Gert Jonkers : « Notre première influence ? La réalité. »

GJ

Le plus chic des éditeurs de presse, Gert Jonkers de Fantastic Man, était de passage à Paris pour la promo du beau livre consacré à sa revue. Nous en avons profité pour parler chiffons et chiffres de diff’.

Gert Jonkers est un homme simple et élégant. Cheveux courts grisonnants, il est assis au Café Beaubourg, au fond de la salle, à un endroit assez stratégique puisqu’il peut voir à peu près tout ce qui se passe dans le restaurant et éventuellement sur la terrasse. Sa simplicité apparente est alliée à une tendance à dire ce qu’il pense sans détours. Ainsi, il me fait remarquer qu’il n’a pas aimé le café, qu’il trouve assez mauvais. Je lui cite alors David Lynch, dont l’acteur principal de Twin Peaks, Kyle MacLachlan, figure en couverture du dernier numéro de Fantastic Man : « J’aime le café ; et je pense qu’il vaut mieux un mauvais café, que pas de café du tout. » Un sourire apparait sur le visage de monsieur Jonkers. Lui et son ami et collègue Jop van Bennekom sont à Paris pour célébrer la sortie
du livre Fantastic Man édité par Phaïdon, qui retrace la première décennie du magazine qu’ils ont fondé tous les deux.
Devenu une référence, Fantastic Man est sans doute le meilleur magazine pour hommes de la planète. Autres faits d’armes des compères, la création de BUTT, magazine gay qu’ils ont produit pendant près de douze années, et celle de The Gentlewoman, destiné au public féminin et couronné aussi un beau succès. Dernièrement, le duo s’est associé au groupe anglais Penguin pour publier The Happy Reader, qui s’est rapidement imposé comme le plus beau et le plus chic des magazines littéraires. Rien ne semble limiter la vision de ces deux hommes emplis d’idées et d’inspiration…

Vous avez démarré dans la presse magazine dans la seconde moitié des années 90, une période particulièrement dynamique pour le secteur. Mais quelles ont été vos influences lorsque vous étiez un ado grandissant en Hollande ?
Gert Jonkers : J’ai toujours été fan de journaux, c’est un point commun avec Jop (van Bennekom, ndlr). Mes parents étaient abonnés à deux quotidiens. Le matin, nous lisions Trow, un journal chrétien et plutôt à gauche, et l’après-midi, le NRC, plus orienté sur l’économie. Une fois parti de la maison familiale, j’ai continué à acheter des journaux, même lorsque, étudiant, je devais vivre avec un ou deux euros par jour. Au point de me demander parfois si j’allais acheter une baguette et une boîte de Vache Qui Rit, ou un quotidien…

Pas de lectures plus pop ?
Si ! Mon autre centre d’intérêt, en dehors des journaux, était la musique. Ado, j’étais obsédé par Amanda Lear, je cherchais tout ce qui pouvait parler d’elle. C’était l’époque de son album Sweet Revenge (sorti en 1978, mais ça, vous le saviez déjà, ndlr), superbe pochette d’ailleurs ! Je me suis donc mis à lire les hebdos anglais, le NME et le Melody Maker, et le mensuel The Face. Dans ce dernier, je me rappelle plus particulièrement des cover stories concoctées par Chris Heath (grande signature du quinzomadaire pop Smash Hits ! et de The Face, ndlr), qui étaient toutes géniales, qu’elles aient pour sujet Elastica, Suede, Kylie ou Take That… Chris Heath est la raison pour laquelle j’ai voulu faire du journalisme. Ses articles étaient de véritables épopées : des textes longs, dans lesquels on passait par diverses phases émotionnelles, parsemés de détails merveilleux et fruit d’un immense travail de recherche. Il passait des semaines immergé dans son sujet, et cela se sentait… Avec le recul, il est intéressant de constater le nombre de grands magazines qui ont existé mais que je ne pouvais connaître à l’époque. Je ne connaissais pas le Interview de Warhol, cela a pris du temps avant que je le découvre. Même chose pour le magazine new-yorkais After Dark, ou le fanzine intello-porno Straight To Hell. Ces titres allaient devenir des influences – mais beaucoup plus tardivement.

