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Tout le monde m’appelle Suzy – Chapitre 11

Chapitre 11 :

Y a-t-il un truc, pendant un interrogatoire ?
Pas vraiment. Il m’arrive parfois de ne poser aucune question.

Mais si vous ne posez pas de question, comment pouvez-vous avoir l’information ?

C’est simple, j’écoute.

Biscotte le 27 août 2007.

*****

Biscotte n’a aucune difficulté à trouver l’appartement de Madame Fournier. Il lui suffit alors de prononcer le nom Pinsec pour qu’elle ouvre la porte.

-Surtout, pas trop longtemps, indique la veuve. J’attends le service EDF. Car il y a un problème dans l’appartement.

Ses cheveux sont en l’air. (Un problème électrostatique majeur.) Maquillée à outrance, la veuve du pompier est scandalisée. Personne ne se préoccupe de l’environnement. Depuis qu’ils ont installé des antennes, Madame Fournier ne dort plus.

-C’est pourtant simple, bordel, on va tous crever.

Bien sûr, elle a voulu convaincre les autorités.

-A quoi bon payer l’électricité !

Mais on s’est foutu d’elle. La moitié de la copropriété appartient à des retraités. Madame Fournier est déçue. Personne ne la prend au sérieux. (Sauf un putois qu’elle promène autour du cou. Bonjour l’odeur !) Lorsqu’elle est arrivé au commissariat, personne n’a voulu prendre sa déposition. Cette ancienne prof de lettres a été virée comme une malpropre. Alors Biscotte lui demande de tout raconter. Et cette femme solitaire se retrouve brusquement avec ses souvenirs. Des souvenirs de meurtres et de trahison :

-Je suis une lâche, Monsieur l’inspecteur. Et la seule chose que j’ai réussi c’est de laisser assassiner mon ex mari. Pourtant il m’a appelé, le soir du 17 août. Mais je ne l’ai pas cru.

-Que vous a-t-il dit quand il vous a appelé ?

-C’était complètement incompréhensible. Un hurlement de douleur qu’il tentait d’étouffer. C’était un mélange de pleurs et de peur panique qui m’a terrifié. Il ne parvenait pas à articuler un mot. Et là j’ai compris qu’une chose affreuse avait dû lui arriver. Brice avait peur.

C’est alors qu’elle lui parle de son état de service impressionnant. Un modèle dans sa profession. Plus de 30 ans à la BSPP avec un nombre d’interventions record. Depuis son divorce, elle ne le voyait plus beaucoup. Mais ils restaient en contact. Toutefois, elle avait remarqué qu’il n’allait plus très bien. Derrière

cette réussite se cachait un mal-être. Mais elle était la seule à connaître son secret. Brice n’était pas comme les autres.

-Que voulez-vous dire ?
-Il avait un don, dit-elle effondrée. Elle s’arrête. (Solennelle !)
-Brice parlait aux esprits.

Biscotte lance un regard aussi hébété que consterné à son interlocutrice. Un bourdonnement monte. C’est la cocotte minute. Un grand «pschit» qui s’élève. L’inspecteur sursaute. (C’est la première fois qu’il croit entendre un esprit.)

-Vous voulez rire ? dit-il.

Madame Fournier s’absente quelques secondes, le temps d’éteindre le feu. Perdue dans ses poireaux, elle tente d’évacuer la vapeur d’eau. Le sifflement résonne toujours.

-Et bien oui, dit-elle en revenant dans la pièce. Brice avait ce don extraordinaire de parler aux esprits. Mais, il a toujours gardé ça pour lui. Pour éviter qu’on se foute de lui.

-Ca se comprend ! rétorque Biscotte.

Madame Fournier se fige. Biscotte se rattrape.

-Vous voulez dire qu’il était un médium ?

-On peut dire ça, dit-elle d’un air agacé.

Biscotte ménage une brève pause. Un médium donc capable de lire dans les pensées de Suzy. La nouvelle est stupéfiante.

