Voodoo CHild

Dean

Amandine de La Richardière était jusque-là une fille de bonne famille, muse de Sébastien Tellier et DJette dans les soirées du gratin. Sous le pseudo Dean, elle se mue en chanteuse funky en diable. Portrait de celle qui s’apprête à défriser votre afro.

es bobos n’ont pas encore eu la peau du quartier : en déboulant à la Brasserie Barbès où Amandine de La Richardière m’a donné rendez-vous, j’ai pu me remplir les poches de prospectus de marabouts, guérisseurs et sorciers en tous genres. Je les appellerai plus tard. Pour l’heure, ma priorité n’est pas de faire revenir l’être aimé ou de désenvoûter mes plantes vertes, mais de rejoindre celle que je dois interviewer. Je grimpe au premier étage, direction le coin fumeur. Amandine arrive à l’heure. Affable et souriante, elle m’apparaît décontractée, bien qu’elle me soutienne l’inverse : « C’est ma toute première interview, je suis un peu stressée… » Elle commande un verre de Sauvignon, allume une première clope. Deux heures et demie de discussion plus tard, détendue, elle me fera cet aveu : « Il ne faut pas se voiler la face: les Noirs ont un truc en plus. Quand tu vas en Jamaïque ou en Afrique, tout est chantant, dansant. Les mecs, les filles, même leur manière de marcher est rythmique. C’est beau, sensuel, charnel. Je crois que j’aurais aimé naître noire pour avoir ça. Pff, nous à côté, les blancs-becs… » Le sort a en partie exaucé ses vœux : à défaut d’être noire, sa silhouette plantureuse rappelle plus Beyoncé que Vincent Delerm. Sa musique non plus n’est pas celle d’une endive. En attendant l’album Pleasure Island à paraître cette année, l’EP Tecknofobia transpire le groove et l’originalité. D’où vient cette incongruité dans un pays où la chanson française est à peu près aussi colorée que les fesses d’Alain Juppé, et où la scène électro ne brille guère plus par son audace ?

TENTATIVES D’EMPOISONNEMENT

Flashback. Tout commence avec sa naissance à Paris le 11 mai 1981, « jour de la sortie de l’album Nightclubbing de Grace Jones et de la mort de Bob Marley » – un médium dirait que les mânes de ces artistes se sont penchés sur son berceau. Famille aristo du côté de sa mère, « bourgeoisie d’Empire » du côté de son père, enfance passée près du métro Jasmin puis à Suresnes, week-ends et  vacances dans la maison de campagne en Normandie : Amandine grandit dans un milieu privilégié, étant en outre scolarisée à Notre-Dame des Oiseaux, lycée privée d’Auteuil où elle croise plus de bonnes sœurs que de boubous. L’Afrique, pourtant, n’est pas loin : « Mon père est une sorte de baroudeur, il a monté un business d’import-export qui vend au Bénin, Congo, Togo, Nigeria, Burkina Faso… Du coup, on avait une famille de cœur là-bas, des parrains, des marraines. Je me souviens de fêtes avec des orchestres traditionnels. Et puis, pendant la carrière de mon père, il y a eu des tentatives d’empoisonnement, tel ou tel client qui se faisait passer pour mort. Les containers, les océans, le vaudou, ça nourrissait mes rêves, mes fantasmes. » Son bourlingueur de père, monomaniaque des Rolling Stones, lui rapporte parfois de la musique de ses voyages. Amandine se rappelle surtout l’album Drums of Passion du grand Babatunde Olatunji : « Ça m’a vachement influencée, cette rythmique. » Gamine, elle ne dissocie pas l’Afrique des Stones, qui se mélangent dans ses oreilles : « Chez les Stones, il y avait l’album Voodoo Lounge, les congas de “Sympathy for the Devil”. Pour moi, il y avait clairement une jonction, tout faisait partie d’une même frénésie. » Un dernier souvenir pour la route ? En juin 1988, Amandine va au Parc des Princes voir un concert de Michael Jackson (la tournée Bad) : « Les lumières, les costumes, la scène… Le spectacle me fascinait, je sentais un appel. » Le King of Pop a voulu toute sa vie passer du noir au blanc. Amandine se rêverait-elle en Queen of Funk prenant le chemin inverse ?

MARIAGE VAUDOU AU BÉNIN

Bien avant d’enregistrer de la musique black, elle doit manger son pain noir pendant la première moitié des années 2000 : bac littéraire en poche et après deux années d’un BTS en communication, voulant d’abord percer comme comédienne, elle enchaîne les petits boulots : « Ça a été une période sombre. D’abord parce que j’ai perdu ma petite sœur. Je m’étais installée dans le  centre de Paris, j’ai été serveuse, fait des goûters d’anniversaire pour enfants où je jouais une fée… J’ai eu quelques années d’acting, je prenais des cours de théâtre, décrochais des petits rôles. Maintenant ça me paraît loin, mais à l’époque c’était une quête. Je cherchais une forme d’expression. Ce n’était pas la galère, mais le doute. Il y a aussi que les castings me mettaient très mal à l’aise, je me suis vite rendu compte que ce n’était pas du tout mon truc. Et puis le milieu du cinéma ne m’a pas plu – violent, fermé, faussement intellectuel…»
Comment échapper à la chienlit du ciné ? Un jour, son copain Greg Boust, qui a monté l’agence de DJ’s Tête d’Affiche, lui propose de passer des disques : « Ça a été un déclic. Très vite, ça m’a vraiment plu. Je me suis libérée de quelques valises de stress. » Rebaptisée Dean de La Richardière, propulsée résidente au Baron, elle se retrouve à jouer au festival de Cannes, à Bangkok, Londres, Tokyo, « dans une galerie à Hong Kong avec plein d’œuvres d’art, sur le toit du Standard Hotel de Los Angeles, ah, et marrant, à Abu Dhabi dans un endroit dingue ». Ce premier métier, « la belle vie », elle l’exerce encore plusieurs fois par mois. A quoi ressemblent ses sets ? « World, funk, rap 90’s, hip-hop old school, c’est toujours teinté de tropicalisme, j’aime quand il y a des percussions. Et je passe ABBA aussi, et beaucoup d’années 80, George Michael, ce que mon père appelait “la musique Prisunic”. » Cette activité, à la longue, ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde : « En mixant, en passant les morceaux des autres, j’ai eu envie de faire les miens… Grâce à la technologie, j’ai pu me lancer en autodidacte, et créer ma petite mayonnaise. »

