Ali Tate Cutler : « le mannequinat curvy a pris son envol ces dernières années »

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Le règne de la mannequin épaisse comme un cintre, censée représenter la lectrice lambda, est-il en péril ? Sera-t-elle remplacée par la mannequin curvy, avatar glam d’une population en surpoids ? La réponse avec Ali Tate Cutler, taille 42.

Dans un souci de relancer ses ventes, le fabricant américain de jouets Mattel a pris le tournant, fin janvier, du « pluralisme physique » en lançant la commercialisation d’une nouvelle Barbie : la curvy. Cette poupée, censée promouvoir la féminité aux formes rondes, marque la tendance de plus en plus répandue de l’acceptation des corps size plus par les fashionistas, même si ce virage marketing est surtout pensé pour tirer profit d’une tendance démographique croissanté, la femme en surpoids.
Hier, des filles filiformes étaient mises en avant pour représenter les minces ; aujourd’hui, de «fausses rondes» (en fait de belles jeunes femmes bien gaulées) prennent la pose devant les objectifs pour représenter le boom des «vraies grosses». C’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle génération de superstars size plus, des mannequins curvy comme la Française Clémentine Desseaux ou l’Américaine Ali Tate Cutler…
J’ai rencontré Ali à l’université de Californie, à Santa Barbara, il y a quelques années. À l’époque, elle était gardien de but pour l’équipe de foot, les Gauchos. Aujourd’hui, elle parcourt le monde pour se faire prendre en photo pour des magazines ou des marques, et déambule sur les podiums en compagnie d’autres curvy models. J’ai profité de son dernier passage parisien pour prendre de ses nouvelles et en savoir plus sur son nouveau statut de «vraie-fausse ronde» de la mode. Interview :

On voit de plus en plus de curvy models ces temps-ci. Tu as senti la demande s’amplifier depuis tes débuts ?
-> Ali Tate Cutler : Oui, je ne me plains pas. Je n’arrête pas d’enchaîner les shootings et les défilés depuis plusieurs années maintenant. Le mannequinat «curvy» a effectivement pris son envol au cours de ces dernières années. Le marché a connu une forte croissance de la taille 42 et plus, et beaucoup de mes collègues travaillent constamment – elles sont mannequins «tailles plus», c’est-à-dire plus rondes que moi. Je pense que les termes curvy et «taille plus» peuvent avoir des significations différentes selon les personnes. Pour moi, ça signifie être heureuse avec ses mensurations naturelles.

A quel moment t’es-tu rendue compte que tu pouvais être mannequin ?
En fait, je suis entrée dans le monde de la mode par accident. Je ne pensais pas que je pouvais faire partie de ce milieu là: j’étais un vrai garçon manqué et je savais que je n’avais pas le corps adéquat pour être mannequin. À 20 ans, à l’été 2010, j’ai quitté la Californie pour m’installer à Londres. J’étais venue en Angleterre pour jouer au football professionnel et étudier dans une université anglaise. Alors que j’étais à la fac, j’ai vu une annonce pour un concours de mannequins «rondes» dans un magazine. J’ai décidé de tenter ma chance. Je n’avais jamais entendu parler de mannequin «taille plus» et j’aimais bien l’idée que, pour une fois, mon tour de taille serait mis en avant dans le monde de la mode. J’ai finalement fait partie des finalistes. C’est grâce à cette compétition que j’ai obtenu mon premier contrat avec une agence de mannequins à Londres.

On a l’impression que curvy ou « taille plus » se traduit le plus souvent par « fausse grosse ». Il s’agirait d’une nouvelle vague de mannequinat censée représenter une nouvelle tendance démographique, les femmes en léger surpoids…
Oui, d’une certaine façon. Je ne suis pas grosse et pourtant je suis considérée comme ronde dans le monde de la mode. Beaucoup de femmes – dont moi – ne ressemblent pas aux femmes minces, voire maigres, de la haute couture traditionnelle. Du coup, le mannequinat curvy m’a aidée, tout comme il aide d’autres femmes à être plus en paix avec leurs corps et à ne pas se sentir mal si elles n’ont pas des corps maigres, et donc beaux selon les standards de beauté féminine de la plupart des magazines. Avant, je n’avais pas confiance en moi à cause de mon corps. Je jouais au foot cinq à six fois par semaine, et je devais quand même faire attention à mon alimentation parce que je pensais que j’étais trop grosse. Maintenant, j’ai une vision extrêmement différente de mon corps.

Tu as l’impression de représenter ce boom démographique des « vraies rondes » ?
Oui, bien sûr. Les femmes peuvent s’identifier à des mannequins aux mensurations moyennes et se dire, «Hey, elle me ressemble». Elles se rendent alors compte que, même rondes, elles peuvent faire partie du monde de la mode.

Interview FELIX MACHEREZ

 

60 ANS DE MODÈLES « CURVY »

–> ANNÉES 50 Marylin Monroe accède au statut de star hollywoodienne et à celui de sex-symbol. L’icône de beauté révolutionne l’esthétique du corps de l’époque avec un 42 de tour de taille et inspire au passage les futures mannequins «rondes».

–> ANNÉES 90 Quelques mannequins «curvy» – taille 42 à 44 – sont au centre de grandes campagnes publicitaires, ont des rôles dans des séries télé américaines et sont présentes dans les média internationaux.

–> 2010 Première «Full Figured Fashion Show» avec la participation du modèle «plus-size» Gwen DaVoe. Cet événement a mis en lumière le mannequinat «curvy» et attiré l’attention des marques et des distributeurs sur ce nouveau marché.

–> 2013 En septembre 2013, Eden Miller est la première styliste/créatrice de vêtement «plus-size» a avoir son propre défilé à la New York Fashion Week. La modèle «curvy» devient mainstream.

–> DEPUIS 2014 Le business du vêtement «plus size» est de plus en plus rentable et représente près de 16% de l’industrie textile pour femme (16 milliards d’euros), selon le NPD Group*. Aux EtatsUnis, la moyenne de taille est 44 – par rapport à 40 in 1985. 64% des femmes y sont donc considérées «plus-size». Le marché des modèles «curvy» explose.

F.M.


Paru dans Technikart #199, mars 2016

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