-Excusez-moi. Mais que voulez-vous direexactement? demande poliment l’inspecteur.

– Il n’avait aucune envie d’en faire son métier. Il voyait surtout le côté pratique des choses. Ca restait un outil comme un autre. Il pouvait anticiper des actes de secours. Et pouvait poursuivre des réanimations au-delà du raisonnable

parce qu’il savait, lui, ce que l’esprit voulait. Inversement il connaissait la limite à ne pas dépasser. C’était très fort….

-Dois-je comprendre qu’il n’utilisait ce don qu’avec parcimonie ?

-Exactement, d’ailleurs ça le faisait flipper. La première fois que ça lui est arrivé, nous venions de nous marier. C’était au début de sa carrière…Une femme s’était suicidée dans sa baignoire. Lorsqu’il arriva sur place, il ressentit des perceptions physiques parfaitement identifiées : un frissonnement derrière la nuque et puis un malaise. Ce ne fut ni la vue du sang ni la nudité de la femme qui le mirent dans cet état, plutôt…son regard qui continuait à le regarder comme seule une personne en vie pouvait le faire. Cette femme essayait de lui dire quelque chose. Il s’approcha du visage. Le plus incroyable, c’est qu’il comprenait tout.

-Vous voulez parler de télépathie ?

-Non, il ne s’agissait pas d’images flashs ridicules comme peut en produire la télépathie. Mais d’une véritable conversation…

-Et vous pensez que votre mari aurait eu ce genre de conversation avec Suzy ?

interrompit Biscotte.
L’inspecteur hoche la tête comme s’il savait ce qu’elle allait répondre.

-Votre question est ridicule, répondit-elle sèchement. Puis elle le regarde un long moment avant de lui demander : A votre avis, pourquoi est-il mort ?

Cette femme le regarde méchamment. Tout juste si elle ne le fout pas dehors. (Dire que jusqu’ici, il trouvait cette folle dingue délicieusement sympathique.)

-Désolé, répondit Biscotte.

Madame Fournier est hors d’elle. Parce qu’elle sait que cette foutue saloperie a tué son ex mari. Elle se rappelle de chaque détail. Un coup de fil à 20 heures, une grosse brûlure en pleine cage thoracique et un conseil : « va te coucher ! » Mais Brice était encore paniqué. Au début, elle n’a rien compris. Il cherchait son air. Puis il lui a parlé d’une malédiction ? Suzy serait venue ici pour se venger.

(Comme si les forces du mal existaient, pense Biscotte !!!)

Brice s’en voulait. Il n’aurait jamais dû la ranimer. Mais lorsqu’il a réalisé son erreur, elle l’avait touché en plein cœur. Et il savait qu’il allait mourir…

La femme s’arrête puis demande :

-Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Biscotte fixe la poule qui picore la merde du chat. (Cette maison est une vraie animalerie…)

-Moi ? Je trouve ça dégueulasse, dit-il écœuré.

– C’est exactement ce que je lui ai dit. Comment un esprit pouvait lui dire un truc pareil ? Alors je lui ai proposé d’appeler les secours. Il a refusé. Et le lendemain, ce fut le choc. Brice était mort d’une crise cardiaque.

Madame Fournier se lève.

-Tenez, elle est à vous.

-Qu’est-ce que c’est ? demande Biscotte surpris.

-Vous pouvez la lire. Il s’agit d’une lettre de Greg. Vous savez, le collègue de Brice qui avait aussi amené Suzy à l’hôpital. Cette lettre est adressée à mon nom. Sa petite amie me l’a remise, hier soir. C’est sans doute parce que je lui tout raconté, à lui aussi.

-C’était quand ?

-Le jour de la mort de Brice. Il est venu me rendre le casque.

-Comment a-t-il réagi ?

– Mal ! Il était décomposé. Parce qu’il avait senti que ce chien les manipulait et que ce prénom portait malheur.

