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Tout le monde m’appelle Suzy – Chapitre 14 – Fin

Chapitre 14 :

Chez un coupable, il y a toujours une victime. C’est cette victime que cherche un flic.

Un peu facile, non ?

Je sais. J’ai toujours détesté cette idée répugnante qu’un meurtre n’était que le résultat d’un problème d’ordre privé. En fait, on ne tue que pour deux raisons : l’argent et le vice.

Séance de Biscotte le 30 août 2007

*****

Allongé sur son lit d’hôpital, Monsieur Friquet tient en ses mains un miroir. Un tout petit miroir collé sur la poche intérieure de sa trousse de toilettes. Les poings serrés. Le visage tendu. Plus que tendu, même paralysé, choqué. Comme s’il ne pouvait pas lâcher son miroir. Comme s’il s’agrippait à lui pour ne pas perdre le dernier objet de son ancienne vie. Lorsqu’il prêtait attention à sa petite personne avec une application constante et soutenue. Oui, c’est à cela qu’il s’agrippe : à l’homme le plus élégant du CAC 40. Celui qui a séduit, conquis, triomphé. Le PDG aux dents blanches. Et non pas l’autre, celui qu’il voit aujourd’hui dans toute sa déchéance et qui le nargue sans concession. Cette loque avec la mâchoire enflée, le nez cassé et le front tuméfié.

-« Miroir, miroir… », mais comment pouvait-il savoir, ce fameux 17 août, qu’il en arriverait là ?

Ce jour là, il a eu peur. Très peur. Suzy était bizarre. La canette de bière serrée entre ses dents. Son poil hérissé. Pour la première fois, elle l’a mordu. Sa chienne s’est jetée sur lui sauvagement. Non, il n’est pas fou. Il parle à l’autre. Celui qu’il voit dans le miroir et …qui n’est pas vraiment lui. Qui est cet homme ? Monsieur Friquet ne connait pas encore son nom. Quand il aperçoit son visage dans ce petit miroir, il sait que Monsieur Friquet a disparu…Son entourage ne s’en est pas vraiment rendu compte à cause de sa fatigue et tout ça, mais lui sait…Monsieur Friquet n’est plus vraiment lui-même…Une partie de son corps appartient à quelqu’un d’autre. C’est sa première prise de conscience…. Et Monsieur Friquet hésite une seconde pour ne pas lui tordre le cou. Malheureusement, il ne peut pas. Parce que cet enfoiré a squatté son propre corps. Comment peut-il avoir de l’agressivité envers quelqu’un qui n’est autre que lui-même ?

Je suis le mystère, dit-il. Et c’est toi que j’ai choisi.

Monsieur Friquet commence à flipper. L’accident est bien pire que ce qu’il avait imaginé. Suzy a profité de son coma pour venir s’infiltrer. Ce n’est pas évident d’apprendre qu’un monstre s’est installé dans ses pensées, un peu comme une clé USB. Une simple électrocution avec son chien dans une chambre d’hôpital, et la bête s’est réinitialisée. Viols, trépanations, mutilations, tout s’est gravé automatiquement dans sa mémoire…En quelques heures, le découpage des membres, les brûlures d’acide, les décapitations…la totalité des meurtres…Tout ce qu’il y a à apprendre en matière de barbarie s’est classé de manière chronologique dans une partie de son cerveau. C’est…terrible. Mais ce n’est pas tout…Le processus est en cours et rien ne peut l’arrêter. La bête qui se trouve à l’intérieur de lui farcit sa tête de tas de choses qu’il n’aurait jamais pu imaginer.

C’est la première fois de sa vie qu’il voit autant d’exécutions. La première fois qu’il voit des actes de torture…Un peu comme des trucs dans les journaux télévisés qu’il n’écoute plus…C’est l’horreur…Il voit l’horreur s’imprimer dans son crâne…Il la sent s’imprégner dans chaque partie de son crâne…Il la sent dans chaque partie de son corps. Lentement mais sûrement. Le sang dégouline de partout…Monsieur Friquet claque des dents.

Il croit que le monstre s’est amusé à découper les gens dans son laboratoire un peu comme…un boucher. C’est le mot. Petit artisan en chair fraîche qui s’est abruti autour d’un morceau de bifteck. Mais il est bien en deçà de la vérité. Monsieur Friquet découvre à son grand désarroi les agissements de ce psychotique. Et toutes ces heures passées à noter dans un carnet les tortures infligées à toutes ses victimes.

Son mode opératoire reste toujours le même : décapitation, éventration et mutilation des organes sexuels…Puis une fois la tâche accomplie, le monstre attend 24 heures avant de reconstruire un pantin désarticulé en chair humaine. Un bras à la place d’une jambe, un pied à la place du nombril. C’est son œuvre.

Personne n’a jamais rien vu de semblable. On compte une vingtaine de scies suspendues à côté des haches. C’est…terrifiant. Ici, l’ancienne cave…qui sert de chambre funéraire…Là-bas une serre remplie de citrouilles…Ah, les citrouilles…C’est son grand truc, les citrouilles. Le drame…c’est qu’il n’arrive pas à les cultiver toute l’année. Il a tout essayé. L’arrosage, l’engrais…Car il n’y a rien de plus beau, selon lui, qu’un corps décapité coiffé d’une citrouille…

Pauvre Monsieur Friquet…Plus la tête se remplit, plus il se sent vide. Il est toujours conscient mais une partie du cerveau ne réagit plus. Les images sont trop violentes. Monsieur Friquet commence à perdre les pédales…

C’est alors qu’il pose le miroir et se met à raisonner sur les conséquences de la réincarnation. Car c’est de cela qu’il s’agit. Une âme vient de s’infiltrer dans son corps. Mais pas n’importe laquelle. L’âme d’un psychopathe, d’un tueur, d’un meurtrier. Ce n’est pas rien, merde !

