A la recherche du swinging sixties cambodgien

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En 1975, les Khmers rouges liquidaient la totalité des musiciens d’avant-garde du Cambodge. Quarante plus tard, des formations musicales occidentalo-khmères font revivre l’exaltante scène cambodgienne des années anté-apocalyptiques. Reportage.

Dans la France giscardienne assoupie, l’histoire s’accélère : Jeanne Calment fête ses cent ans, Citroën cesse la production de la DS et Marcel Mordekhaï Gottlieb, alias Gotlib, trompe son ennui en lançant le premier numéro de Fluide Glacial. Au même moment, à l’autre bout du continent eurasiatique, d’étranges petits hommes en noir venus de l’hinterland cambodgien pénètrent dans les rues de Phnom Penh, promettant à qui veut l’entendre l’abolition de l’ancien monde réactionnaire et l’établissement hic et nunc du paradis communiste. L’entière population du Cambodge est déportée en trois jours vers des camps de travail tandis que l’intégralité des forces vives – comédiens, médecins, sportifs, musiciens, fonction- naires, cinéastes, élites religieuses, etc. – est traquée et liquidée. Quatre ans plus tard, un quart de la population a été décimé et l’arasement culturel a été mené à son terme. Cambodge année zéro.

Quarante ans plus tard, je marche dans les rues de Phnom Penh, slalomant entre les motocyclistes nonchalants et les bolides arrogants de la nouvelle classe bourgeoise quand, à l’angle de la rue Angkor et de la Krala Hamkong, une boutique, ou plutôt une galerie d’art, attire mon attention. D’immenses posters multicolores sont affichés sur ses murs blancs, tandis que plusieurs objets de décoration réveillent la nostalgie du Cambodge des années soixante. J’y reconnais quelques figures connues : Sinn Sisamouth, l’indépassable crooner des swinging sixties cambodgiennes ; Ros Serey Sothea, la chanteuse à la voix d’or ; Pan Ron, la rockeuse lilliputienne. Trois monstres sacrés ; trois destins liquidés sous le soleil des Khmers rouges. Julien Poulson, un Tasmanien à la jovialité non feinte, est à l’initiative de la galerie Space Four Zero, spécialisée dans l’édition limitée d’objets pop art. Il a jeté son dévolu sur le Cambodge anté-apocalyptique des années soixante, se passionnant pour les expérimentations musicales façonnées sous le règne autocratique du prince esthète Norodom Sihanouk. Car le Cambodge d’avant les Khmers rouges a été le laboratoire d’une exaltante fusion occidentalo-khmère qui n’a rien perdu de sa puissance lorsqu’on la (re)découvre aujourd’hui.

Ce mouvement de fusion musicale commence dès les années vingt à Phnom Penh : une nouvelle classe de fonctionnaires cambodgiens, travaillant pour l’administration française, fait son apparition ; découvrant les instruments venus d’Europe – banjo, mandoline, violon, etc. –, ils ont l’idée de les mêler à des thèmes traditionnels campagnards ou aux mélodies de la musique de cour royale. Dans les années cinquante, Norodom Sihanouk, soucieux de fonder une « culture » nationale qui puisse s’affirmer face au rival thaïlandais, encourage la variété cambodgienne qui se popularise grâce à la Radio Nationale Khmère. Des centaines de jeunes « talents » se lancent dans la chanson, repéré(e)s à l’occasion de télécrochets géants organisés sur les pelouses du Musée national. Dans les années soixante, c’est le disque vinyle et les appareils gramophones qui font leur apparition à Phnom Penh, puis un studio d’enregistrement. Les masters sont envoyés à Singapour ou Hong Kong puis les disques reviennent sur les marchés cambodgiens. Quelques musiciens astucieux se mettent à l’écoute des radios de l’armée américaine qui depuis Saïgon déversent sur les campagnes indochinoises des heures de rock’n’roll, de funk ou de surf-rock destinées à divertir les boys. C’est à cette époque que Sinn Sisamouth a l’idée de composer une indépassable version khmère du House of the Rising Sun du groupe The Animal ; ou que la jeune Ros Serey Sothea, bien avant Bananarama, reprend le Venus des Shocking Blue. Vers 1963, une autre chanteuse se fait entendre sur les radios cambodgiennes : petit gabarit mais voix puissante, Pan Ron multiplie les textes sarcastiques, mêlant allègrement les registres, du twist au mambo en passant par le cha-cha-cha, le rock psychédélique et la chanson populaire khmère. Vers la fin des années soixante, elle fait pleurer les foules avec Snaeha, une reprise déchirante du Bang Bang de Nancy Sinatra. Mais tout s’achève en 1975. Sinn Sisamouth, l’homme aux trois mille chansons, est fusillé dès le printemps 1975 et une légende invérifiable affirme qu’on lui a préalablement coupé la langue ; Ros Sereysothea est déportée vers un camp de travail, mariée de force à un cadre khmer rouge et disparaît vers 1978 ; la petite Pan Ron est abattue, peut-être dès 1975 à Takéo ou lors des grands massacres de 1978. Et pour des milliers d’autres chanteurs, danseurs, sculpteurs, écrivains, c’est le même destin.

