C’est quoi le problème avec Xavier Dolan ?

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Juste la fin du monde a le mérite de nous planter face à une question existentielle : mais c’est quoi, au juste, notre problème avec Xavier Dolan ?

Jusqu’ici, on avait une théorie pour expliquer notre relation complexe, un peu schizo, au jeune prodige venu du froid, Xavier Dolan. Quand il ne jouait pas lui-même ses alter-ego crispants (Xavier à la ferme, Xavier kiffe Louis Garrel, Xavier veut tuer sa mère, etc), ses films semblaient choper une densité émotionnelle indéniable. L’explication ne tient plus : dans Juste la fin du monde, pas l’ombre d’une torsade capillaire, pas une syllabe de punchline nasillarde échappée de sa petite bouche d’éphèbe. À la place, quelques stars frenchy impeccables (Seydoux, Cassel, Baye, Ulliel, Cotillard), dans une adaptation de Lagarce sur le retour au bercail d’un jeune malade en bout de course. Au final : l’impression d’avoir passé un week-end entier les fesses vissées dans un canapé Roche Bobois en écoutant Xavier pérorer en boucle. C’est que son visage se distingue partout, et surtout dans une folie des grandeurs incarnée par ce casting littéralement cinq étoiles. On peut sentir là le caprice d’un auteur soucieux de s’offrir d’un trait tout le cinéma français, juste avant de passer à la vitesse supérieure pour aller draguer les Oscars avec son Life and Death of John F Donovan. Il y a décidément quelque chose de très agaçant chez ce garçon.

Là où ça devient compliqué, c’est que cette audace dénuée de toute forme de doute, c’est aussi et précisément ce qu’on a pu adorer par moments chez lui. Sa manière de voir trop large, était aussi le cœur de Mommy, faisant passer le film d’un monde intérieur calfeutré (en format carré) à la joie de vivre au son de « Wonderwall ». On y voyait une sorte de garnement qui testait les limites de ses spectateurs à la façon du ça passe (l’émotion l’emporte) ou ça casse (l’effet de manche bouffe tout). Quelque part il fallait saisir que son cinéma semblait immunisé contre toute forme de pensée critique, et se caractérisait surtout par une pulsation vrombissante obligeant les uns à se lever de leurs fauteuils pour applaudir tandis que les autres s’y enfonçaient par embarras. Ici encore, il nous sort le grand jeu du mélo claquemuré et vociférant, où les violons sont de sortie avant même que les personnages n’aient eu le temps de s’asseoir. C’est l’équivalent ciné d’un hymne de stade devant lequel on est priés d’allumer les briquets. Comment affirmer alors que cette posture-là serait frauduleuse au seul prétexte qu’elle nous tape cette fois-ci sur le système ? Qu’est ce qui nous empêchera d’adorer le film suivant, alors que celui-là nous a donné envie de nous pendre ? Chercher la pesanteur, l’étouffement et l’hystérie pour dégainer en bout de course une forme de grâce aérienne : on peut trouver ça intenable mais pas vraiment incohérent comme projet. Dolan possède le mérite de se présenter à nous tel qu’on devrait l’aimer, sans chichis ni minimalisme pincé, à la lisière toujours séduisante entre tête brûlée et tête à claques. Ses films carburent à la giclée d’inspiration et à l’immédiateté, éjectant illico de l’équation ceux qui résistent à leur groove. En un sens, c’est plutôt une bonne nouvelle. Notre allergie variable au garçon n’est probablement pas due à son ego, mais se joue autour d’une vraie question de cinéma. Ne lui enlevons pas ça.

Sortie le 21 Septembre

YAL SADAT


Technikart #204, septembre 2016




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