Renaud Burel, l’écrivain qui n’était pas là

Renaud Burel 1

Relatant les coups de foudre, les accès de folie et la quête d’absolu de son auteur, Château-Rouge Hôtel, est un livre destiné à devenir culte. Renaud Burel, un écorché-vif trop tôt disparu, aurait-il pu devenir le Bukowski de l’Est parisien ? Nous sommes allés sur ses traces.

La première semaine de juin, mille exemplaires d’un élégant petit livre gris-noir s’acheminaient vers les librairies françaises. Une des deux sorties du mois pour les éditions Allia (l’autre étant Le Rêve de Maddof de Dominique Manotti), maison pourtant suivie par les critiques et les libraires, ce Château-Rouge Hôtel passait inaperçu. Pas de presse, peu d’échos sur la Toile. Peut-être que l’explication de ce relatif désintérêt réside dans la photo publiée en première page du livre. En l’ouvrant, on découvre cette photo de son auteur. Les yeux sont mi-clos, la tête légèrement inclinée. On ne saurait dire s’il est, à cet instant-là, apaisé ou soucieux. La légende, elle, est sans appel : « Renaud Burel (1965-2010) ». « Je me suis retrouvé dans une configuration particulière : sortir le livre d’un auteur qui n’avait pas 75 ans au moment de sa rédaction, et qui n’est plus là au moment de la publication, admet son éditeur, Gérard Berreby. C’est paradoxal de se retrouver à défendre le livre de Renaud Burel sans Renaud Burel. C’est une situation un peu déstabilisante. » La lecture du livre l’est encore plus.

« Même Charles Sherwood Stratton, Tom Pouce, le nain de chez Barnum en Amérique, avait épousé la femme de sa vie à vingt-cinq ans. J’en avais quarante. Celles que j’avais aimées me pourrissaient la vie. A chaque fois il m’avait fallu des éternités pour remettre les pieds sur terre. Ça avait été très dur avec l’une d’elles et j’avais surnagé grâce à l’alcool. »

Ainsi démarre ce récit d’initiation. Ancré dans le Nord-Est parisien du début des années 2000 et fortement imbibé d’alcool (le narrateur a besoin de sa dose matinale), le livre est peuplé de toute une bohème déglinguée que l’on croise rarement dans la littérature germanopratine : des buveurs et des gobeurs d’ecstas, des piliers de comptoir et des habitués de HP… Et, surtout, ce personnage ensorcelant et attachant, dont on sait tout (le livre est d’une intimité sans réserve) et rien (il n’est plus là pour se raconter). Renaud Burel.

Pour y remédier, adressons-nous à ceux qu’il l’ont connu. Son frère Olivier (« l’aîné, de cinq ans ») nous fixe rendez-vous au premier étage du Bon Pêcheur, la brasserie des Halles ayant appartenu à leurs arrières grands-parents au début du siècle dernier. Venu avec quelques documents, il les pose sur la table. Il y a là le CV de Renaud Burel, témoignant d’une vie professionnelle zig-zaguante (il a été « écrivain public » pour l’association Travailler Ensemble et monteur pour la chaîne Planète). Une lettre de motivation rigolotte envoyée à la direction des ressources humaines de Canal + est narquoisement adressée au « Services des bouteilles à la mer ». Il y a des collages, des photos, un texte inédit, une lettre…

Renaud Burel naît le 5 novembre 1965, à Suresnes. La famille est de « classe moyenne, enseignante ». On y entretient « un rapport physique au livre », les deux frères passent du temps dans la librairie du 18ème des grands-parents. Renaud est un adolescent sportif, « lumineux ». Les étés se passent sur une planche à voile, les hivers sur une paire de ski. Ado, il fréquente les freaks des Hauts de Seine, les ramène à la maison. Revient d’une excursion parisienne avec une crête punk-rock. Se lie d’amitié avec un trav’ ancien guérillero nicaraguayen ; c’est grâce à cet extravagant Livio qu’il apprend « la liberté d’esprit »… Après le bac, Renaud s’inscrit en hypokhâgne au lycée Chaptal, enchaîne avec Jussieu et Nanterre (une Licence suivie d’une Maîtrise d’études cinématographiques, avec Jean-Claude Brisseau comme prof’ ; une Licence de Lettres modernes à Paris)…