Supposons que l’âme soit comme un virus, se dit-il, qui contamine l’intégralité de mon corps, alors cette âme pourrait transformer mon esprit et je pourrais devenir…un assassin.

Cette idée le panique…Il se rappelle de l’état anormal de Suzy, les derniers temps. Son comportement des plus bizarres. C’était sans doute pour ça qu’elle l’avait mordu. Suzy n’était plus elle-même. Mon Dieu, son comportement l’avait sidéré…Il ne l’avait jamais vue dans cet état. Monsieur Friquet devient tout rouge. Il n’oublie pas qu’il est un homme colérique. Mais cette fois-ci, il pense à autre chose….La folie, la perte de contrôle. La possibilité de cultiver un sentiment de haine, dont se nourrissent les assassins. Nul doute, il est capable de passer à l’acte.

Monsieur Friquet est paralysé dans son lit. Personne ne peut comprendre ses craintes. Il n’est plus Suzy. Chacun pourrait y voir un signe de guérison. Sauf que lui seul sait que ce n’est pas ça….Le fauve est à l’intérieur. D’ailleurs, l’évocation de l’âme d’un tueur a creusé un grand vide dans son ventre. C’est terrible…Pendant quelques minutes, il se rassure en pensant que tout ceci ne repose sur rien. Mais lorsque l’infirmière entre dans sa chambre et qu’il sent naître une certaine excitation, il sait au fond de lui que le processus a déjà commencé.

Il a une envie terrible de tuer. Alors il saisit un carnet et se met à gribouiller. Ca ne ressemble à rien. Un gros têtard, peut-être ?…Le genre de dessin que l’on exécute lorsqu’on est un enfant…Des personnages sans tête, des yeux globuleux, avec beaucoup de dents. Quelque chose qui devient très vite effrayant lorsqu’on a dépassé l’âge de sept ans…Un lézard, peut-être ? Il pense à sa femme et à sa méchanceté. Le geste est répétitif et violent…La mine du stylo traverse le papier…Ce qu’il développe est…terrifiant. Monsieur Friquet reproduit un des meurtres du Docteur Smith…Ca y est, il se rappelle de son nom. (Un putain d’anglais !) Réincarné en toutou à la limite, mais en rosbif…Plutôt crever. Monsieur Friquet a une terrible envie de pleurer :

-A dog, a dog, my kingdom for a dog, déclare-t-il comme un dément.

Monsieur Friquet s’étonne lui-même. Il balance des mots qui lui viennent naturellement. Les phrases s’enchaînent. Les mots se succèdent dans une fluidité étonnante. Il n’est plus un chien, merde ! Mais un sujet de Sa Majesté…

-Smith ? Where are you ?

Germaine s’approche de lui. My God, il se concentre pour ne pas la regarder. Parce qu’il sait que l’autre est habile. Que Germaine a des seins gros comme des ananas. Que ce salaud aime les grosses poitrines. Et qu’il pourrait s’en prendre à cette pauvre infirmière…Mais Germaine ne bronche pas en l’entendant chanter un « God save the Queen »…

-Un peu de thé ? lui demande-t-elle gentiment.

Il ne lève pas la tête. Et continue à fixer la feuille de papier. Tout est rouge. Monsieur Friquet a un sentiment de déjà vu. Soudain, l’infirmière s’approche de son gribouillage…Elle n’est qu’à quelques centimètres de lui. C’est….flippant. Le parfum de coco rehausse l’odeur de sa peau. Il a une terrible envie de la toucher…Tout à coup son feutre tombe à terre. Et Germaine se baisse pour le récupérer. Il contemple fasciné sa jolie blouse fendue. Attirance magnétique. Ses fesses, son sourire, ses cuisses…L’infirmière lui tend son stylo. Le Docteur Smith le supplie de réagir. C’est facile de lui trancher la gorge.

-I said : KILL HER…

Monsieur Friquet reste concentré sur son coup de crayon. Il ne bouge pas, secoué par des spasmes. Ses yeux injectés de sang disent : « tu n’oseras pas Smith »…Mais ses pensées lui hurlent le contraire. C’est alors que l’infirmière lui redonne son stylo, en contemplant son dessin :

-Rrrrregardez-moi ça, on dirrait une citrrrrouille aussi grosse qu’une noix de coco…

Silence…

Le regard est inquiétant. Il donne le vertige comme s’il voulait capturer l’autre. Comment expliquer ce besoin fusionnel de retrouver le corps maternel ?…Non, il ne cèdera pas…Il se félicite de ne pas avoir obéi à ce gros psychotique. Pas facile de déjouer son destin.

Mais le gros pervers qui est en lui sait qu’il n’arrivera pas à résister très longtemps. Quelques minutes plus tard, lorsque l’infirmière est sortie, son corps se redresse. Friquet entame une homélie :

C’est moi qui te parle.

J’étais ton chien. Je suis désormais ton maître.

Comme tu le sais :

Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

En vérité je te le dis, celui qui sera choisi connaîtra la gloire.

Mon frère, sache que nous allons faire de grandes choses.

Puis il ajoute :

« Tu t’imagines bien Friquet, que si je me suis déplacé dans ton corps, ce n’est pas pour rien. »

Et là, Friquet commence à trembler. Il réalise qu’il ne pourra pas se mettre en travers de sa route. C’est déjà trop tard.




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