William Thomas, clippeur superstar

WT Bourrienne

Le crédit, placé au tout début de « Roger Milla », hymne old-school de MHD à la gloire du buteur camerounais, a déjà été vu huit millions de fois en trois semaines : « un film réalisé par William Thomas ». On y voit la jeune star de l’afro-trap (mélange de trap – rap aux tempos rapides et aux sonorités électro – et d’afro) et sa bande se trémousser aux pieds des immeubles de la Cité rouge (Paris XIXe), leur fief, dans une ambiance de fête des voisins. La patte du réal y est facilement reconnaissable : vues aériennes tournées par des drones, ralentis et traitements de couleurs, le tout au service d’une vision flatteuse du hood de la star… À 18 ans, William se targue d’avoir déjà tourné deux cent clips, dont le « freestyle PSG » de Niska (47 millions de vues), « Charlie Delta Charlie » du même Niska (12 millions), « D’or et platine » de Gradur featuring Jul (30 millions de vues), « Plein les poches » de Pso Thug featuring Sadek (3 millions de vues en 2 semaines), « Le Gun ou la rose » de Xvbarbar (5 millions)…

« Désolé pour les lapins, j’étais sur des tournages qui s’éternisaient » , s’excuse le jeune dandy quand on arrive, enfin, à câler un rendez-vous. Les dreadlocks sont soignées et bien plaquées, le look, un savant compromis entre sapeur de base, élégant anglais et Jaden Smith (fiston de Will). Il nous donne rencard juste avant de rejoindre son lycée professionnel (il est en première commerce). Après les cours, il sera sur un nouveau tournage. Et le soir, en montage. « Comme je ne suis pas un enfant de la balle, j’ai dû commencer avec rien, rappelle le réal hip-hop le plus courtisé de France depuis Chris Macari (cador du clip ayant bossé pour Booba, Rim’K, Rohff…) . Je ne connaissais pas de célébrités. D’ailleurs, je ne connaissais personne dans le milieu. » Il grandit à « Talus City », porte de Clignancourt. La mère, originaire des Antilles françaises, travaille au ministère de la Santé. Le père, des Antilles anglaises, bosse « dans l’installation de la fibre optique » . À la maison, la famille s’ambiance sur des airs de kompas haïtien, de zouk, de dance-hall…

301.873 heures de montage

Ado bidouilleur, le jeune William se fait la main sur différents logiciels de graphisme avant de se payer un Reflex. Il se décrète photographe, fournit des books-photos aux modèles en devenir du XVIIIe, avant de passer à la réalisation de clips. Pour le premier, « The Meaning of rain » de Sean 360x, un chanteur américain installé à Paris, le montage est maladroit mais le camera-work déjà maîtrisé. Nous sommes en 2013, le réalisateur a 15 ans. Le « lil’hustler » apprend sur le tas, enchaîne les clips et s’offre du matos à chaque job : « Objectifs, flashs et tout le matos, ça a son prix, j’ai réinvesti tout ce que je gagnais. Je ne dois rien à personne, comme ça je suis tranquille : je n’ai pas envie qu’on vienne me dire un jour que si je suis là, c’est grâce à untel. » Les images de ces premières réals renvoient à celles des succès américains du moment : l’ambiance « bling de quartier » mise en avant par Rae Sremmurd (« No Type ») ou Bobby Shmurda (« Hot N*iggas »)… À 16 ans, il quitte l’école pour se consacrer pleinement à se « faire ses heures » (selon son site, il en serait à 301.873 heures de montage pour 200 clips). Le CV s’allonge, il

est repéré par de « gros poissons » : Gradur et Jul, Kalash, Niska et, dernièrement, MHD… Ce qu’ils lui trouvent ? « Aujourd’hui, il n’y a plus de CD, tout passe par Internet et la scène, décrypte-t-il. Mon job est de mettre en valeur une musique un peu brutale. Tous les artistes du moment font bien gaffe à leur image, c’est mon job de faire passer des sons ou des paroles parfois hard avec des images soignées. » Les millions de vues obtenues pour des chansons souvent simplettes en attestent… Aujourd’hui, le Spike Lee de la nouvelle garde hip-hop jongle entre ses études de commerce ( « c’est mon côté pragmatique » ) et un cahier de commandes rempli jusqu’à la rentrée, tout en préparant la suite. « C’est bien d’avoir un pied dans le monde du rap, il y a de la reconnaissance, Niska m’a même dédié un morceau. Mais le but, c’est quand même de toucher d’autres publics. Et de monter une vraie boîte de réalisation, de production et de web design, une boîte capable de tout faire. Y compris, pourquoi pas, un clip pour Mylène Farmer. Naturellement ! J’ai les épaules, ça va arriver. »

http://www.wthomas.fr

JULIO RÉMILA
PHOTO CHARLE
LIE MARANGE 


Paru dans Technikart #201, mai 2016




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