Faut-il se défoncer plus pour travailler plus ?

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Le philosophe italien Maurizio Ferraris dépeint, dans son lumineux Mobilisation Totale (PUF), le tableau d’une société technologique sous haute tension. Et donc en need de la même smart-drug que Eddie Morra (le personnage joué par Bradley Cooper) dans le film Limitless ?

Maurizio Ferraris, les « smart drugs » connaissent un grand succès ces derniers temps. Comment expliquer cette quête de dopants pour le cerveau ?
Maurizio Ferraris : Justement à cause du besoin de performance. On existe en tant que mobilisés, la société promeut plus que jamais les vainqueurs, et la faillite est un cauchemar. C’est la mobilisation totale, mais n’oublions pas que le premier succès des amphétamines date de l’autre mobilisation totale, celle de l’Allemagne des années 30.

Nous sommes passés d’un usage plutôt récréatif des drogues à des substances complètement intégrées au système…
Dans les années 70, les sociétés occidentales, dans les couches bourgeoises, étaient riches. Pas besoin d’être compétitif, pas besoin de gagner sa vie, c’est alors l’heure du rêve, du flâneur, des paradis artificiels… Aujourd’hui, ce serait plutôt la défonce pour travailler plus.

À en croire votre essai, si nous sommes plongés dans un état de tension permanente, c’est à cause des moyens modernes de communication…
Nous travaillons tout le temps et nous avons le sentiment d’avoir de moins en moins de temps. Dans ce contexte, les stimulants intellectuels permettent de rentabiliser au maximum les moments dont nous pensons disposer.

Freud étudiait déjà la cocaïne au XIXème siècle. Il disait qu’il retrouvait son « état normal » en en prenant. Vouloir booster son cerveau est un désir ancien chez l’homme ?
L’homme, disait Nietzsche, est l’animal pas encore stabilisé. Donc l’animal insuffisant, structurellement dépendant, qui a besoin de techniques, et, parmi les techniques, de ces pharmakoi que sont l’écriture (selon Platon) et ce qu’on appelle, assez vaguement, « les drogues ». Celles-ci deviennent plus évoluées, pas l’homme.

ENTRETIEN JULIEN DOMECE

Interview parue dans le dossier « Smart drugs » du Technikart#206 (octobre 2016)

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