Aujourd’hui, le style minimaliste que vous avez popularisé avec Fantastic Man se retrouve partout : de la photo de pochette du nouvel album d’Adele (prise par un des photographes « maison » de FM, Alasdair McLellan) à la nouvelle charte graphique du magazine Esquire UK, en passant par des pubs pour de grandes marques de mode… Pourquoi pensez-vous que notre époque soit autant attirée par le minimalisme ?
Il y a tellement de choses, trop de tout ! Trop ! Nous vivons dans une époque saturée d’informations et d’images, du coup on respire dès qu’une page n’est pas surchargée. Je pense vraiment qu’un design minimal et pratique marche pour à peu près tout. Qui a besoin d’une surenchère d’effets visuels ? D’une esthétique encore plus touffue ? Il y a quelques années, le design des paquets de chewing-gum s’est mis à ressembler de plus en plus à celui des boîtes de préservatifs. Parce que c’est supposé être plus sexy ? Non, pour réduire la confusion, virer le superflu… Je suis bien entendu pour le progrès et le changement, mais un bon design classique n’a besoin ni d’effets ni d’une ribambelle de rajouts.

Lorsque vous lancez Fantastic Man en 2005, vous allez à l’encontre du style des autres magazines de mode. Maintenant que vous êtes devenu une influence et une référence, comment se pose la question de la réinvention ?
La question est bien sûr : comment rester nouveau et moderne ? C’est important, et enrichissant, d’être capable d’inventer quelque chose, mais je ne suis pas fan de l’idée de se réinventer sans réelle raison. Ce serait admettre une erreur dans l’invention initiale. Jop et moi n’avons jamais aimé cette idée de devoir modifier notre approche, comme si quelque chose n’allait pas. Nous voulons rester à l’écoute et changer lorsqu’on le sent, d’une façon très personnelle, avec une certaine logique, afin de rester excités par ce qu’on fait. C’est la raison pour laquelle on aime se diversifier et lancer de nouveaux projets. The Gentlewoman (leur féminin lancé en 2010, ndlr) a ainsi été une étape logique, qui nous a permis de faire les choses différemment. Et aujourd’hui avec The Happy Reader (leur revue littéraire lancée en 2014 avec Penguin Books, ndlr), nous essayons de pénétrer un nouveau secteur en créant une sorte de club de lecture. À chaque projet, on se renouvelle sans avoir à « réinventer » notre style.

gertjonkersAvec Fantastic Man, vous vous adressiez à un lectorat délaissé par la presse mode : les hommes de plus de trente ans. Comment l’expliquiez-vous aux marques de luxe, souvent obsédées par un public toujours plus jeune ?
Nous n’avons pris aucun risque en le faisant, au contraire. Même si nous nous adressons à des hommes plus âgés, nous ne nous sommes jamais posé la question de cette manière et nous ne nous fixons aucune limite par rapport à notre lectorat. Tout le monde peut lire Fantastic Man, des adolescents aux seniors, des filles aux femmes. Et je ne dis pas ça en pensant aux possibilités commerciales ; je ne prétends pas : « le monde entier est notre client potentiel ! » Mais nous écrivons nos articles d’une manière très accessible, en ajoutant des informations dans les marges si nécessaire. Nous pouvons faire un entretien aussi bien avec Pierre Cardin qu’avec le chanteur de Bauhaus, mais nous les présentons à chaque fois de la manière la plus objective possible, afin qu’ils puissent intéresser les connaisseurs comme les néophytes… Quant à l’âge des mannequins : tous les photographes de mode vous diront qu’ils adorent la peau d’une personne jeune car c’est comme si Photoshop était intégré, tout est parfait. Idem pour les cheveux. C’est la raison pour laquelle on voit tant de gens jeunes dans les magazines de mode et les publicités de marques de luxe. Alors que les produits dont on fait la publicité dans ces magazines s’adressent avant tout à des gens plus âgés, et non à des adolescents… C’est l’un des nombreux paradoxes de la mode.

