailleurs. Ses trois titres kraut préférés ? Hallogallo de Neu !, Rheinita de La Düsseldorf et The Robots de Kraftwerk.

Les robots, quels que soient leurs blases, c’est une source d’inspiration majeure pour Flavien. Il s’anime quand on prononce le nom de Suicide : « Voilà le fantasme du groupe qui fonctionne, où chacun apporte un truc qui façonne l’identité du collectif. Martin Rev, c’est un tueur, un type froid qui fait du rockabilly de robots, et Alan Vega à la sueur, le côté crooner organique. Je pense que je suis très influencé. Ah, ce qu’ils me font ressentir, avec leurs boîtes à rythmes ! Et puis ça m’intéresse : c’est une digestion du rock, le rock réinventé en changeant les instruments, en transformant les guitares en synthés. C’est une dynamique qui me plaît énormément. »

On en arrive au point crucial : comme plusieurs camarades de son label Pan European (Koudlam, Buvette, Judah Warsky), Berger est un « man-machine », une personne aux deux personnes, à la fois Martin Rev et Alan Vega, les machines et la voix. Les groupes étant devenus trop lourds, de moins en moins viables économiquement, et le DJ étant quand même un truc risible, place à une troisième voie, celle de l’homme-orchestre autonome sur scène et en studio. Flavien confirme : « Je suis tout à fait d’accord. C’est une forme de création moderne, une émergence de notre époque. »

DÉLIRE « STAR TREK »

Il y a cette vilaine tendance des chanteurs français, dans leur esthétique et leurs textes, de rester can- tonnés à leur cuisine. Rien que par ses paroles raffinées, fantaisistes, notre moustachu se démarque de la concurrence : « J’essaie de ne pas parler de mon évier, non. D’aller vers l’ailleurs, de m’échapper, d’avoir des sentiments grands. La musique, c’est la première agence de voyage mondiale. Quel intérêt de faire une resucée de ce que tu vis en allant au travail ? » Si Michel Berger voulait s’en aller dormir dans Le Paradis blanc, vers quel Éden nous emmène paître Berger Flavien ? « Il y a un délire Star Trek. Quand tu allumes tes synthés et que tu es face à ton panneau de contrôle, tu te croirais dans un vaisseau spatial. Aux commandes d’une navette qui va vers l’inconnu. Être seul, j’aime ça. Sur scène, j’ai mon groupe imaginaire, des fantômes qui m’accompagnent. Et j’improvise, je change les paroles. Quand je commence un live, je ne sais pas du tout où je vais – c’est une aventure…»

Continuateur contemporain de l’esprit psychédélique et amateur de morceaux s’étirant sur plus de dix minutes, Flavien n’en crache pas pour autant sur le calibrage pop : « J’aime la contrainte. Comment tu joues avec le cadre couplet/refrain dans les limites de trois à six minutes ? J’ai voulu me coller à ça sur ce disque. Mon ambition, c’était de rechercher autour du format variété. En même temps, au milieu du morceau Abyssinie, tu as trois minutes d’ambient… Je continue d’expérimenter. Mais quand j’ai compris que chez les Beatles tu as des semaines d’expérimentation canalisées dans des sonorités et des arrangements, je me suis dit qu’il fallait suivre l’exemple. »

Avec la sortie imminente de son excellent album Léviathan, Flavien a pris conscience qu’il y avait un monde autour. Il se pose des questions sur la scène actuelle, le succès, et a même regardé les Victoires de la Musique… S’il assure ne « pas composer pour la radio » et se sentir étranger à tout ça, un titre aussi efficace que La Fête noire pourrait le faire décoller. « L’industrie en ruine, ce n’est pas l’angoisse, au contraire : la liberté totale ! », nous lâche-t-il alors qu’on finit une dernière Chouffe. En le quittant, on souhaite à ce franc-tireur toutes les radios possibles – ne serait-ce pas la meilleure des réponses du Berger à la bergère ?

Par Louis-Henri de la Rochefoucauld. Photos Andréa Monteno & Marine Peyraud

Léviathan (Pan European Recording), sortie le 20 avril 2015




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