Autre élément décisif ? Sa rencontre, en 2006, avec un certain Sébastien Tellier – « Qui ça ? Ah ah ! » Leurs chemins se croisent au moment où Tellier élabore Sexuality, chef d’œuvre dont elle va suivre toutes les étapes : « Sébastien compose à la maison, donc j’étais là. Je le voyais au piano le matin. J’étais en studio avec lui et Guy-Man de Daft Punk, j’ai pu voir comment ils appréhendaient les morceaux, ceux qu’ils gardaient, ceux qu’ils jetaient. Il m’a fait participer, fait faire des chœurs (et les fameux orgasmes qu’on entend sur deux titres de Sexuality – NDLR), tout cela m’a mis le pied à l’étrier. » La belle et la bête finissent par se marier en 2012 ; à la mairie, à l’église en Italie, et en bonus à côté de Ouidah, au Bénin : « Là-bas, on est proches de descendants d’une famille vaudou. On a donc fait une cérémonie en suivant le rite traditionnel. Tu convoques tous les esprits du village, matérialisés sous la forme de masques, de costumes ; tu les appelles pour qu’ils bénissent l’union, et tu chasses les mauvais esprits en leur courant après. Et puis tu bois beaucoup. Nous, on a fait ça l’après-midi. On était saouls en pleine journée, c’était vraiment pas mal! Après tu peux aller plus loin, hein, égorger le s moutons – nous, on est restés sobres… »

DANS LE STUDIO DE MARLEY

Des limites, Amandine s’en fixe peut-être avec les moutons, mais pas pour sa musique, où elle voit grand, ambitieux, perché. Comment en est-elle arrivée là ? Elle s’est d’abord passionnée pour Kid Creole & the Coconuts et Lizzy Mercier Descloux : « C’est ma mère spirituelle. Il n’y a pas, chez elle, de cadre délimité, préalablement défini: tu as une rythmique noire, funky, et du punk dans sa manière de chanter. Elle a une énergie très touchante dans la voix, très communicative. C’est la rencontre de l’Afrique et du post-punk. Moi non plus, je n’ai pas une formation de chanteuse. Je ne chante pas comme Barbra Streisand ! » Amandine connaît le lien entre Kid Creole et Lizzy Mercier Descloux : ils étaient tous les deux signés sur ZE Records, le label culte fermé il y a trente ans. Elle retrouve la trace du boss Michel Esteban, qui s’est retiré en Thaïlande après avoir vécu au Brésil. Celui-ci, emballé par les maquettes que l’apprentie chanteuse a bricolées dans son salon, lui propose de remonter ZE Records rien que pour elle.
À l’été 2014, elle s’envole avec lui pour la Jamaïque, où ils atterrissent à Kingston, au mythique studio Tuff Gong de Bob Marley. Pour épauler Amandine, Esteban a recruté la crème de la crème : John Kirby, Charlus de La Salle, le producteur Steven Stanley (notamment inventeur du célèbre riff de synthé du tube « Genius of Love » de Tom Tom Club), et surtout le batteur Sly Dunbar, « une sorte de pharaon ». Si la weed défile, ils abattent aussi du boulot, bossant dix heures par jour pendant trois semaines sans un seul jour d’interruption, mettant l’album en boîte en moins d’un mois, « dans une ambiance ubuesque et magique ». Une anecdote au passage ? Présent sur l’album Aux armes et cætera que Gainsbourg était venu enregistrer à Kingston en 1979, Sly avait découvert à cette occasion les Repetto, pompes hyper souples idéales pour jouer de la batterie. Près de quarante ans plus tard, il en chausse encore. Voilà pour ce qui est de la cordonnerie.
Avant de laisser Amandine retrouver la maison de Montmartre où elle vit avec Sébastien et leur fils, je lui demande si elle n’aurait pas préféré vivre à la fin des années 70, jumelle blanche de Grace Jones : « C’est vrai que c’était l’effervescence, alors qu’en ce moment, c’est terne. Mais quand tu es sincère et que tu exprimes ce que tu as à exprimer, c’est toujours une bonne période. Aujourd’hui, tout le monde tire la tronche, les gens ont besoin de s’évader – j’aimerais ramener un peu de soleil dans tout ça. » On parle de Bowie qui sut mettre la modernité à la portée des fêtes foraines, et de cette aristocratie post French touch dans laquelle elle évolue (Guy-Man, Zdar, Nicolas de Air, Gaspard de Justice, les Phoenix, Kavinsky). Avec son réseau maousse, elle aurait pu se contenter d’enregistrer à Paris un disque d’électro snob. Fantasque et habitée, elle a pris le temps de peaufiner une anomalie aussi avant-gardiste que potentiellement populaire. Puisse sa pop vaudou ensorceler la France de 2016.

LOUIS-HENRI DE LA ROCHEFOUCAULD
Photos CHARLÉLIE MARANGÉ

Paru dans Technikart #198, février 2016

 

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