Vous vous intéressez à l’homme – et à la célébrité – de 30, 40, 50 ans. En quoi votre traitement des people est-il différent des autres titres ?
Tout part d’une curiosité sincère. Nous adorons trouver des informations inédites. Nous faisons des entretiens dans lesquels les célébrités ont l’opportunité de sortir du cadre de leurs tournées promos, dont le résultat est souvent ennuyeux à mourir. Les journalistes avec lesquels nous travaillons ont cette envie de faire des entretiens intéressants avec un beau dialogue, une belle conversation.

Avez-vous l’impression que les célébrités sont lessivées par toutes les interviews qu’elles ont à donner ?
Eh bien, c’est aussi une question de temps et de disponibilité. Il y a tellement de demandes, de magazines, de médias… Maintenant, de plus en plus de célébrités ne veulent même plus discuter, elles refusent tout entretien. Elles n’ont du temps que pour les photos, et encore, un temps de plus en plus limité. La plupart des magazines acceptent ces conditions et on se demande bien ce qu’ils vont pouvoir raconter pour accompagner les quelques images réalisées. Cette manière de procéder ne fait pas partie de notre approche. Je ne supporte pas les articles qui débutent par une description du shooting, de la séance de maquillage, ou du style vestimentaire adopté… Vous savez que vous allez lire un papier de merde. Faire un entretien pendant les essayages ou le maquillage ne donne jamais une bonne interview ! J’entends souvent qu’on a la chance, à Fantastic Man, d’avoir un accès direct aux célébrités, alors qu’en réalité nous essuyons beaucoup de refus. Certaines ont peur qu’une ligne, une déclaration, se retrouve sur Twitter, avec des conséquences pour leur image. Je me rappelle de la fois où Obama a fait la couverture du Vogue Homme américain. C’était juste avant les élections. Ses opposants ont sauté sur l’occasion pour le démolir en disant qu’il était une marionnette manipulable à souhait, en s’appuyant sur les crédits mode de l’article puisqu’Obama avait été habillé pour le shooting… Depuis, de nombreux politiques ne veulent plus prendre le risque de faire ce genre de choses. Alors qu’à une époque, Kennedy ou Jimmy Carter figuraient dans Playboy ou GQ ou même After Dark et cela ne posait aucun problème.

Ce qui fait le sel de vos interviews, c’est leur ton intimiste. C’est l’influence du Interview de Warhol ?
Non, celle de la réalité. Certaines personnes se révèlent tout simplement incroyables quand on discute avec elles. Nous n’avons plus qu’à retranscrire cela pour en faire un texte imprimé. Prenez Malcolm McLaren. Il n’était pas seulement un visionnaire, mais aussi un artiste de la conversation ! C’était de la pure poésie ! Et beaucoup de gens ont ce talent, celui de l’oralité. L’entretien question/réponse est un grand classique qui ne sert pas chaque sujet mais c’est assez fantastique lorsque ça marche. Warhol le savait, et le très bon magazine Index (créé par l’artiste new-yorkais Peter Halley en 1996, ndlr) à la fin des années 90 en a aussi été une très belle illustration.

Votre premier magazine, BUTT, était très sexuel. Quelle serait la sexualité de Fantastic Man ? Métrosexuelle comme les autres mags pour hommes ?
Si BUTT était « sexuel », voire « hot », alors Fantastic Man est pour moi « sexy ». C’est une « célébration de l’homme ». Dans tous les sens du terme, et dans tous les domaines. Ce n’est pas juste relatif à une sexualité, mais à un état d’esprit, un style, une expérience, une maturité. Mon camarade, Jop, dit souvent qu’un bloc de texte intelligent en face de l’image d’un homme séduisant est la combinaison la plus sexy qui soit.

