suzy mercredi

Tout les monde m’appelle Suzy – Chapitre 4

Chapitre 4 :

-Le flic doit recomposer une infinité d’étapes en une suite logique. -Diriez-vous de vous que vous êtes logique ?

-Je dirais qu’une enquête, c’est de la logique. A vous de construire un raisonnement.

-Pourriez-vous m’expliquer ?
-Je vous donne un exemple avec la proposition suivante:

Monsieur X aurait tué sa chienne.
Argumentation : Puisqu’il serait parti en cachette avec sa chienne et aurait eu un accident.
Axiome : un accident prémédité peut être un assassinat.
Conclusion : La chienne de Madame X aurait donc été assassinée par Monsieur X dans un accident de voiture intentionnel.

Une déduction imparable entre les contradictions et la réalité inéluctable, n’est-ce pas ?

Séance de Biscotte le 19 août 2007.

*****

Biscotte est tout content. L’idée de reprendre du service est exaltant. Mais il est paniqué. Sa psy lui a expliqué qu’il doit apprendre à travailler en équipe.

-Vous n’avez pas le choix. Sinon vous aurez forcément des problèmes avec votre hiérarchie.

(Merci, c’est déjà fait.)

Elle a commencé à faire son speech sur « la peur de l’autre ». Et à justifier les séances en expliquant qu’elle était là pour le soutenir dans les moments de détresse.

-Vous verrez, ce n’est pas si compliqué.

Dès ses premiers mots, il a compris que sa seule façon de s’en sortir était de jouer le jeu. Son regard s’est posé sur les jolies jambes. Rarement vu des jambes aussi…expressives.

-Ca va, Biscotte ?

Ce jour-là, il est resté très silencieux. Mon Dieu ! Il sentait que ses yeux comprenaient ce qu’il pensait. Oui, je vous trouve jolie. Désolé, je ne peux pas travailler avec les autres. Elle a insisté.

-Il faut bien commencer un jour.

-Oui, mais c’est difficile de travailler avec quelqu’un que l’on ne connait pas vraiment.

-Vous pensez au commissaire ?

-Non, je pense à mon assistant qui m’a été imposé par le commissaire. Ce qui revient au même.

-Et alors ? Vous travaillez avec lui déjà depuis trois mois…

-Non, je le croise seulement à la machine à café depuis trois mois…

Alors en rentrant chez lui, il a consulté le dossier personnel de son assistant. Il lui a suffi de pianoter quelques touches pour découvrir sa fiche. Et la première chose qu’il a vue, en craquant le code confidentiel, c’est que Guillaume était un orphelin. (Ca lui faisait de belles jambes. Bien sûr, pas tout à fait les mêmes

que celles de sa psy.) Seulement voilà, après une lecture plus attentive, il devait admettre qu’il n’avait rien à lui reprocher. Guillaume était en apparence parfait.

– Bac à 16 ans. Premier au concours de police. Sportif. Célibataire et tireur d’élite…Bref un coéquipier idéal. Sauf peut-être son nom: Lamiche. A eux deux, ils faisaient la paire : Biscotte et Lamiche…Beaucoup de commissaires auraient évité. (Sanglier était assez con pour ça !)

Aussi, à 8 heures ce matin, Biscotte quitte son appartement, plutôt rassuré. Travailler avec Guillaume, ce n’est pas si mal. Au volant de sa voiture, il voyage en pensée sur « ces longues perspectives coupées de lumière et d’ombre. » Baudelaire a raison. Le monde n’est pas uniforme. Et même si cette enquête a quelque chose de réjouissant, il devra faire un effort. Il se rend bien compte qu’il n’a jamais été très social. Au lycée, son prof de sport ne cessait de lui répéter : Allons, Biscotte, allez chercher le ballon. Mais on ne lui passait jamais la balle bordel ! Personne ne voulait faire partie de son équipe…

Biscotte se pince les lèvres. Pourquoi se raconte-t-il tout ça ? Tous ces trucs qui ne lui font pas du bien ? Pourquoi sa psy lui impose-t-elle ce changement, à lui qui a toujours eu un blocage ? Et là, il donnerait n’importe quoi pour se retrouver dans une île déserte seul avec lui-même. Mais il veut y croire. Elle lui a dit :

-Commencez par un sourire et vous verrez bien.

Qu’est-ce qu’il a à perdre ? Arrivé à son bureau, Biscotte arpente les couloirs, le cœur serré. En chemin, il croise Guillaume :

-Vous allez bien ?

-Oui, et vous ?

