De quel feu brûle Benoît Magimel ?

BM Portrait

Il aura débuté 2016 avec un César, un scandale tabloïd et une série Netflix sur les bras. Jamais très loin de la surchauffe, dans ses films comme dans la vie, travaillant systématiquement sans filet, au risque de se prendre quelques taquets dans les dents, Benoît Magimel serait-il la dernière tête brûlée du cinéma français ? Rencontre.

On avait pris rendez-vous au soir de la dernière cérémonie des Césars, à l’intérieur du fumoir du Queen qui abritait l’« after party ». Benoît Magimel venait d’être primé pour son rôle dans La Tête Haute. Cigarette au bec, on l’avait écouté nous causer de sa passion pour des mecs aussi variés que Chow Yun Fat ou Julien Duvivier, de son besoin de faire péter les lignes du cinéma français, et on s’était dit qu’à force de snober ses films, il serait temps de rendre justice à un acteur et à un mec qui partage les mêmes obsessions, les mêmes colères et les mêmes enthousiasmes que ce magazine.
Magimel n’a eu ni les films, ni les rôles (à deux, trois exceptions près), mais il a eu les performances qui emballent, qui font dérailler des machines un peu trop huilées pour son tempérament de feu et la folie qui habite son regard. On s’était promis une rencontre, hors du circuit promo, dictaphone à la main et sobriété retrouvée, dans les semaines à venir ; on avait envie de parler ensemble de cinéma. Il avait l’air emballé, nous aussi.
Quelques jours plus tard, on le retrouvait en une de tous les canards après qu’il ait renversé une sexagénaire dans le XVIe et qu’on l’ait chopé avec des traces de dope dans le sang. Problème : comment renouer le contact avec ce mec-là, sans qu’il s’imagine que tout ceci relève désormais du petit stratagème tabloïd ? Il a finalement accepté tout de suite, sans poser de conditions ni d’exigences, nous rappelant simplement qu’on s’était promis de parler de cinéma et qu’il n’avait aucune raison de nous refuser ça. Un chouette gars, oui.
On se retrouve face à lui, à la mi-avril, tête à tête sur le petit banc de la cour intérieure de notre nouvelle rédaction. On sirote une bière, on lui demande comment ça va : « Super, il fait beau, tout va bien. » Une manière de nous signifier qu’il n’est pas ici pour s’épancher sur ses soucis du moment, ça tombe bien, nous non plus. Seule entorse à la règle qu’on s’était fixée, on tombe en plein milieu du circuit promo de sa série Marseille : il ne nous forcera même pas la main pour en faire le cœur de notre discussion. Il sort un carnet à croquis, une trousse dans laquelle se logent des feutres et quelques cigares cubains : « Je vais essayer de dessiner Technikart » , dit-il en nous fixant. On le regarde faire. « Tu peux envoyer tes questions. » A notre tour de le dessiner.

Benoît, il s’est passé pas mal de trucs entre le moment où on avait pris date pour une interview et la réalisation de celle-ci. Mais pour que les choses soient bien claires : on tient surtout à causer de cinéma avec toi.
De toute façon, par respect pour le tribunal je ne peux pas m’exprimer sur cette affaire tant que le jugement n’a pas été rendu…

Bon, très bien. Alors, ce qui nous a toujours fasciné chez toi, c’est que la notion de jeu est à prendre au sens premier. On n’est pas toujours fan de tes films, mais on va les voir parce qu’on sait que ta présence est une promesse de spectacle à l’écran.
Je prends le compliment, merci.

BM PiedIl y a quelques jours, Bruno Dumont nous disait justement que le problème des acteurs français, c’était d’être à l’écran comme dans la vie. C’est super juste, mais ça se n’applique pas à toi…
Peut-être. Tu sais, on te donne beaucoup de conseils à tes débuts : ne répète pas, sois spontané, ne t’use pas. Or, je trouve que la notion de répétition ouvre au contraire des possibilités. J’ai compris avec le temps qu’il n’y avait pas une vérité. Il y a une leçon de direction d’acteur de [Jean] Renoir qui est fantastique, parce qu’elle reste très moderne, où il explique à une jeune actrice que la première chose à saisir, c’est qu’il ne faut jamais jouer ce que le texte explique. Que tout est possible en somme. Au début, on me demandait de la retenue, de l’intériorité… La retenue, finalement, c’est assez simple, parce que la vie est dans le registre de la retenue perpétuelle. Quand j’ai un costume, que je peux me grimer, j’ai tout d’un coup la sensation d’aller ailleurs. J’ai réalisé aussi qu’il n’y a jamais de hasard dans une rencontre avec un personnage, il existe toujours des résonances avec toi. Quand j’ai dû jouer Musset (pour Les Enfants du siècle de Diane Kurys en 1999, ndlr) , je suis allé sur le terrain de son enfance pour le ramener vers moi. L’enfance, c’est très bien pour ça, parce que les gens sont isolés, donc ils sont eux-mêmes, c’est à dire pas encore en démonstration. Quand t’es môme, tu survis à tout. C’est le regard adulte que tu poses sur ton enfance qui donne la mesure de ce que t’as pu vivre, des difficultés que t’as pu rencontrer, et de ce que tu as surmonté. Mais quand t’es môme, tout glisse. Du coup, c’est passionnant à inspecter, c’est là où tu trouves l’essence du personnage.

