Usul peut-il nous débarrasser des youtubers ?

UsulCapture

Choix du temps long, sujets complexes et engagés, refus de la publicité, Usul est un youtubeur résolument à contre-courant. Ses vidéos d’une demi-heure consacrées à BHL ou à l’économiste Frédéric Lordon engrangent pourtant les vues par centaines de milliers. Mais comment fait-il ?

 

En juin 2014, Al Jazeera lance AJ+. Un média pensé pour Facebook qui traite l’info à l’aide de vidéos très courtes. Conflit syrien, violences policières et traité de libre-échange nord-américain sont expédiés en moins de deux minutes. Un montage saccadé, quelques phrases affichées plein pot et deux/trois tweets pour créer l’illusion d’une opinion publique. Comme si le temps de l’information devait s’aligner sur celui du scroll, de l’accélération permanente de l’information et de la course au clic… Un youtubeur prénommé Usul – comme le personnage de Dune – a choisi de faire le pari inverse. À une époque où ralentissement et temps long revêtent parfois des allures de douce utopie, il résiste encore et toujours à l’envahisseur. Ses vidéos, consacrées aux pires et aux meilleurs penseurs de notre époque, durent entre 20 et 30 minutes et cumulent chacune des centaines de milliers de vues.

Ce Breton de 29 ans, passé par les Beaux-Arts et la LCR, commence la vidéo en 2008. En 2011, il tape dans l’oeil de jeuxvideo.com, qui le rémunère en échange d’une chronique hebdomadaire, 3615 Usul. Son personnage de professeur pince-sans-rire et sentencieux, accompagné de son acolyte Dorian, scrute le jeu vidéo sous toutes ses coutures, pointant au passage les dérives du marketing ou le sexisme de la production. « Je cherchais à légitimer le jeu vidéo comme un art à part entière. Je me suis rendu compte que ce qui en faisait une marchandise et une sous-culture se retrouvait ailleurs : le pouvoir du marketing et de la communication, la toute-puissance des actionnaires… » Usul quitte jeuxvideo.com en 2014 après un podcast en forme de lettre de rupture, consacré à la presse jeux vidéo et à ses conflits d’intérêts. Il souhaite un format long, pour développer la critique du système qui se dessinait en filigrane dans 3615 Usul. Ainsi commence la série Mes chers contemporains. Ici, pas de face caméra : Usul n’est présent qu’en voix off. La séquence repose sur des images d’archives, des illustrations et des schémas. « Je cherchais un format plus intemporel, pour ne pas m’adresser qu’aux jeunes. Je ne suis pas sûr que le face caméra vieillira bien. »

FAIRE FACE À ALAIN SORAL

Chaque vidéo se consacre à une « personnalité marquante de notre époque », appréciée ou honnie par UsulUsul, qui « ouvre une fenêtre » et sert de point d’entrée à une réflexion. BHL révèle le simplisme de la pensée des « nouveaux philosophes » et le système médiatique qui leur permet d’exister. Les économistes Frédéric Lordon et Bernard Friot ouvrent une réflexion sur la place du travail dans nos vies. Elisabeth Lévy incarne la capacité du racisme à se dissimuler derrière un discours républicain. Étienne Chouard déclenche une critique de la dérive oligarchique des démocraties et de l’Union Européenne. Un vrai travail d’éducation populaire qui manquait sur YouTube, selon Usul. « Il y avait un trou. La gauche critique est très intellectuelle mais ne fait pas forcément de travail de vulgarisation. Quand on cherche une pensée critique sur YouTube, on tombe sur Alain Soral… »
Si Usul revendique une appartenance politique, c’est donc à la « gauche critique », tendance Occupy Wall Street. « Ma revendication, c’est moins de domination, plus de démocratie, partout, en politique, dans les entreprises… Mais quand on dit ça, aujourd’hui, on vous prend pour un dingue. »

Le vidéaste a renoncé à la publicité grâce à la plateforme Tipeee : 1276 internautes lui permettent de lever 9 215 euros à chaque épisode de Mes chers contemporains. Ce qui finance le matériel, les collaborateurs d’Usul (notamment un illustrateur) et lui permet de se verser un salaire. Le renoncement à la publicité poursuit un double objectif. Le premier est idéologique : la critique du capitalisme est au coeur de Nos chers contemporains, et Usul ne souhaite pas nourrir le système qu’il dénonce. Le second nous ramène au point de départ. « Sur YouTube, la rémunération fonctionne au clic, et il est plus rentable de faire quatre vidéos de cinq minutes qu’une de vingt minutes. J’ai cherché à m’extraire de cette logique. On a décrété que les gens aimaient les vidéos courtes, mais ils sont tout à fait capables de regarder des vidéos de 30 minutes ou d’une heure. »

ANTOINE HASDAY
youtube/ usulmastaz


Technikart #197

TECHNIKART-197

 




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