Biscotte incline la tête pour donner son plus beau profil. Mais l’assistant ne donne pas de réponse. Il ne faut pas paniquer. Tout est là : la première impression. Pour former un jugement instantané, nous dépendons d’un ensemble de neurones. Or la vitesse de transmission d’un neurone dépend de l’individu. Peut-être que son assistant est lent ? Qu’il réfléchit entre un « oui,

ça va ou oui, ça va bien »…Alors en pensant à cette option, Biscotte a un léger rictus au niveau des lèvres. Au même moment, son assistant se contente de secouer la tête en souriant. Miracle ! Le contact s’est bien passé.

-Du nouveau sur la famille Friquet ?

-Non, Monsieur Friquet est toujours dans le coma.

Biscotte se renseigne sur la collision.

-A quelle heure a eu lieu l’accident ?

-10 h30. La nouvelle est tombée quelques minutes après la venue du professeur Pathos.

-Comment ça ?

-C’est le psychiatre de la fille Friquet qui est venu m’annoncer en personne la disparition de Framboise.

-C’est curieux ? Vous voulez dire qu’en même temps que vous appreniez l’accident de Monsieur Friquet, on vous signalait la disparition de sa fille ?

-Exactement. Parfois le sort s’acharne, Monsieur l’inspecteur.

-Croyez-vous au hasard, Guillaume ?

-Ben non…Je crois que non.

-Et bien moi non plus. Surtout lorsqu’il s’agit de la famille la plus riche de France.

-Tenez, voici le rapport de la gendarmerie. Vous verrez : la collision a eu lieu sur la départementale 26 au carrefour de la nationale entre une camionnette et la voiture de Monsieur Friquet. Visiblement le conducteur a voulu éviter un cycliste.

-Et le conducteur de la camionnette ?

-Il s’en est sorti. Vous verrez : tout est écrit. Il n’a rien pu faire.

Biscotte le remercie. Il va pour sortir de la pièce. Mais se cogne à nouveau contre le bureau. Surprise, Guillaume ne rit pas et ramasse le document. Pour

la première fois, on ne se moque pas de lui. Il retourne à son bureau, le cœur léger. Puis il survole le rapport :

-Il n’y a donc que deux victimes, constate l’inspecteur : Monsieur Friquet et son chien. Une explosion s’est produite après l’arrivée des premiers secours. La voiture était sous haute tension. Le phénomène reste encore inexpliqué.

Quelques minutes de lecture lui suffisent à confirmer un problème électrique Question :

Est-ce que Suzy aurait été électrocutée pendant l’accident ? Si oui, Monsieur Friquet ne serait pas responsable des sévices corporels.

Biscotte relit. Le rapport de gendarmerie parle d’une voiture sous haute tension. Le plus étonnant, c’est que la voiture aurait atterri dans un champ de maïs, sous un soleil éclatant. Aucune construction donc et il faisait très beau. Aussitôt, Biscotte vérifie la localisation précise de l’accident. (La première centrale électrique se trouve à plus de 200 km.) Pourtant, Suzy s’est faite électrocuter. La mort proviendrait donc d’un dégagement d’énergie non répertorié. Biscotte réfléchit. Peut-être existe-t-il une autre explication ? Le mieux serait de se rendre sur place. Aussitôt, il appelle Guillaume :

-Euh…Excusez-moi, j’ai un petit service à vous demander, dit-il en se raclant la gorge.

Son assistant le regarde un peu ahuri.

-Oui…Vous m’avez appelé ?
-Pourriez-vous aller à cette adresse ?
C’est la première fois qu’il accepte de déléguer. (Sa psy serait fière de lui.) Une heure plus tard, il aperçoit un signal lumineux :
-Allo ? C’est Guillaume.
Mon Dieu, ça marche ! Son assistant aurait des infos.
-La voiture est entrée dans un générateur.
-Il y a donc bien une source électrique ?

-Oui, c’est exact. Celle-ci est prévue pour l’arrosage automatique du champ de maïs. Mais jamais un accident de ce genre n’a été signalé.

-Expliquez-vous…

-En principe, la tension d’un générateur de ce type reste trop faible. Pour info, elle ne dépasse pas 24 V. Sachez que la tension de sécurité a été respectée.

(Merde, qu’est-ce que cela veut dire ?).

Guillaume précise en chuchotant.

-Attention, je ne peux pas trop vous parlez. Des experts militaires sont sur place. Et j’ai l’impression d’être espionné.

-De quoi parlez-vous ?

-Des hommes m’écoutent. Ils sont mandatés par le colonel Wurtz, chef de la Brigade des pompiers. Je crois qu’ils appartiennent à une unité spéciale de la gendarmerie.

