Buvette, la nouvelle soif de Pan European

BUVETTE

Prof de ski, barman, patron de label, Cédric Streuli a roulé sa bosse. Sous le nom de Buvette, il sortira en septembre son quatrième album. Rencontre avec une fine lame descendue tout droit des Alpes bernoises.

La Suisse vue d’ici charrie tout un lot de clichés climatisés, entre banquiers d’affaires rasés de frais, vachettes et chocolats. Artistiquement, on la conçoit surtout comme une terre d’exil pour vétérans au bout du rouleau : Gustave Courbet au bord du lac Léman, Morand à Vevey après la guerre, Nabokov vieillissant calmement dans sa suite du Montreux Palace entre chasses aux papillons et parties d’échecs avec sa femme. Pour la pop, on repassera. On a beau se creuser les méninges, peu de noms reviennent. Ah si : Stephan Eicher et son groupe Grauzone. Mais c’était au début des années 80. À part ça ? Patrick Juvet, bien sûr ! Sauf que la blonde sucre les fraises depuis 1977, et qu’elle n’était pas à proprement parler une activiste de l’avant-garde. Où est l’underground suisse ? Cette question n’est pas si saugrenue. Car de Zurich à Neuchâtel, quelques marginaux refusent de rester les doigts de pied en éventail. Issu de cette scène méconnue bien qu’inventive, Buvette est le musicien qui monte. Alors que son nouvel album s’apprête à débouler à la rentrée, il était temps de se pencher sur ce chevelu court par la taille mais grand par le talent.

Rendez-vous est pris au Point FMR, au studio réquisitionné par le label où il est signé depuis 2014, Pan European. À l’intérieur, c’est au choix la caverne d’Ali Baba ou un bordel sans nom. Une forte odeur de tabac froid imprègne la pièce où traînent des affaires de ses confrères, des instruments de Judah Warsky ou des copies promo de l’album solo de Nicolas Ker. Après m’avoir servi une bière, Buvette s’allume un joint – « Ça t’embête si je fume ? » Je ne travaille pas à la brigade des stups. Néanmoins tatillon, je sors mes questions : tentons de remonter sans tire-fesses le fil de sa vie.

ENFANCE DANS LA NATURE

De son vrai nom Cédric Streuli, notre homme naît en 1986 d’une mère française et d’un père suisse. Nous y voilà : un binational. À ma place,  Manuel Valls en aurait des sueurs froides. L’enfance se passe à Leysin, bourgade ainsi décrite par Cédric : « L’endroit est exposé plein sud. Il y a cent ans et quelques, le docteur Auguste Rollier y a développé l’héliothérapie, un traitement contre la tuberculose où les patients passaient le plus de temps possible sur leur balcon ou à skier à moitié nus. Dans les années 50, ça a été dépassé, et Leysin est devenue une station touristique, les sanatoriums étant reconvertis en hôtels ou en écoles internationales. Aujourd’hui, tu as 4 000 habitants, avec plus d’étrangers que de Suisses, c’est comme Gstaad un peu… » Ne souffrant ni de rachitisme ni de crétinisme ni de phtisie, Cédric grandit sans suivi médical dans ce cadre idyllique : « Je reste très attaché aux montagnes, aux paysages, même si j’ai depuis beaucoup voyagé. Leysin m’a offert une enfance dans la nature, avec un immense territoire de jeu. Avec mes potes, on se construisait des cabanes, on skiait tous les jours. On a tous été profs de ski pendant nos vacances entre 14 et 20 ans. J’ai appris à skier à pas mal de Parisiens… » Inutile de préciser qu’il skie habillé.

Ses parents étant d’anciens hippies capables dans leur jeunesse de partir vadrouiller trois ou quatre ans d’affilée, Cédric profite d’une discothèque éclectique : « La musique est arrivée à moi par mon père, qui a écouté beaucoup de choses, est allé à plein de concerts. Il y avait chez nous une sorte d’alliage entre ses disques 70’s, du rock lourd et psyché (Deep Purple, The Who, Hendrix, les Doors), et des choses d’Afrique, des Andes, de la musique classique indienne. » A 13 ans, Cédric délaisse le foot pour apprendre la batterie auprès d’un vieux prof italien ayant pas mal sillonné la botte avec son groupe de jazz : « Pour le reste, je suis autodidacte, je ne sais pas lire une partition. Mais lui m’a formé pendant cinq ans, m’ouvrant à plein de sensibilités rythmiques, à la musique latine, la rumba, la salsa… » À 18 ans, Cédric, qui a tâté du punk, du reggae et des trucs progressifs (reprises de King Crimson, ce genre), passe aux choses sérieuses : il rejoint The Mondrians en tant que batteur. Le début d’un premier tour d’Europe.

EXIL À VERACRUZ

Entre 2005 et 2009, assimilés à la nouvelle scène rock, The Mondrians empileront une grosse centaine de dates, jouant à Paris, en Angleterre, ailleurs. Cédric : « C’était super insouciant, assez 60’s, une caricature d’un triangle Dylan/The Who/Dutronc. » Au bout de quatre ans de concerts, ils publient un disque, enregistré en Espagne avec Gordon Raphael, le producteur des deux premiers Strokes. À la réécoute, ça ressemble plutôt aux Libertines. Malgré un certain succès, Cédric est de plus en plus insatisfait : « À la fin, je débordais d’idées musicales qui ne pouvaient plus passer par la case Mondrians… Et puis je ne voulais plus apparaître, donner d’interviews ; en vrai je voulais faire tout ce que le groupe n’aurait pas fait. Sous le nom Buvette, j’ai commencé à composer la musique que j’avais dans la tête et dans le cœur. » Le résultat ? Un album « enregistré à l’arrache avec Ben, un ami d’enfance fraîchement sorti de son école d’ingénieur du son » , de l’électro foutraque qui sonne grosso modo comme du Dan Deacon : « C’est un peu ce que j’écoutais, à l’époque. Au début de Buvette, j’étais très attentif à la scène américaine, New York, Baltimore. En 2010, quand j’ai quitté les Mondrians, j’avais booké trois concerts depuis la Suisse, et je suis parti trois semaines à New York avec tout mon matériel dans une valise. J’ai finalement donné douze concerts, improvisés dans des salles, des vernissages. C’était un nouveau rapport à la musique. » Pour sortir cet album solo, Houses and the Voices, l’homme-orchestre Cédric se mue aussi en homme-sandwich. Il monte sa propre structure, Rowboat, où il ne chôme pas : « La distribution ? J’expédiais les commandes, je vendais après les concerts… (…) La suite de l’article dans Technikart #203 juillet-août 2016

Nothing Happens Twice, extrait de son dernier album paru en 2014 The Never Ending Celebration

Elasticity (Pan European)

LOUIS-HENRI DE LA ROCHEFOUCAULD


Photo : Thomas Laisné Maquillage : Yann Boussand Larcher II pour NARS Cosmetics Coiffure : Rudy Marmet pour Bumble & Bumble

 




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