Bruno Le Maire : « Si je suis président, ça va être rock’n’roll ! »

Bruno Le Maire

Raffiné, précieux, cultivé, avec des manières… Bruno Le Maire incarne une nouvelle droite brillante et bien élevée qui grimpe à toute vitesse dans les sondages : la « droite chouchou ». Un mélange de politesse convenue, d’audace de dame patronnesse et de supériorité intellectuelle qui agace au plus haut point ses adversaires toutes tendances confondues. Bien placé pour talonner Sarkozy dans les Primaires, cet écrivain politique remarquable, père de famille comme il faut, réformateur pressé et libéral sans complexe, se prépare depuis des mois à devenir Président de la République, entouré d’une ribambelle de jeunes conseillers en costards et Jordan collector. Entre deux verres de Bordeaux et un tartare aller-retour à la Brasserie La Grande Armée (Paris 16è), il nous a raconté son projet fou pour la France, la guerre en Syrie, le CDI, les politiques et les fonctionnaires. Un conseil : s’il est élu, prenez des vacances…

Photo : Guillaume Landry

Chirac l’appelait « crâne d’œuf », Sarkozy « Bac + 14 » et le tout Paris murmure désormais qu’il a pris « le melon »… Et pourtant, malgré ses faux airs de séminariste d’apéro, Bruno le Maire, député de la 1ère circonscription de l’Eure et candidat aux primaires des Républicains, pourrait bien devenir le premier vrai président de droite à mener les réformes de brutes auxquels ses prédécesseurs ont renoncé, s’il continue sa progression dans les sondages (+ 6 points en quelques semaines).
Son programme ? Un libéralisme éclair à la Thatcher et un gaullisme social de curé de campagne. Plus d’armée, plus de profs au mérite, plus de latin à l’école, plus d’apprentissage, plus d’aide aux plus démunis et aux autistes (dont il semble avoir fait une croisade personnelle), moins de fonctionnaires, de contrats aidés (voire plus du tout), de chômage sans formation, de prestations sociales à la louche et d’élus locaux. Les employés municipaux ? Virés. Pôle Emploi ? Privatisé. Les fichiers de la Sécu ? Croisés avec tous les autres, pour traquer les fraudeurs (et fliquer les allocs). Les députés, les sénateurs, les conseillers régionaux ? Renvoyés, pour près d’un tiers d’entre eux. Et le plus incroyable, c’est que cet ancien élève des jésuites, prof de lettres à Normale Sup et collaborateur de Dominique de Villepin à Matignon (le discours de l’ONU, c’était lui) est suffisamment fou pour vouloir appliquer son remède de cheval par référendum et par ordonnances. Sans concertation avec les syndicats, sans débat au Parlement. La rue, les grèves, la bronca, le bordel habituel ? Il s’en cogne. « Ma méthode est simple : aller vite, aller loin, aller fort », écrit l’ancien ministre de l’Agriculture dans son dernier livre en forme d’homélie : Ne vous résignez pas (Albin Michel).
« J’y crois », nous a même confié à la Brasserie La Grande Armée (Paris XVIe), cet écrivain de palais, fan de Lou Reed et Bowie, à qui l’on doit quelques-uns des meilleurs romans politiques (Le Ministre, Des hommes d’Etat, etc.) depuis Saint-Simon. Pull ras du cou, la mèche cendrée, le regard perdu vers l’horizon (et le cul de la serveuse), devant son tartare et un verre de Pauillac, Bruno Le Maire n’avait (presque) plus rien de « l’huître » techno dont on moquait autrefois le « manque de charisme » à l’Assemblée… Pas sûr que ça tienne jusqu’à l’Elysée ! Mais on ne sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher. La France se doterait alors du plus jeune chef d’Etat (48 ans) depuis Giscard, pour mener ce qu’elle souhaite le plus : une politique de vieux.
OLIVIER MALNUIT

Bruno Le Maire, vous souhaitez réduire le nombre de députés d’un tiers, forcer les politiques à quitter la fonction publique, supprimer un million de  postes de fonctionnaires. Ça risque d’être assez agité si vous devenez Président de la République, non ?
Bruno Le Maire : Ca va être rock’n’roll, vous voulez dire ! Le vrai choix de 2017, c’est on continue comme avant ou on passe à autre chose ? Moi, je veux faire autre chose. Je remarque actuellement chez mes concurrents la tentation de critiquer ce que je veux faire sur le mode : « Ça va trop loin… », « C’est impossible de supprimer la fonction publique territoriale…»… Par exemple, contrairement à ma position, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé affirment qu’ils sont pour le retour du cumul des mandats. Dans le fond, ils veulent continuer comme avant. Quand j’entends dire que les trois principaux concurrents proposent des choses similaires, je dis non. Il existe des différences dans le diagnostic de la situation de la France et donc dans les réponses. Nous sommes dans un moment de l’histoire où un modèle meurt et un autre doit être inventé. C’est exactement ce que je veux porter. Une vielle France meurt et il faut en inventer une autre.