-Comment cela ?

-Le colonel a perdu deux de ses hommes suite à l’intervention du 17 août. Par conséquent une enquête vient d’être diligentée.

-Pardon, vous pouvez répéter ?

-Je vous dis que les deux pompiers qui sont intervenus le jour de l’accident sont morts d’une crise cardiaque.

-Vous plaisantez ?

-Non.

Biscotte en a le souffle coupé.

-On ignore encore si leur disparition a un lien avec l’accident. Mais ce que l’on sait, c’est que les deux pompiers avaient un sacré problème.

-Pourquoi ? demande Biscotte.
-Parce qu’ils ont amené Suzy à l’hôpital.

Biscotte ne sait pas s’il a bien entendu. Alors il préfère répéter :

-Excusez-moi, vous voulez dire que les deux pompiers qui sont morts, se sont pointés aux urgences avec le chien ?

-Exactement. Ils ont dû oublier qu’un chien était un animal.

Et le flic se met à rire. Silence.

Comment faut-il réagir quand on ne trouve pas ça drôle ? Pourtant sa psy lui a déjà expliqué :

-N’essayez pas d’être trop intelligent Biscotte. Ce qu’il faut, c’est entrer en contact avec l’autre. On rit, vous riez. On pleure, vous pleurez. Et quand ça devient plus difficile, rappelez-moi.

Alors Biscotte se concentre. Son rire arrive avec quelques secondes de retard et quand enfin, il entend un léger gloussement…Pas de chance ! Son assistant a déjà raccroché. Eh oui. Pas facile tout ça ! Personne ne devine les efforts surhumains qu’il fait pour ressembler à tout le monde. Mais Biscotte n’est pas tout le monde. Ce qui relève en principe de l’évidence dans les relations sociales, reste mystérieux pour lui. Pourtant il ne souffre pas de cécité psychique (déficit cérébral détruisant la perspicacité, donc la possibilité de lire les pensées ou intentions des autres). Non, rien de tout cela. Biscotte est juste un peu décalé. A vrai dire, il lui suffirait de nettoyer un peu ses lunettes de temps en temps pour s’apercevoir qu’il existe des gens autour de lui…

-Vous incarnez un homme distant ; mal à l’aise avec les émotions…Vous n’accordez pas facilement votre confiance. C’est pourquoi, je suis ici pour vous aider.

L’inspecteur commence sérieusement à douter. Mais heureusement, le moral revient aussitôt, lorsque son assistant le rappelle :

-Au fait, j’ai oublié de vous parler d’une cérémonie pour les pompiers. Elle aura lieu demain à 17 heures au cimetière militaire.

L’occasion est trop belle ! Biscotte en profite pour savoir s’il y a du nouveau sur la disparition de Framboise Friquet…Mais l’assistant ne lâche rien.

-Hein, quoi ?

Guillaume arrête la conversation en souriant. Bravo pour le beau numéro du flic, pense Biscotte. (La vie est ainsi faite, on ne gagne pas à tous les coups !)

-Vous n’avez donc aucune nouvelle, constate-t-il.

En même temps, il n’est pas étonné. Aucune recherche de grande envergure n’a été entreprise. La photo de la fille Friquet se trouve discrètement au fond d’un carton dans la salle des objets trouvés. A ce niveau-là, ce n’est plus de la discrétion mais le black out total. C’est à se demander si la mère est au courant ? Du coup, Biscotte se pose à nouveau la question: pourquoi cette femme semble plus préoccupée par la mort de son chien que par la disparition de sa propre fille ? Il n’a toujours pas de réponse pour le moment.

C’est alors que Biscotte raccroche et reprend le fil de ses pensées…Une femme porte plainte pour la disparition de son chien et oublie de parler de la disparition de sa fille. Elle affirme que son chien est mort électrocuté alors que rien n’explique la source électrique. Elle accuse son mari d’avoir assassiné son chien alors que celui-ci aboie à longueur de journée.

Une image explose dans son cerveau : un chien aux supers pouvoirs. Qu’est-ce que cet animal aurait dû avaler pour avoir une telle énergie ? La pile de la télécommande ? Ou le rasoir de Madame ? Biscotte explose de rire. Cette hypothèse est folle. Mais expliquerait peut-être pourquoi son maître avait envie de s’en débarrasser. (Il pense au chien bien évidemment !) Comme lui, il n’aurait pas hésité !!!

Bizarrement, c’est à cet instant précis qu’il revoit Madame Friquet dans sa jolie jupe plissée : une bourgeoise irréprochable avec sûrement des tas de petits secrets. Demain sans faute, il ira l’interroger.




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