Il doit y avoir dans le monde quelques centaines de milliers de lecteurs pour ce genre de magazines stylés (Fantastic Man, Vogue, Monocle…). Avez- vous l’impression que ce nombre est en baisse ?
Je dirais plutôt quelques millions, non ? Et je ne pense pas du tout que la tendance soit à la baisse, au contraire. Bien sûr, le monde change, et les gens lisent d’une façon différente, s’organisent différemment pour lire tel ou tel magazine, mais je reste plutôt optimiste.

Et vous vous voyez un jour diriger un média qui ne serait pas en papier ?
Bien sûr. Même si j’adore faire un magazine papier, je ne suis pas marié à cette matière. Je suis un fan de la musique et des news à la radio. Rien de tel qu’un bon talk-show ou un bon podcast. Donc, pourquoi pas une radio un jour… Mais en attendant, je me pose la question de savoir pourquoi les gros groupes médias délaissent à ce point le papier, comme CondéNast aux États-Unis, qui met un terme au magazine Details pour investir massivement dans style.com, un simple site de e-commerce. Ce que nous avons appris à travers nos titres, c’est que le papier exige d’être plus spécifique, plus précis dans la façon d’aborder les choses et les sujets. C’est pourquoi certains titres et groupes « de niche » ont du succès.

Les grands groupes sont forcément moins bien placés pour séduire une niche.
C’est la raison pour laquelle, en privilégiant la rentabilité avant le reste, ils ont connu des échecs. Pour les grands groupes, le graal consiste aujourd’hui à trouver comment gagner de l’argent avec le numérique. Et je ne suis pas convaincu des bienfaits de cette obsession quand je vois les résultats. Tout le monde déteste les publicités qui viennent masquer le contenu qu’on est en train d’essayer de lire sur un site. Les bannières sont moches et dérangent la lecture elles aussi. Facebook et Instagram sont de plus en plus pollués par les publicités. Pour moi, les dix euros que je paye à Spotify sont la meilleure solution que j’ai trouvée sur Internet pour ne pas à avoir à subir ces publicités idiotes. Alors que dans un magazine papier, les publicités ne me dérangent pas, au contraire. On peut choisir de s’attarder dessus, ou pas : le print demeure le meilleur medium pour une image attractive.

Votre premier magazine, BUTT, parlait donc de sexe. Votre second, Fantastic Man, de style, et votre tout dernier, The Happy Reader, de littérature. Y a-t-il une progression logique dans cette chronologie ?
Pour moi, c’est totalement logique : nous allons vers le haut ! Si BUTT se situait au niveau de la ceinture, et pour ma part je pense que le torse est la partie la plus « fantastic » de l’homme, The Happy Reader concerne ce qui se passe dans la tête… Que faire ensuite ? Un magazine à propos des cheveux peut-être ? Ou alors sur ce qui nous dépasse physiquement ? La religion par exemple ? Il faut y réfléchir…

Vous ne mettez que des hommes beaux et en bonne santé dans Fantastic Man. Si vous pouviez remonter le temps, quels sont ceux qui auraient leur place dans le magazine ?
Je peux citer quelques noms évidents : Gram Parsons, Peter Hujar, Yves Saint-Laurent, Andy Warhol, Gerrit Rietveld – avez-vous déjà été voir la Schröder House de Rietveld à Utrecht ? Mon Dieu, c’est totalement fou, terriblement moderne et très mignon en même temps ! Mais c’est une question à laquelle il m’est presque impossible de répondre. J’aimerais surtout découvrir quels étaient les Fantastic Men de leurs temps que l’on ne connaîtra jamais. Le chauffeur de bus incroyable, le chef ou le mannequin de telle ou telle époque…

YAN CÉH (AVEC LAURENCE RÉMILA)




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