OK… Mais c’est ingérable votre médecine de cheval ! Vous voulez gouverner par référendum, avec des ordonnances, c’est ça ?
On me dit effectivement : « Il y aura tout le monde dans la rue, les Français sont rétifs aux réformes… ». Comment je peux réussir là où les autres ont échoué précédemment ? D’abord, il faut exiger un changement de la classe politique. Les Français n’accepteront plus rien de leurs responsables politiques si ces derniers ne changent pas. C’est le sens de ce referendum que je propose pour le deuxième tour des élections législatives de juin 2017 avec la question suivante : « Voulez-vous une nouvelle classe politique ? C’est-à-dire confirmez-vous l’arrêt du cumul des mandats ? Voulez-vous limiter dans le temps le nombre des mandats des députés et des sénateurs ? Voulez-vous oui ou non obliger les hauts-fonctionnaires à démissionner de la fonction publique quand ils font de la politique ? Voulez-vous réduire le nombre des parlementaires ? »
La démission de la fonction publique, c’est un point clé. Aujourd’hui, tout le monde a compris que ce sont les énarques et les hauts-fonctionnaires qui gouvernent. Quels risques prennent- ils ?  Aucun. Ils peuvent retrouver par la suite leur poste dans la fonction publique. Je veux donc les contraindre à démissionner de la fonction publique s’ils sont élus.

Et comment comptez-vous gagner les élections législatives en demandant plus tard aux députés de supprimer leur propre poste ?
En ayant gagné les présidentielles avant ! Ne nous trompons pas de diagnostic. Notre pays va mal, il doit se réinventer et doit pour se réinventer, réinventer sa classe politique. Nous sommes un grand peuple politique et dans tous les moments difficiles de notre histoire, la France s’est réinventée parce qu’une nouvelle classe politique est arrivée au pouvoir avec de nouvelles règles, de nouvelles exigences, de nouveaux fonctionnements… je veux réduire le nombre de députés de 577 à 400, le nombre de sénateurs de 364 à 210. Je ne comprends pas pourquoi on est passé de 21 régions à 13 tout en conservant le même nombre d’élus régionaux, c’est absurde. Je veux vraiment lancer ce message politique aux Français : pour entrer dans un monde nouveau et réinventer le pays, il faut commencer par réinventer la classe politique française.

Vous aurez une majorité pour gouverner avec un projet pareil ?
Contrairement à ce que l’on croit, il existe beaucoup de parlementaires et d’élus locaux qui sont tout à fait lucides sur ces questions. Après tout, 31 parlementaires ont déjà accepté de me parrainer. Certains me disent : « Tes idées, ça me dérange mais dans le fond, tu as raison et donc je te soutiens ». Je peux citer par exemple Charles de la Verpillière, député de l’Ain, énarque et haut-fonctionnaire, conseiller d’Etat qui pourtant me soutient. Voyez, mon positionnement me permet d’avoir des soutiens et des parrainages, des élus locaux qui appellent à ma candidature et créent un mouvement. L’important est la dynamique que l’on parvient à créer autour de son projet. Et je suis effectivement le seul à droite à porter ce message de renouvellement de la classe politique qui me distingue des autres candidats. Ce referendum sera un acte fondateur.

Et avec les syndicats, ça va se passer comment ?
Je considère que les représentations syndicales dites « représentatives » aujourd’hui bloquent les changements nécessaires. Je n’ai rien contre les syndicats mais je suis en revanche contre les coteries syndicales. Il y a beaucoup de changements à opérer  pour refonder le syndicalisme au service des salariés; j’assume totalement le fait de discuter mais pas de négocier avec les organisations syndicales. Ma méthode est de m’adresser avant tout aux Français. Je veux une dégressivité des allocations chômages avec comme contrepartie un accompagnement individuel de chaque demandeur d’emploi.

Quelle sera la fréquence de cette dégressivité ?
Tous les 6 mois.

Vous parlez bien d’une offre qui correspond à sa qualification et non pas un mini-job à l’allemande ou à l’anglaise ?
Avant de parler de qualification, j’aimerais rappeler que le chômage touche d’abord les non diplômés; le taux de chômage chez les jeunes sortis d’école sans diplôme ou avec le seul brevet est de 53% ! Nous devons nous fixer comme objectif un retour plus rapide à l’emploi en fonction de la qualification et de l’expérience de chacun. Il s’agira d’une offre digne qui correspondra à votre formation et votre qualification. Et ça, vous pouvez le discuter avec les syndicats mais pas le négocier. Car si vous commencer à négocier cela, six mois après rien ne se sera passé. Même chose pour l’âge légal du départ à la retraite et la simplification du droit du travail. Regardez ce qui s’est passé sur la loi El Khomri. Comme François Hollande n’avait pas de mandat pour le faire et bien au bout du compte, il ne restera rien de cette loi. Quant à la discussion et la négociation avec les syndicats, elles n’ont rien donné. Or, vu la gravité de la situation de notre pays, il faut prendre un certain nombre d’engagements fermes, limités. Et les tenir tout en les faisant rapidement parce que sinon dans 6 mois, il ne se sera rien passé, le pays sera bloqué et l’on favorisera la montée des extrêmes.

Comment éviterez de connaître le même sort qu’Alain Juppé en 1995 ?
J’expliquerai avant aux Français pourquoi je veux faire cela. Et dans quel calendrier j’accomplirai mon action. Et j’irai dans les moindres détails pour que les Français ne se sentent pas trahis. Je ne ferai pas le contraire de ce que j’ai dit une fois arrivé au pouvoir. Je pense que les gens ont besoin d’autorité : referendum d’abord, trois séries d’ordonnances ensuite, l’une sur l’Etat pour rétablir l’autorité de l’Etat, l’autre sur le marché du travail pour mieux accompagner les demandeurs, et la dernière sur la solidarité car le social a remplacé la solidarité…. ….. La suite de l’interview dans le numéro #200

NE VOUS RÉSIGNEZ PAS ! DE BRUNO LE MAIRE (ALBIN MICHEL)

ENTRETIEN : OLIVIER MALNUIT ET SYLVAIN MONIER

 


Paru dans Technikart #200, avril 2016
Technikart-200




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