Madame Fournier achève son récit et fixe longuement la fenêtre comme plongée dans un autre monde avant de demander :

-Croyez-vous à la réincarnation, Monsieur l’inspecteur ?
Biscotte rigole doucement. Il ne s’est pas trompé. Cette femme a un grain. -Non, pourquoi ?

Soudain, Madame Fournier traverse la pièce. Le putois vient de s’échapper. Ca court. Ca s’énerve. Merde, le rongeur s’est planqué derrière les rideaux !

-Vous avez vu, Monsieur l’inspecteur ?

L’ombre se projette sur le mur. (On a l’impression que ce rat a pris des proportions préhistoriques…)

-L’esprit est là.

Confirmation. Madame Fournier est sacrément allumée.

-Oui, juste à côté de nous…Tenez.

Elle lui donne la lettre :

-Tout est écrit…La réincarnation et les pouvoirs diaboliques de Suzy.

Biscotte parcourt la feuille et replie le morceau de papier froissé. Il y a sûrement une explication.

-Je me suis entendu dire que les pompiers étaient surmenés ? -Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ?
-Pourquoi, dites-vous ça, Madame Fournier ?
-Parce que je le vois.

Là, il a besoin de réfléchir. Il voudrait lui dire qu’un homme comme lui ne peut pas croire aux esprits mais il n’a pas envie de la vexer. C’est son seul témoin. Alors…

-Alors sortez, Monsieur l’inspecteur !

Madame Fournier ne lui laisse pas le temps de trouver ses mots qu’elle le fout dehors. Biscotte n’aime pas cette façon de faire. En même temps, cette femme ne lui veut pas de mal.

Très vite il retourne au commissariat. En chemin, il se dit que cette affaire prend une autre tournure. Suzy ne serait plus une victime mais une meurtrière. Dommage, il aimait bien l’idée d’un canicide ! Ce mot n’existe pas. Il vient de l’inventer. Il pense que dans la vie, rien n’est figé. Et prend souvent

un malin plaisir à changer certains codes. Ca l’amuse beaucoup. Ce n’est pas seulement de la provocation. Il aime aller hors des sentiers battus. Mais bien sûr, quand il pense à Suzy, lui qui cherche à échafauder de nouvelles théories, il se sent…comment dire : un peu dépassé….Difficile de concevoir qu’un chien cliniquement mort serait entré en relation avec un pompier. Plus que le doute, il ne croit ni en la voyance ni à tous ces trucs paranormaux…. Le pompier devait être sous médicament. Mais qu’avait-il avalé pour autant délirer ? Biscotte va vérifier à la brigade des stups…Guillaume pourrait lui donner un coup de main. Il va pour sortir son téléphone puis se ravise. Bien sûr. Son assistant, hein ? Celui qui lèche les bottes du commissaire Sanglier. Décidément, il n’en manque pas une…Le mieux c’est de le voir auparavant. Oui, c’est cela, une petite conversation s’impose.

En attendant, Brice reste coincé dans la tête de l’inspecteur. Il ne cesse de penser à lui…Et si cet homme était un médium….Biscotte se rappelle de ce qui lui a dit sa psy…-Quand on connait bien une personne, il existe parfois une forme de communion d’esprit telle qu’on a tendance à percevoir, penser et sentir les mêmes choses que l’autre…Et si une telle convergence se produisait même quand la relation est un esprit…C’est avec une insondable perspicacité que ce pompier aurait senti l’esprit d’un chien lui exprimer une demande. C’est fou ! Pourtant, il doit admettre qu’il aurait pour la première fois une explication logique. Le pompier serait allé à cet hôpital parce qu’un chien lui aurait parlé…Biscotte imagine la conversation : – Vite, grouillez-vous, je dois me glisser dans le corps de mon maître. …

Absurde ? Biscotte accélère le pas. Il est surpris par ce qu’il vient d’imaginer. Aujourd’hui, c’est jeudi. C’est décidé, il n’ira pas voir sa psy… De toute façon, au point où il en est, il préfère aller se coucher.




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