Damien Lee est-il l’ultime héros sportif ou un mad-rider de la mort ?

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Comment peut-on s’acharner à devenir un crack de bodyboard quand on est hémophile et aussi fragile que le verre ? Notre reporter est parti chasser la vague avec Damien Lee , sportif décidé à « corriger le présent de la fatalité ».

Juin 2011. Damien Lee fait du bodyboard sur un spot de surf de l’Ouest de la Réunion. La houle creuse la mer et les vagues ont le gabarit d’un immeuble de deux étages. Après avoir «ridé» une vague immense – et pour en sortir – il plonge, mais la masse d’eau l’aspire comme une lame de fond, et le plaque contre la paroi rocailleuse. « Là j’ai senti mon crâne qui heurtait violemment un bloc de corail, j’étais sonné », me racontait-il lorsqu’on est allés boire un coup dans un bar à Barbès, au cours de son dernier séjour parisien. Après plus de dix secondes sous l’eau, il refait surface et rame comme il peut jusqu’à la bande de sable qui borde le spot. Une fois sur la plage, et à moitié dans les vapes, il enlève ses palmes et déambule à la recherche d’aide. Une traînée de sang précède ses pas. « Une fois arrivé dans la cabine des maîtres-nageurs, je me suis rendu compte que j’avais un trou dans le front et que ma joue gauche était perforée à deux endroits ». Une ambulance arrive. À l’hôpital, les médecins lui expliquent qu’il s’est gravement ouvert une artère et qu’il doit se faire opérer d’urgence. C’est du sérieux, surtout quand on sait que Damien est hémophile.
Le jour de sa naissance, après s’être fait injecter de la Vitamine K, sa jambe droite passe par toutes les couleurs du monde avant de gonfler pour atteindre 31 cm de diamètre. Après une série de tests, les praticiens diagnostiquent une hémophilie de type A – la plus sévère. Pour être plus clair, son sang ne coagule pas. De cette maladie héréditaire il filtre le besoin de se sentir vivre, « sans concession ». Alors, afin de provoquer le dieu de la fatalité et changer son sort, il se met au surf, puis à la boxe  : des activités scabreuses qui l’aident à augmenter son rythme cardiaque.

« Personne pour vous choper les vagues »
Damien, 25 ans, natif d’Afrique du Sud, a grandi à la Réunion depuis l’âge de six ans. À leur arrivée sur l’île, sa famille s’installe dans le Nord, à Saint Denis, mais c’est dans l’Ouest, sur le spot de surf de Boucan Canot, que je l’ai rencontré pour la première fois. C’était après les cours, on avait surfé « ensemble ». Mais « ensemble », c’est un grand mot : j’étais dans l’eau avec lui – une heure max – à glisser sur quelques vagues avant de sortir, et marcher le long de la plage pour mater les blondinettes qui bronzaient sur le sable chaud. On avait, en fait, pas le même délire. Il était tard et Damien était le dernier dans l’eau. C’est quand le soleil est au-dessous du sol de la mer, et plus bas que la surface du jour, qu’il avait l’habitude de se mettre à l’eau pour surfer les vagues vierges de la côte ouest réunionnaise. « C’est à ce moment-là que les conditions sont les meilleures parce qu’il n’y a personne pour vous choper les vagues ».
Là où il surfe, la mer est d’un bleu couleur veine – des veines prêtes à s’ouvrir et à ne plus pouvoir se refermer. «  Je suis bien conscient du risque mais je ne peux pas m’arrêter », explique ce drogué à l’adrénaline. Entre ses seringues, ses patchs et ses pilules, il coûte plus de 12 000 euros à la Sécu tous les mois. Pour lui, le prix de la liberté. Sa liberté ? Le refus du sentiment d’être en verre, délicat, cassable. Sa liberté, c’est  : prendre sa planche, ramer loin vers le large, et glisser sur la surface bombée de l’océan et ses creux vertigineux, sans peur des mouvements vifs qui peuvent l’amener sur les coraux. Sur sa planche, sa raison est inexistante et son existence s’agrandit.

