Tout le monde m’appelle Suzy – Chapitre 7

suzy

Chapitre 7

L’autopsie, c’est l’appropriation d’un corps. Un cadenas bien verrouillé qui empêche les proches de franchir la porte d’entrée.

C’est alors que les ongles, les orteils, les cheveux, les organes, les poils, les tendons, les muscles…tout, absolument tout entre dans le domaine public…

Le flic devient alors un charognard « à l’assaut de la dépouille ».

Je suis toujours terriblement impressionné par la vision d’un cadavre. C’est l’image d’une personne, découpée dans son intimité.

Séance de Biscotte le 22 août 2007

*****

« Vive moi !» L’inspecteur Biscotte exulte sur un banc public. Il sait bien qu’il ne devrait pas se faire remarquer. Mais sa psy a insisté :

– Il n’y a pas de petite victoire Monsieur l’inspecteur…Chaque fois que vous faites quelque chose de bien, complimentez-vous…

Sa thérapeute lui a tout expliqué. Son manque d’estime de soi était simplement le résultat d’un amour qui n’avait pas pu être donné. Il ne pouvait donc goûter au bonheur avec légèreté dans la mesure où il était coincé dans un passé marqué par la culpabilité et la dépression infantile précoce. Seule la prise de conscience de son histoire familiale lui permettrait de se libérer de ce passé. Pour cela, Biscotte devait réapprendre à s’aimer.

-Vous verrez ce n’est pas compliqué…Le bonheur vient de vous-même. Il représente une disposition, une aptitude interne psychique. Tout commence par être soi. Ce qui signifie pouvoir s’exprimer en son propre nom.

Voilà pourquoi Biscotte est content. Très content…Pour une fois, il ne s’est pas laissé faire. Pourtant Sanglier voulait bel et bien lui retirer l’affaire sous prétexte qu’on n’était plus dans une affaire de chiens écrasés. (La belle excuse !) C’est à ce moment précis que Biscotte l’a regardé calmement. Et qu’il a trouvé les bons mots…

-L’enquête sur un chien s’exerce avec les mêmes prérogatives que pour un humain, n’est-ce pas ?

Sanglier l’a regardé les yeux écarquillés. Et Biscotte n’a pas hésité à lui sortir un beau discours.

-Voyez-vous, Monsieur le commissaire, le code de procédure pénal ne tient pas compte de la personnalité de la victime. Peu importe qu’il s’agisse d’un animal. Ce qui interpelle ce sont les circonstances qui ont conduit au décès.

Les phrases étaient simples mais efficaces.

-S’il subsiste la moindre interrogation, l’enquêteur doit faire son métier : c’est- à-dire enquêter. A ce titre, j’ai conscience de mes responsabilités.

Pour les responsabilités, le commissaire a très vite recadré :

-D’accord, vous continuerez à travailler en binôme avec Guillaume. Et pour le reste, tenez-vous à carreau.

-Oui, Monsieur le commissaire.

Une fois l’entretien terminé, Biscotte aurait volontiers remercié Sanglier. Mais quelque chose dans l’expression de son visage l’en dissuada. On aurait dit qu’il venait d’attraper un coup de soleil. Sanglier est devenu tout rouge…Mais lui, Biscotte, était heu…reux ! Alors, il est sorti prendre l’air. A 14 heures, Biscotte a rarement été dans cet état. Il écoute un merle qui chante…

A 15 heures, l’inspecteur retourne à son bureau. En chemin, il reçoit un autre coup de fil. C’est le médecin légiste. La mort du vétérinaire se situerait aux alentours de 19 heures. Le médecin lui confirme que l’électrisation est incontestable. Des lésions de nécroses sont visibles au niveau des mains. Ce qui serait, selon lui, le point d’entrée, c’est-à-dire le contact avec le conducteur électrique. L’utilisation de son bistouri électrique pourrait en être la cause. Une campagne de prévention a été menée pour les professions exposées à l’électricité. Visiblement le vétérinaire n’a pas été assez vigilant.

-Un peu con tout de même, il aurait pu mettre des gants !!!

Mais ce n’est pas tout, les lésions neurologiques résulteraient d’un courant bien plus élevé que celui qu’un bistouri peut produire. Il faudrait plus d’un million de volts pour produire des brûlures tissulaires aussi profondes et aussi sévères.

