Et si Bertrand Bonello avait tout compris ?

NOCTURAMA

Pré-13 novembre, Bertrand Bonello tournait Paris est une fête, évocation d’une jeunesse qui fait tout péter à coups de bombes home-made. Avec ce film-somme, retitré Nocturama depuis, le réal de Saint Laurent s’affirme comme le grand cinéaste désenchanté  qui manquait à ce pays. Rencontre.

Il parait que tu avais déjà écrit une grande partie de Nocturama dès 2011…
Oui, c’est un projet un peu abstrait à l’origine… L’idée était d’évoquer l’insurrection, une révolte. Et puis l’actualité a finalement ancré ce projet abstrait dans quelque chose de très concret.

Tu as décidé de reconfigurer le film après le 13-Novembre ?
Je me suis beaucoup posé la question évidemment. Il faut faire face à ses responsabilités dans ces moments-là. Et j’ai décidé de ne pas changer une ligne. Si on commence à retoucher à cause de l’actu, on met le doigt dans un engrenage très dangereux, dans le sens où le temps de l’actualité sera forcément plus rapide que le temps du cinéma. Tu enlèves quatre mots, tu rajoutes trois plans, ça ne s’arrête plus, tu perds le fil de ton projet. Faut rester fidèle à sa ligne de conduite, ici celle de la fiction et de l’évocation.

Je te demandais ça parce que lorsque j’ai découvert le film, j’ai trouvé que tes terroristes avaient quand même un côté bisounours. C’était presque pavlovien comme réflexe, pas pu faire autrement. C’est à cet instant là que le poids de l’actu vient parasiter l’intention de cinéma, il me semble.
Alors bon, je vois ce que tu veux dire hein, même si le mot bisounours me semble un peu péjoratif. Disons qu’il y a quelque chose qui m’intéresse avec leur naïveté, qui vient de leur âge. C’est un romantisme adolescent auquel il faut croire parce que l’histoire nous a prouvé qu’il a toujours existé. L’utopie adolescente m’émeut particulièrement. A chaque fois que j’ai fait des essais avec des acteurs un peu plus âgés, les scènes se mettaient à raconter vraiment autre chose, ce n’était plus le sujet, ça ne m’intéressait pas…

Cette évocation de l’utopie ado, comme tu dis, ça permet de déréaliser un peu le propos du film, ça l’ancre moins fort dans l’actu ou dans toute forme d’idéologie. Ça t’arrange finalement ?
Pas du tout. C’est juste que c’est ça dont je voulais parler. Le sujet, le moteur, c’est eux. J’avais préparé un petit questionnaire type pendant le casting, du style : « quels sont pour vous les symboles de l’oppression ? » , « si vous deviez faire péter un endroit, lequel choisiriez-vous ? » et j’ai été heureux de constater que je n’étais pas tombé loin de leurs réponses en écrivant mon film. J’étais raccord avec cette tranche d’âge, donc c’est pas si déréalisé que ça…

L’idée que dans leur action terroriste, tes héros foutent aussi le feu à la statue de Jeanne D’Arc sur la place de la Concorde est purement symbolique, presque trop en fait. Ça devient des activistes-poètes, là…
C’est marrant que tu me parles de ça, parce qu’on a privatisé un petit rade dans le premier arrondissement pour la fin de tournage du film. Je me suis alors retrouvé à expliquer le sujet du film au patron, un jeune rebeu de 25 ans, et le premier truc qu’il me dit c’est : « Ah, j’espère que vous faites péter la statue de Jeanne d’Arc dans votre film. » Il passe devant tous les matins, et ce symbole là, ce qu’il est devenu à cause des rassemblements du FN, l’agresse quotidiennement. Donc oui, ça part d’une inspiration poétique, d’une vision, la statue en feu, mais finalement tu te rends compte que cette image peut aussi très bien s’ancrer dans le réel.

Je te vois vraiment prendre la parole quand tu décides d’embarquer dans le même groupe des types de banlieue et des petits bourgeois qui font Science po. Je me goure ?
Là où c’est une utopie, c’est parce qu’on a un peu l’impression que le monde fait tout pour séparer et rien pour rassembler, parce que rassembler c’est toujours dangereux. J’avais pas envie de faire un film qui pointe une cause plutôt qu’une autre, je voulais un sentiment plus large, plus diffus, plus général, de désir d’explosion. Donc si j’avais pris que des petit bourgeois anars ou des mecs issus des quartiers, j’allais être dans un discours sociologique qui ne m’intéresse pas du tout. J’ai donc inventé un groupe, et j’ai cherché à montrer comment ces gens très divers peuvent se rencontrer : ça me semble utopique, certes, mais pas complètement improbable.  Là où je suis d’accord avec toi, c’est que c’est effectivement un postulat de cinéma… … L’article dans son intégralité dans le numéro 203 de juillet/août 2016 

Nocturama, en salles le 31 août

ENTRETIEN FRANCOIS GRELET


Paru dans Technikart #203, juillet-août 2016

Photo : Thomas Laisné Maquillage : Yann Boussand Larcher II pour NARS Cosmetics Coiffure : Rudy Marmet pour Bumble & Bumble

Photo : Thomas Laisné
Maquillage : Yann Boussand Larcher II pour NARS Cosmetics
Coiffure : Rudy Marmet pour Bumble & Bumble




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