C’est marrant que tu parles de résonances. Je te voyais plus en adepte de la composition pure, presque sortie de nulle part.
Ça existe ça ? Je sais pas… Il faut bien connaître les autres pour faire ce métier. Là je sors du tournage de Marseille avec Depardieu. Et lui, tu comprends que son génie, c’est qu’il est plus sensible que la norme, il ressent tout, ça l’imprègne, tout lui parait plus fort que pour nous : le son d’une voix, une odeur, une tonalité. Il connaît les hommes.

En même temps, quand tu fais des personnages de truands « bigger than life » comme dans La French ou Le Convoi , c’est une forme de création pure…
Ah non, les rôles de voyous sont compliqués. Il ne faut pas s’inspirer des performances des autres, surtout pas. Mais se tourner vers la réalité, ce qui est aussi un vrai exercice de style, très casse gueule. Il faut amener des propositions très fortes et que l’écriture soit solide. C’est pour ça que j’en fais peu, finalement.

On parle rarement d’incarnation au sujet des acteurs français….
Exact.

… alors que cette tradition a pourtant existé à une époque.
Ouais, mais il a fallu dégommer le père. Ceci dit, j’ai l’impression que les nouvelles générations d’acteurs y reviennent, ils ont l’air d’aimer l’aspect physique, on leur demande d’aller vers ça.

Quand tu vois Rod Paradot, qui est justement super physique dans La Tête Haute et qu’on acclame pour ça, tu ne te dis pas « mince, j’aurais dû naître quinze ans plus tard, j’aurais trouvé ma place plus naturellement » ?
Non, au contraire, je suis surtout très heureux de ne pas être né dix ans plus tôt. Dans les années 80, j’aurais eu du mal à trouver ma place ici. Au milieu des années 90, il y a eu une émergence de nouveaux réalisateurs avec [Florent-Emilio] Siri, Kassovitz, [Olivier] Dahan qui incarnaient une nouvelle proposition. Et moi, c’est le moment où j’ai 25 ans et je me sens bien dans mon époque, vraiment. Donc j’ai l’impression d’être arrivé au bon moment, avant j’aurais été malheureux. Je me souviens de la génération d’avant, des mecs très doués comme François Negret, Simon De La Brosse, Rémi Martin, une vraie génération d’acteurs sacrifiés. Ces acteurs-là n’ont pas passé le cap des années 90, pour plein de raisons différentes évidemment, mais ça s’est arrêté d’un coup pour beaucoup d’entre eux. Je suis très content de ne pas avoir eu 20 ans en 85.

T’as jamais eu la tentation de jeter un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique ?
Je crois qu’il faut être lucide, ils n’ont pas envie de nous. Ils ont plus envie de nos actrices. Ils nous prennent que pour faire des cocus ou des méchants…

Un méchant dans un Bond, je suis sûr que ça te ferait marrer…
Ah oui, complètement. Mais bon, Hollywood n’a pas besoin de nous, on le sait. Personne n’y reste. Bon, y’a eu Charles Boyer… Mais même Gabin est revenu. Delon aussi… Ces gens-là, les Américains, ont du génie dans leur protectionnisme. Si tu veux réussir là-bas, il faut s’y installer et devenir un Américain. Et puis t’as vu le vivier qu’ils ont… Il y en a un qui disparaît, la relève est déjà assurée derrière. Et ils bossent ensemble alors qu’ici, t’es un peu seul. Il y a souvent sur le plateau un acteur qui a peur d’être moins bien que son partenaire, ça crée des tensions parfois, alors que le but c’est que tout le monde soit extraordinairement bien, soudé. Les acteurs, on est la seule corporation à ne pas avoir de syndicat, ça en dit long quand même sur l’individualisme de ce métier. Quand j’étais gamin et que je commençais, je m’étonnais de ça, j’aurais aimé qu’on me tende la main… C’est bon parfois de tendre la main à des plus jeunes, mais ici ça se fait pas, les mecs ont peur….

Tu tends la main, toi ?
Ouais, je crois… Je suis pas là pour être un grand frère non plus… Après La vie est un long fleuve tranquille, j’ai plus jamais revu personne de l’équipe. C’est dur à encaisser quand tu as 12, 13 ans. Mais tu finis par apprendre que ce métier est un métier de solitude. Tu partages la vie des autres pendant deux mois, tu deviens intime, et puis plus rien. Au début, tu vas verser une larme. Mais après t’avances.

