Vincent Cespedes, 28 ans, prof de philo en zone sensible et accessoirement cascadeur dans « le Pacte des loups », avait déjà calmé tout le monde il y a un an avec son essai sur le Loft : par la puissance et le style de son invective, par la générosité avec laquelle il s’adressait à ses élèves de banlieue, « I Loft you » s’était détaché de la masse. Un an déjà : alors que certains intellectuels parisiens, aveugles au conformisme gerbant des lofters et de leurs fans -même façon de parler, de danser, de baiser- se forçaient à voir dans le show de M6 le triomphe quasi autofictionnel d’intimités rendues publiques, Cespedes se proposait de rendre à une jeunesse décérébrée par Nike et Loana sa colère et sa rage. Il récidive aujourd’hui avec « la Cerise sur le béton ». Et on retrouve dans son regard sur l’insécurité et les violences urbaines cette même salutaire sensibilité à ce qu’il reste d’une colère dévoyée. Si les dites violences sont le plus souvent le fait d’abrutis décervelés par les marques et la télé, ces abrutis-là ont encore au moins un semblant d’énergie, autre chose au ventre qu’un paquet de Chipster, et c’est pourquoi, justement, ils sont si minoritaires. Les médias, pourtant, ne nous montrent qu’eux. Les politiques ne nous parlent que d’eux. Soupçon.
Dans une langue furieuse charriant autant de trouvailles stylistiques que d’inventions conceptuelles, Cespedes nous montre que la surmédiatisation des dérapages de ces derniers rebelles est loin d’être innocente. Elle vise à détourner notre attention de ce qui est pire : l’immense majorité des autres, la jeunesse entière de l’Aphélie (en son sens astronomique, le point de l’orbite d’une planète le plus éloigné du soleil), gavée de Coke et de Danette, sans plus aucune colère mais tout aussi décérébrée. Et qu’on ne voit jamais au 20h00. Victime d’un Etat qui laisse la marchandise faire la loi en banlieue, le traitement infligé aux filles dans les lycées sensibles n’étant d’ailleurs qu’un des symptômes de cette marchandisation du monde. L’auteur dédie ce livre aux jeunes de l’Aphélie. Ses élèves. A tous ces mineurs délinquants débutants qui s’empressent de récidiver pour répondre au laxisme de la justice, de la police et de l’école, et regardent en boucle des films X qu’ils tentent de reproduire dans les chiottes du lycée. Aux filles qu’ils font tourner parce qu’ils ont repéré qu’elles n’avaient ni grand frère ni grande maîtrise de la parole. A tous ces jeunes Arabes victimes d’un laxisme qui n’est que la façon dont l’Etat s’adapte à la mondialisation.
Cette condamnation du laxisme actuel pourrait sembler réactionnaire. Immense contresens. Cespedes veut justement nous montrer que cette phase de laxisme n’est qu’une ruse de l’époque, déjà observée à New York, annonçant en le rendant nécessaire un tournant répressif d’autant plus violent. La solution ? Revoir « Matrix », entrer dans la matrice et scier les connexions, prendre appui sur ces restes d’énergie, réformer le bac et l’école, qu’elle redonne aux élèves le goût des mots de leur révolte, et non le réflexe de cliquer, se jeter dans l’Europe pour échapper au monde de la marchandise, parler l’esperanto, retrouver un rap engagé, expliquer aux profs que le jeune Arabe, lorsqu’il leur coupe la parole, leur manifeste son intérêt, pratiquer les arts martiaux et la démocratie, prendre la parole et le pouvoir, avoir envie surtout de comprendre pourquoi les jeunes de l’Aphélie nous regardent « avec des yeux de clébar », de comprendre que la raison d’Etat sait trop bien ce qu’elle fait lorsqu’elle laisse exploser quelques incendies filmés par TF1. Prendre aussi le risque de dire quelques conneries, philosopher en cascadeur.

« La Cerise sur le béton » (Flammarion).

Sortie le 8 mars.