-Que voulez- vous dire ?

-Ce que je dis : c’est que le vétérinaire a été foudroyé…Et que le bistouri n’a pas suffit. A moins qu’il y ait eu un stimulateur électrique. Quelque chose qui aurait pu augmenter l’intensité….

– Comment ça ?

-C’est très simple, Biscotte. Vous permettez que je vous appelle Biscotte ?

Une phrase qu’il a entendu pendant toute sa scolarité et qui trahit un sarcasme professoral.

-Oui. Dit Biscotte un peu inquiet.

-Les lésions occasionnées par le passage du courant électrique dépendent de différents paramètres. Je peux vous affirmer que l’intensité et la tension du courant étaient hors normes.

Biscotte ne sait pas ce que représente un courant haute tension. Mais s’il comprend bien, la mort du vétérinaire aurait été foudroyante. En moins d’une seconde, son cerveau aurait explosé. Et c’est justement ce qui l’agite. Le vétérinaire lui précise :

-Pour détruire le cerveau de cette manière, il faut dépasser les 2000 volts. Or s’il y avait eu une telle intensité, le corps aurait forcément brûlé. Ce qui veut dire que l’intensité a diminué une fois que le vétérinaire a perdu connaissance.

-Vous pensez que cette électrocution est suspecte ?

-Je crois qu’il va falloir creuser, Monsieur l’inspecteur. Mais la dernière fois que j’ai entendu parler de ce genre d’électrocution, il s’agissait d’un prisonnier mort sur une chaise électrique.

En entendant le médecin légiste, Biscotte pense à autre chose : l’implication de Suzy dans cette électrocution. Il tente le coup. Et se doute de la réponse.

-Un chien électrique ??? Vous voulez rire ? Comme un poisson électrique ? Voyons Biscotte, vous délirez ! Et quand bien même il existerait, ce foutu chien, il serait incapable de produire une décharge électrique d’une telle intensité.

– Pouvez-vous préciser ?

-Il aurait fallu un générateur à la place du cœur. Un cœur bien imbibé d’ailleurs. Parce que j’ai trouvé un taux d’alcoolémie assez important dans le sang du vétérinaire.

Puis il rajoute :

-On m’a parlé de vous. Et de votre talent à imaginer des choses plus ou moins farfelues, mais là je suis impressionné. Pas besoin d’aller au ciné. Ni de regarder la télé, avec vous.

-Dois-je le prendre pour un compliment, Docteur ?

-Vous pouvez. Mais à votre place, je vérifierais l’état de tous les appareils électriques dans la clinique du vétérinaire.

Biscotte accepte et raccroche tout content. Ce contact téléphonique déclenche en lui une appréciation : « Il aime bien ce médecin légiste. » La vitesse à laquelle son cerveau opère dans sa nouvelle vie sociale est proprement hallucinante. C’est la première fois depuis bien longtemps qu’il a une opinion aussi rapide sur quelqu’un. Il en parlera à sa psy. Biscotte progresse. Yes !!! (Si seulement il progressait aussi vite dans son enquête.)

En effet, les interrogations augmentent de façon exponentielle. En quelques heures, la mort de Suzy présente de nouvelles énigmes. Est-ce qu’un traitement aurait pu modifier son métabolisme ? Car c’est de cela qu’il s’agit…Un chien capable d’irradier son vétérinaire. Son visage est marqué par un front bombé et des petits yeux soupçonneux. La tension de la bouche dénote l’importance du moment. Marc Biscotte est à peu près dans l’état d’Isaac Newton lorsqu’il inventa la loi sur la gravitation. Et si Suzy les avait électrocutés…

Comme toute révélation, celle-ci a un avant et un après, un passage de l’obscurité à la lumière. L’indocilité anarchique des indices de l’univers pré- Biscottien disparait à jamais. C’est là, dans cette idée visionnaire que l’inspecteur appelle Madame Friquet :

-Dites-moi Madame, est-ce que les poussins se trouvaient dans l’étang lorsque Suzy les a ramenés ?

-Non, pas du tout. Ils se baladaient à l’extérieur…

-Mais n’y avait-il pas un point d’eau? Une flaque? Je vous en prie, réfléchissez…

-Oui, il pleuvait ce jour là. Pourquoi ?




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