Pendant ces années d’études, Renaud Burel fait une rencontre décisive. Grand lecteur de Guy Debord, il se renseigne sur le nom du bar où le philosophe soiffard a ses habitudes. Andréa, un rade de la rue Dauphine. Un jour de 1990, il finit par tomber sur l’auteur de la Société du spectacle, épisode qu’il racontera des années après dans une lettre à la veuve de Debord, Alice Becker-Ho : « En arrivant, j’entendis les mots “…cette conne de [la première épouse de Debord, Michèle] Bernstein…” : Guy était là. Une discussion allait sur le verlan, dont il disait que ce n’était même pas une langue. J’intervins en disant “Si, si on le parle vite, on n’est pas compris des gens qui vous entourent.” “Ah, un connaisseur”, fit-il. » Burel retournera souvent voir ce maître choisi, et les deux entameront une correspondance, dans laquelle Debord se moque affectueusement de son étudiant. « Armé de sincérité et de naïveté, j’avais semblait-il “franchi la frontière”. Une sorte d’affection de Guy à mon égard me comblait d’une joie émue. »

Peu de temps après, il fait la rencontre de celui qui l’éditera vingt ans plus tard. En 1992, son « éternel ami de beuverie » et pote d’adolescence François Escaig travaille aux éditions Allia et lui présente son patron, Berreby. Celui-ci, ayant « tout de suite accroché avec l’individu », lui proposera de corriger son livre d’entretiens avec Jean-Michel Mension, l’ami de jeunesse de Debord et premier exclu de l’Internationale lettriste (le livre, La Tribu, paraîtra en 1997). L’éditeur lui propose un autre travail dans la foulée : organiser les papiers devant servir à l’établissement d’un second tome aux Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste. Mais le départ de la femme dont Renaud Burel « étai(t) éperdument amoureux », écrit-il à Alice Becker-Ho, le laisse dans un sale état. Il abandonne cet emploi, pourtant dans ses cordes, et part en Corse, « la mort dans l’âme, avec la certitude qu’il fallait que j’apprenne à déchiffrer autrement la vie. C’est comme ça que j’ai entrepris de résoudre l’énigme. » Cette volonté de « déchiffrer autrement la vie » le mènera dans une longue quête mystique, très présente dans Château-Rouge Hôtel.

En discutant avec ses proches, l’image que l’on s’est faite de Renaud Burel à la lecture du livre se confirme : un écorché vif dévoué à la littérature et aux femmes. Son frère parle d’un garçon « hyper-affectif », un de ses amis, d’un « être dont la sensibilité n’avait pas de limites ». Le 1er décembre 1999, son corps en fait les frais. Alors qu’il se trouve en pleine crise de psychose, avec cette impression « d’êtr’ passé dans un aut’ monde », comme il l’écrit, Renaud Burel avale la moitié d’un flacon de Destop. Il s’écroule, se met à dégueuler du sang, et se réveille à l’hôpital Bichat. Il n’a « plus d’estomac », sa langue et son œsophage sont carbonisés mais l’être aimé (Maud dans le livre) revient. « Faut croire qu’y a des ascenseurs au fond des précipices » conclut-il.

Suite à ce « suicide » (Renaud se passe du mot « tentative »), il doit faire avec les séquelles. Il parle avec une voix d’outre-monde et a beau être amputé de l’estomac, cela ne l’empêche pas de boire : le tuyau qu’on lui a mis dans le bide lui permet de « descendre une bouteille de pastaga pur en quelques minutes. Comme je n’avais plus d’estomac, je ne pouvais pas gerber. C’était le coma garanti sur facture. »). Il reprend ses jobs à Planète en 2001, se fait lourder au bout de trois ans pour s’être pointé un matin à huit heures avec neuf whikys dans le nez. « Après quelques autres catastrophes, j’étais déterminé à me débarrasser de la picole. » Il demande à sa psy de le placer en désintox. Ses tentatives de sevrage auront hélas un effet secondaire : en lui prescrivant des antipsychotiques pour son sevrage, son docteur prévient qu’il « risquai[t] de faire des crises d’épilepsie précisément à cause du manque d’alcool ». Catch 22. Se bourrer la gueule dès le réveil lui était devenu invivable, mais l’alcool continuait de représentait ce « carburant pour stopper par le feu la lecture du grand livre noir des idées suicidaires ».