Tu parlais de la nécessité de la sensibilité à fleur de peau pour bien faire ce métier ; ça entre pas un peu en contradiction avec ce genre de considération ?
Non. Quand les gens te disent « on se reverra » , ils sont sincères. Et puis ils s’embarquent sur d’autres films, avec des expériences humaines tout aussi vives… Ça t’est arrivé de dire « on se reverra » et d’oublier ? Non : pour éviter d’oublier, je ne dis rien. J’ai rarement construit mes amitiés dans ce milieu, c’est trop instable.

Florent Emilio Siri, avec qui t’as fait quatre films et Marseille, on peut imaginer que c’est ton ami quand même ?
C’est quelqu’un qui compte beaucoup pou moi, comme mon frère. On est relié par notre sensibilité et notre cinéphilie. Ça ne m’empêche pas d’être très critique à son égard. Je lui en ai un peu voulu d’avoir mis autant de temps à accepter de tourner L’Ennemi Intime, que j’avais initié avec Patrick Rotman… Mais c’est aussi le seul réalisateur qui aurait penser à m’offrir le rôle de Lederman dans Cloclo. Les autres auraient choisi un acteur qui ressemble à Lederman, pas Florent. C’est grâce à notre intimité qu’il savait que c’était possible – même s’il a fallu me mettre une bouée autour du ventre, un faux nez et une tonne de maquillage pour que ça fonctionne. Au final, c’est le rôle dont le métier m’a le plus parlé. Maintenant, on me parle plutôt de La Tête haute.

Mais c’est avec La Tête haute que le métier t’a donné le César, comme s’il y avait une prime à la sobriété…
Ah ah c’est exactement ça, « une prime à la sobriété ». Dans le film d’Emmanuelle [Bercot], c’est Sara Forestier qui a le rôle le plus haut en couleur et évidemment elle a été un peu critiquée. Alors que je la trouve très authentique. Elle, elle est dans l’incarnation justement. C’est une actrice qui te propose quelque chose, mais elle se prend finalement quelques coups.

Un collègue me faisait remarquer qu’il t’adorait sur le registre de la beauté pure, que tu lui rappelais presque Delon de ce point de vue là et…
(Il coupe.) Oulah Delon, vous êtes fous les gars ! Revoyez Rocco et ses frères, on ne peut pas comparer. J’ai un pote qui est vraiment très beau, on se baladait ensemble au Canada et des prostituées lui ont carrément proposé de venir avec elles gratuitement, alors que moi, rien du tout (rires) . Je veux bien croire que j’ai une gueule, et que je peux être beau gosse quand je suis bien mis en lumière, mais ça ne va pas plus loin.

Quand même, les réals français ont peu misé sur ton côté glamour.
Mais y’a eu quoi comme rôle « glamour » en France dans les dix, quinze dernières années ? Les Japonais avaient fait remarquer il y a quelques années à Unifrance (l’organisme qui se charge de promouvoir le cinéma français à l’étranger, ndlr) que les acteurs et actrices françaises ne se mettaient pas assez en valeur pendant le festival du film français qui se déroule au Japon. Pour eux, notre pays est censé représenter l’élégance, le chic, mais tout le monde s’était pointé habillé n’importe comment. Bon, ça a changé depuis mais si tu vas à l’étranger, tu mets un costume, c’est une évidence, ça fait partie du job. Faut faire kiffer les gens un peu, on s’en fout que t’ailles au Franprix faire tes courses en survêt, mais mets un costard sur le tapis rouge.

Tu vas faire tes courses en survêt au Franprix, toi ?
On est que des hommes, hein, voilà… Mais quand on fait ce travail, faut le faire bien. Si t’as pas envie, reste chez toi. C’est bien aussi de rester chez soi, hein, de couper un peu. Moi, j’ai essayé de me construire en dehors de mon métier car j’ai toujours eu peur d’être malheureux. J’ai vu beaucoup d’acteurs devenir malheureux. Je me suis dit « je veux me préserver de ça, je ne veux jamais être malheureux à cause de ce métier » . Je voyais des acteurs en perte de vitesse, qui cherchaient la lumière, le regard des autres. Pour moi, être acteur, c’est pas important. Ce qui compte, c’est ma vie d’homme. Cette vie là a des conséquences, cette vie là est difficile. Si tu cherches le regard des autres, la notoriété, tu te perds. Je me souviens qu’à une époque, des gens de ma propre famille ne me regardaient plus comme un membre de la famille, mais comme un acteur. C’est le regard des autres qui change, ce n’est pas toi… … Suite de l’interview dans le Technikart #201, mai 2016

FRANÇOIS GRELET
PHOTOS THOMAS LAISNÉ
technikart-201




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