Retour à la galerie Space Four Zéro. Les martyrs s’affichent en grand format, rehaussés de couleurs pimpantes et de motifs à la Stanley Miller. Mais dans la boutique, c’est le Cambodian Space Project, le groupe né d’une rencontre entre Julien Poulson et une chanteuse de karaoké, Kak Channthy, qui bénéficie d’une place de choix, fusionnant les styles, alternant reprises et compositions originales. Et à une jeunesse adolescente qui se nourrit désormais de Rihanna ou de Boys Bands coréens, les Cambodian Space Project aiment à faire entendre des textes et des voix certes mâtinées d’influences occidentales mais qui s’enracinent avec force dans la terre et l’histoire khmères. Même s’il est l’un des groupes les plus ac- tifs du moment, le Cambodian Space Project n’est pas la seule formation musicale de fusion occidentalo-khmère. Mieux : il fait des petits. Dernier né de ces projets satellites, le Bokor Mountain Magic Band, suscité par l’infatigable Julien Poulson, a la chance d’avoir comme chanteuse une jeune Khmer krom (une Khmère du sud-Viêtnam) de vingt-quatre ans, Lue Thy, dont la voix n’a d’égale que le charme gracile. Avant, une autre formation avait commencé à défricher le terrain : Dengue Fever, formé autour des frères (californiens) Ethan et Zac Holtzman et d’une chanteuse cambod- gienne, Chhom Nimol, est également né de la volonté de perpétuer l’héritage des grandes sœurs Ros Serey- sothea et Pan Ron. Actifs depuis 2001, Les Dengue Fever réussissent ainsi à marier de façon étonnamment convaincante des influences bigarrées, lorgnant à la fois vers le rock psychédélique, la chanson populaire khmère – notamment le romvong ou le rom kbach –, l’éthio-jazz inspiré de Mulatu Astatke ou le molam de Thaïlande, cette musique dansante du pays Isan à partir de laquelle le groupe Limousine a conçu son album Siam Roads. Et dans un tout autre style, moins nostalgique de l’âge d’or cambodgien mais tout aussi versé dans l’« interculturel » musical, Dub Addiction s’est créé à Phnom Penh en 2011 autour du contrebassiste Sébastien Adnot. La musique populaire cambodgienne, avec ses tempos indolents, se coule d’ailleurs avec une fluidité stupéfiante dans le registre ragga/dub.

Aujourd’hui, quarante ans après leur exécution, Sinn Sisamouth, Ros Serey Sothea et Pan Ron occupent un espace paradoxal : dupliquées ou pillées, magnifiées ou massacrées, leurs mélopées se laissent partout entendre, dans les autobus, les boutiques, les beer gardens, les salons à karaoké, sous les auvents des mariages ou dans les kermesses de l’arrière-pays ; la jeunesse, volontiers amnésique, en connaît les pleines paroles mais ignore tout, le plus souvent, du destin crépusculaire de leurs auteurs.

                                                                                                                                  Bruno Deniel-Laurent




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