Un trou de 5 cm à l’arrière de la tête
Très jeune, c’est sur les plages touristiques de la Réunion qu’il voit pour la première fois des gens glisser sur la surface de l’eau – certains debout, d’autres allongés. Il tombe alors en extase devant les bodyboardeurs qui semblent tournoyer au-dessus de l’écume des vagues comme les spirales de Van Gogh. « C’est juste après avoir vu ces mecs en bodyboard que mon frère et moi avons acheté notre premier planche de morey et des palmes de plongée pour imiter les ‘locaux’ ». C’est à partir de ce moment-là que naît son sentiment de liberté – et qu’apparaissent les balafres qui fauchent. « À 12 ans, j’ai essayé d’apprendre à faire du surf avec un pote, mais ça a été un fiasco  ». Il commence à ramer vers le large pour essayer de « voler debout ». Par manque d’équilibre, il tombe et le nose de sa planche se loge à l’arrière de son crâne. Le choc est terrible et lui laisse un trou de 5 cm de diamètre à l’arrière de la tête. Le sang s’écoule à forte pression, il part en urgence à l’hôpital. Mais celui-ci est bondé de monde et le médecin ne peut pas lui faire son injection. Alors il l’emmène dans une salle, lui rase les tifs, désinfecte sa blessure, et agrafe entre elles, les deux morceaux de chair aux extrémités de sa plaie béante pour limiter l’hémorragie. Ses parents l’emmènent ensuite d’urgence chez lui pour faire sa piqûre et que la cicatrisation se fasse le plus rapidement possible afin de lui éviter une hémorragie interne.
À 15 ans, en surfant aux Z’aigret – un spot de l’ouest de l’île – Damien a encore une fois failli y rester. « J’ai voulu faire un canard pour passer sous la vague, mais c’était marée basse et je n’ai pas pu passer en dessous. La vague s’est cassée sur mon dos et mon genou a heurté le corail. J’étais en plein milieu du spot, avec un trou dans mon genou et de la chair blanche tout autour ». En quelques secondes, sa jambe est rouge d’hémoglobine et son visage, exsangue. « Un pote a couru pour prévenir mes parents et ils ont dû m’emmener jusqu’à l’hôpital de Saint Denis car l’hôpital de Saint Paul était full ». Au final, après 35 minutes en caisse – qui auraient pu lui être fatale –, il reçoit 6 points de suture, « mais si j’étais arrivé 1 heure plus tard, je me serais vidé de mon sang ». Le risque zéro ? Il ne connaît pas. Il vit avec un stress salé et trouble. Un stress libérateur, un stress qui drogue et qui excite. Un stress « cocaïnique ».

« Prendre des risques »
À l’inverse, vivre dans la crainte constante, ou enfermé dans une bulle de protection, entraînerait un détraquement mental. C’est cette maladie psychologique qu’il refuse d’accepter. Alors il y retourne, encore et encore, de plus en plus. « Je connais le risque mais je ne veux pas me priver de ma passion. C’est mon sport, ma vie. Et ça, ma famille l’a toujours compris. Ils ont toujours su les risques mais ils me faisaient confiance et surtout ne voulaient pas me mettre à l’écart. Et moi, je savais qu’en surfant, je pouvais me blesser en touchant le corail, en heurtant quelqu’un, ou m’amocher sérieusement en prenant de trop gros risques, mais il faut bien prendre des risques pour progresser ». C’est cette loi du corps qui a été le moteur de son affranchissement physique et mental. C’est par le risque que Damien essaye de tendre inconditionnellement vers sa perception de ce qu’est l’enfance normale. « Je voulais faire comme les autres enfants. J’ai quand même pris du temps avant d’expliquer ma maladie à mes potes, et conscients de mon cas, ils m’ont toujours soutenu, en me rappelant toutefois d’y aller mollo ».
Quant aux médecins, ils ont réalisé, à la faveur de ses visites répétitives, que ce sport l’aidait à se renforcer physiquement, et à être en bonne santé mentale. «  Il faut savoir que la plupart des parents qui ont un enfant hémophile – et sur ordre du médecin – surprotègent leurs enfants. Certains interdisent toutes activités pouvant mettre en danger l’enfant. Mais un enfant ne peut pas vivre dans une bulle de coton. Il faut juste faire gaffe. Alors, dans mon cas, quand c’était un peu dangereux, je prenais un peu plus de temps pour rentrer dans l’eau, je regardais où je devais me situer, et je me rassurer en disant que tout aller bien se passer ».

Victoire chez les moins de 18 ans
Quand je l’ai revu à Paris mi-décembre, il me disait que ça faisait douze ans qu’il surfait sans relâche, et essentiellement en free-ride, sans compét. « Quand il y avait des compétitions, mon frère et moi nous savions que tous les autres spots seraient vides, alors on allait surfer là-bas plutôt que de faire la compétition ». C’est pour ça qu’il n’a jamais eu de classement mondial, ni de classement national, malgré sa victoire à la compétition Big Move organisé par MMC dans la catégorie des moins de 18 ans, et sa place de 8ème en plus de 18 ans en 2008.
Il m’expliquait aussi que, ces derniers temps, surfer les vagues des côtes réunionnaises était devenu un jeu mortel à cause des attaques répétitives de squales – avec une des fréquences d’attaque les plus élevée du globe. « La crise requin qui sévit à la Réunion nous a tous fait très mal. Depuis quelques années je ne surfe plus beaucoup parce que c’est vraiment trop flippant ». Il décide alors de sortir son adrénaline de l’eau pour la traîner jusque sur un ring. Depuis 2011, il s’est mis à la boxe. « C’est une alternative qui m’a permis de rester en forme et qui me donne des frissons ». Pour lui, c’est l’ultime défiance de sa condition, alors ce n’est pas une lésion osseuse, une immobilisation de deux mois, et un plâtre au bras droit qui ont pu le stopper. « Je me fais casser la gueule parfois, mais en général c’est moi qui prend le dessus » me dit-il en se marrant.
Aujourd’hui, Damien est à Paris pour finir son cursus d’étude en Master Staps. Durant ses dernières vacances, il a découvert le wakeboard, qu’il pratique à Cergy. « Ça me rappelle les sensations du bodyboard et du surf, et ce qui est bien, c’est que c’est beaucoup moins dangereux  ». Après quelques secondes de battements, il me fixe et me dit en souriant : « Et cet hiver, je me remets à la boxe » en exécutant un uppercut et une droite dans le vide.

Félix Macherez


Initialement paru dans Technikart #188

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