Pendant cette période de sevrage, Renaud Burel poursuit sa quête spirituelle tout en s’attelant à la rédaction de ce qui sera son premier livre. Un « roman psycho-mystique déjanté » promet-il sur son blog. Il se passionne pour les mystiques orientaux, se décrit à son frère comme un « Chrétien pas très catholique ». Avec une poignée d’amis, il fonde « Le groupe Suressentialiste de Ménilmontant ». La plupart des citations postées sur leur page facebook sont du penseur hindou Sri Aurobindo (surtout connu pour ses écrits prônant « l’œuvre désintéressée »), dont celle-ci, postée la veille de sa mort : « La Voie te mène à la réalisation de tes choix les plus élevés. »

« Un jour, après qu’il s’est reconstitué à l’hôpital, il est venu me voir avec son manuscrit » se souvient Gérard Berreby. Cette première version contient des « fulgurances » qui retiennent l’attention de l’éditeur. Les deux hommes se voient régulièrement sur plusieurs années pour travailler le texte en vue d’une publication. Pendant plusieurs mois, Renaud bloque sur la fin. Constatant qu’il ne se passe rien dans sa vie, il refuse d’accoler une conclusion à son Château-Rouge Hôtel qui serait « fausse », alors que « mon truc serait que la vie abreuve mon roman et que le roman bouleverse ma vie ».

Il y a les rechutes, aussi. « Sur la fin, il est venu un soir chez moi, il était dans un sale état, c’est-à-dire, il avait beaucoup bu, se souvient son éditeur. Il a dormi là, et au matin, ça n’allait pas. J’ai été assez surpris, il dit : ‘Je crois que je vais appeler mes parents.’ Et il ajoute : ‘J’ai des parents formidables.’ Ils arrivent chez moi pour chercher leur fils et ce qui m’avait le plus frappé, c’est qu’ils ne l’ont pas engueulé pour ce qui c’était passé – je ne vais pas rentrer dans les détails. J’ai vu des parents qui ne se souciaient pas du qu’en dira-t-on. Ils étaient au-dessus de ça. » De retour à Suresnes, l’alcool est rationné et Renaud s’ennuie ferme. « Huit mois à zoner, à pas trouver de boulot, à mater film sur film sur le câble, incapable de lire, à me faire engueuler, et rationné sur l’alcool, bouteilles sous clef, trois verres par jour et pas plus, conquis de haute lutte » écrit-il.

Au printemps 2010, il trouve, enfin, une fin dont il est satisfait pour son livre (et, selon sa logique littéraire, dans sa vie). Mais le 23 juin, alors qu’il se trouve dans la maison familiale, Renaud Burel est victime d’une crise d’épilepsie. Il tombe, se blesse, en est mort. « Il était dans une phase de reconstruction, on ne sait pas si elle allait durer dix ans ou trois jours, avance prudemment son éditeur. Il était prêt à se remettre à peu près à trouver un travail, aidé par quelqu’un. Après des périodes désastreuses, il était en train de prendre un tournant un peu positif disons (qui correspond à la fin du livre il me semble). Et puis il y a eu cet accident. »

Depuis le 6 juin, le livre existe. La famille Burel est allée le voir, émue, sur les étalages d’une Fnac. « Toute sa vie, il a couru après ça, raconte Olivier Burel. Pas la reconnaissance de l’édition, mais le fait de se demander : “Suis-je écrivain ou pas ?” Évidemment, le fait qu’il ne soit pas là pour recueillir la réponse à sa question, c’est douloureux. On est enthousiastes, on a l’impression qu’il va faire son petit bonhomme de chemin ce livre, et en même temps, il y a cette frustration. Qu’il ne soit pas là pour avoir le réconfort de se dire,“Ben oui, je suis écrivain.” »

Les cendres de Renaud Burel reposent dans la crypte du columbarium du Père Lachaise depuis trois ans maintenant. La plaque indique seulement son nom, ses dates de naissance et de décès. Sa famille attendait la publication de son livre pour y ajouter la mention « Écrivain ».

(Château-Rouge Hôtel, éd. Allia, 9,20€, 152 pages)

L.R.




Il est 1 commentaire

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  1. romana

    Cest bô comme un lavabo la tragédie de cet homme : sordide, magnifique et interdit.
    Plutôt que « l’écrivain qui n’était pas là » l »écrivain qui sera (peut-être) jamais là


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