Solange Te Parle, de YouTube au ciné d’art

solange

Avec Solange et les Vivants, Ina Mihalache passe de YouTube (sa pastille « Solange Te Parle ») aux salles d’art et d’essai. Ça méritait bien qu’on s’aventure Rive gauche pour prendre un thé bourbon en sa compagnie. On décide de leur demander…

Ina Mihalache : Avant qu’on commence : ça t’ennuie de ne pas mentionner mon quartier dans ton interview ?

Pourquoi, tu as des stalkers ?
Oui, enfin des stalkers… C’est souvent des gens qui vont plus ou moins mal, et qui s’imaginent que je rêve de boire des cafés avec eux pour écouter leurs problèmes. Une fois, à Carrefour, une fille m’accoste comme si on était copines de fac : « Salut, c’est Mélanie ! Tu pourrais me prêter le bouquin dont tu parlais dans la dernière vidéo ? » C’est déstabilisant.

C’est le lot de la youtubeuse, non ? L’accessibilité de la girl next door…
C’est l’ouverture de mon personnage, le fait qu’il soit constamment à portée de clic, entre leurs mains, dans leurs lits… Ça tombe bien parce que je travaille beaucoup sur l’intimité, mais bon, en réalité je suis plutôt misanthrope. Les gens ne voient pas toujours la distance qui existe entre Solange et moi.

En tournant un premier film, tu espères lever ce malentendu sur ton travail ? Affirmer que tu es cinéaste d’art et d’essai plutôt que podcasteuse ?
C’est un peu ça, enfin je crois. Je me demande encore pourquoi je l’ai tourné, en fait. Pourquoi vouloir réaliser un film, une des choses les plus difficiles au monde, alors que le net m’offre déjà une autre forme d’expression ? Bonne question.

Peut-être parce qu’à un moment donné, il faut faire un film qui soit vu par trois personnes, mais qui permette à Taddéï de t’inviter en tant qu’artiste à part entière  ?
Ha ha ! Tu sais, Libé avait déjà fait une quatrième de couv’ sur moi il y a trois ans. Mais bon, c’est vrai que c’était parce que je venais de débarquer à France Inter. Récemment, j’écoutais Norman à la radio, sur France Culture figure-toi. Il disait qu’on a encore du mal à accoler le mot « artiste » aux youtubeurs.  Ça m’a touchée, même si ce qu’on fait n’a rien à voir. C’est vrai qu’en France, pour être reconnu comme auteur, il faut avoir galéré, cherché des financements pendant des années en crevant de faim… C’est une sorte de storytelling de la lose auquel tu ne peux pas couper.

À propos de Norman : lui, il se tourne vers le one-man show ou le cinéma de Maïwenn, comme si YouTube n’était pas un média suffisant pour qu’un artiste « entre dans l’histoire ».
Oui, je souffre de la même chose que lui, en quelque sorte. Certains journalistes me parlaient déjà avant de Sophie Calle et de Chantal Akerman, c’est très flatteur, mais globalement on réduit ce que je fais au discours générationnel, on me pose des questions sur les phénomènes des réseaux sociaux… Je viens de publier un bouquin, Solange te parle : la presse ne me parle jamais du texte, seulement de la solitude 2.0. Ça commence à m’irriter.

En même temps, c’est tout le sujet de ton film… Il raconte pourquoi et comment tu as créé ce personnage.
C’est vrai… Je ne suis pas à un paradoxe près. Bon, c’est un sujet neuf, il faut dire : c’est quand même le premier film qui raconte la naissance d’une youtubeuse…

Solange Begins, en gros.
Voilà, si tu veux ! Ça a déçu certaines personnes que le film parle de YouTube. Mais il faut croire que je ne pouvais pas y couper, c’est devenu moi.

Sur le net, tu existes en tant qu’anomalie : on te remarque parce que ton humour jure avec celui de Cyprien et tutti quanti. Au cinéma, la stratégie démarcation ne marche plus…
De toute manière, j’ai toujours eu le cul entre deux chaises : trop mainstream pour le milieu de l’art contemporain, trop weirdo pour la sphère YouTube. Enfin, c’est ça que tu veux dire par « anomalie » ?

Oui : on s’était habitué aux vidéos style « Devenir adulte » ou « Être roumain », et tout à coup, Solange débarque avec le phrasé d’Anna Karina sous Tranxène…
Oui, on me dit souvent qu’elle a l’air plus parisienne que les Parisiennes, et que c’est pareil pour moi, Ina. Mais c’est plutôt à toi de me le dire, parce que je viens de Montréal… Donc, ma façon de parler vient du fantasme francophile que je nourrissais quand j’étais ado et que je m’entraînais à perdre l’accent québécois.

D’où peut-être ce côté « méta-quartier latin » qui agace les Français, enfin certains d’entre eux.
Ha ha, voilà : je suis une « méta-Parisienne ». Mais tu sais, j’agace encore plus les Québécois qui pensent que j’ai renié mes racines. Là-bas, les journalistes écrivent que j’ai des problème psychiatriques et que je ferais mieux de rester en France toute ma vie pour me faire soigner. D’ailleurs, je vais au Tout le monde en parle québécois le mois prochain, pour défendre ma cause. Donc, voilà la prochaine étape : reconquérir le Canada.

Solange et les vivants : en salles actuellement

ENTRETIEN YAL SADAT


Paru dans Technikart #199

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