TONTON FLINGUEUR

Il a fricoté avec Godard, Cohn-Bendit, Burroughs, Debord, Serge July, Bukowski, Pacadis, Schuhl… Mais sa rage lui a surtout attiré des ennemis, dont la liste va encore s’allonger avec son nouveau roman, « Terroristen ». Gérard Guégan est-il un soixante-huitard énervant ou un résistant énervé ?

Cet été, on est parti à la pêche. Asticoter des témoins qui ont croisé la route de Gérard Guégan, l’écrivain enragé. Mais beaucoup de téléphones se sont claqués à notre moustache. Heureusement, quelques langues (anonymes) ont fini par se délier. Pas toujours flatteuses. « Oui, c’est un meilleur écrivain que Jean-Patrick Manchette, mais il est trop kamikaze, il ne prend son pied que dans l’injure », « Il aurait pu devenir un ponte de l’édition, mais en refusant de profiter du système, il s’est surtout ringardisé », « Il a fait son fonds de commerce sur le dos de Debord. » Et on se frottait les mains, l’objet de ce portrait n’étant pas de cirer les souliers de Gérard Guégan. Avec cette question : pourquoi cet homme génère-t-il tant d’ondes négatives ?

PISSER SUR LES THÈSES DE BOURDIEU
Gérard Guégan est connu pour être l’éditeur le plus fendu des années 70 : c’est lui qui a contribué à l’édition chez Champ Libre (1970-1974) et au Sagittaire (1975-1979), entre autres, d’Alain Pacadis, de Charles Bukowski, Guy Debord et Philip K. Dick, ainsi que de Patrick Eudeline, Groucho Marx, Jean-François Bizot et William Burroughs. Il a signé une vingtaine de romans. Ecrit dans le Canard enchaîné, les Cahiers du cinéma, les Nouvelles Littéraires, le Matin… Il a réalisé plusieurs films, monté trois revues mythiques (Contre-Champ, les Cahiers du futur et Subjectif). Il a même fait l’acteur. La particularité de ce gauchiste, qui a toujours refusé de privilégier le politique à l’esthétique : si la droite peut légitimement le considérer comme un barbare, il représente surtout la mauvaise conscience de la gauche libérale, des soixante-huitards au pouvoir. Son mot d’ordre : « Il faut certes changer de chemise, mais sans changer de valeurs. » D’où une méfiance quasi générale à son sujet. Il pourrait quand même être coopté par « la gauche de gauche » ? Il pisse sur les thèses de Bourdieu. Reste le cas des néodebordistes : on y reviendra.

Au lendemain de mai 68, les principaux agitateurs continuent la lutte. Quand les années 80 se pointent, de nombreux intellectuels (Régis Debray, André Bercoff…) rallient la cour mitterrandienne, la plupart se convertissant au libéralisme (Serge July, Dany Cohn-Bendit…). Depuis les années 90, c’est un ancien mao, l’impayable Philippe Sollers, qui domine le milieu littéraire. Sollers découvre alors l’existence de Debord, ne jure plus que par lui, tout en militant pour Balladur et Jean-Paul II. Années 00 : Luc Ferry, piteux critique des idéaux gauchistes (la Pensée 68), devient ministre. Face à cette chienlit, Guégan ne se répand pas juste en petits cacas nerveux. Mine de rien, il bâtit une œuvre.

GODARD EN CHANSON
Le père de Gérard Guégan était communiste et résistant. Le grand frère de Gérard Guégan était résistant. Gérard Guégan va commencer par être communiste. Heureusement, il se bâfre aussi d’avant-gardes et de pop culture (Miles Davis, Ava Gardner, les lettristes…). Nous sommes au début des années 60. Il monte Contre-Champ, un magazine qui applique au cinéma « une pratique marxiste de la critique ». Jacques Rivette le repère et le récupère aux Cahiers du cinéma. Il suit Godard sur le tournage de Pierrot le fou, lui écrit les paroles de la chanson du film la Chinoise (Philips voudra le signer comme parolier), l’implique avec Jean Eustache dans un projet télé. Il tourne des films expérimentaux avec Jean-Jacques Schuhl. Et puis va faire le secrétaire de rédaction à Lui, où bosse Floriana Chiampo. Celle-ci l’épaule dans l’enquête que Fayard lui commande sur deux expulsés du PCF. Titre : Les rejetés… rejeté par Fayard. Pas grave : Guégan rompt enfin avec le Parti communiste et, via Floriana, rencontre le futur mari de celle-ci, un certain Gérard Lebovici, impresario de stars (Brigitte Bardot, Alain Delon, Yves Montand…).

ATTAQUE DE COMMISSARIAT
Nous voilà en mai 68. Guégan a 27 ans. Le 4, après une soirée à balancer des pavés, il prévient sa femme et ses trois gosses : « Je rentre pas à Argenteuil. » En attendant, là, par un chaud week-end de juillet, nous sommes au fin fond du Gers, entre Toulouse et Auch. Gérard y a retapé une bicoque lui-même, jusqu’à rendre l’endroit joliment cossu (grande télé, piscine…). On mange très bien, on boit raisonnablement, et Gérard raconte son mai 68 : « Le 3, en balançant un cocktail Molotov, j’ai une illumination. Je fonde alors un groupe, Prisunic, spécialisé dans les actions ultraviolentes, style attaques de commissariat. Je me retrouve vraiment sur des positions ultragauches. » Gérard me décapsule une Heineken. « La nuit du 24 mai, la Bourse est en feu. On file, on tombe sur Gérard Lebovici, qui nous propose de venir chez Floriana, sur l’île Saint-Louis. On débarque à une quinzaine, le chauffeur de Lebovici ramenant deux paniers de bouffe de chez Fauchon. Lebovici, enthousiasmé par les événements, me parle de commander un livre sur les barricades à… François Mauriac ! » Politiquement, Lebovici est encore à la ramasse. Guégan, persuadé que mai 68 n’est qu’une répétition générale, que tout va enfin péter, l’embringue en 69 dans des réunions libertarositu. « Il adorait le côté happening, payait souvent sa tournée. » Guégan finit d’écrire la Bande à Pierrot le fou. C’est le premier livre à sortir, en septembre 1970, chez Champ Libre.

« ON ME DEMANDE MON MOT FÉTICHE. JE RÉPONDS « RÉVOLUTION ». L’ASSISTANCE ÉCLATE DE RIRE. C’ÉTAIT TERRIBLE, J’AVAIS L’IMPRESSION D’ÊTRE LE GÂTEUX DE SERVICE. »

DEBORD, L’AMOUR DE LA HAINE
Guégan, tout juste 30 ans, occupe chez Champ Libre la fonction de « directeur littéraire », publiant aussi bien des livres politiques (Karl Marx) et socio-musicaux (Free Jazz/Black Power) que révolutionnaires (la Révolution électronique de William Burroughs), personnel (la Rage au Cœur de Gérard Guégan) et libertaires (le Rapport contre la normalité du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Guy Debord, qui apprécie la Bande à Pierrot le fou, souhaite que la Société du spectacle soit réédité chez Champ Libre. Lebovici et Guégan acceptent, ravis d’abriter le chef d’une l’Internationale Situationniste (IS) alors en pleine implosion.

Mais, à partir de 1971, Lebovici se rapproche de Debord et s’éloigne de Guégan. Ça sent de plus en plus le gaz pour Gérard. Il faut dire que ce dernier ramène à Champ Libre des exclus de l’IS (Raoul Vaneigem, René Viénet), ce qui fait moyennement rigoler Debord. Guégan cherche encore plus les emmerdes en écrivant les Irréguliers, un roman sur la guérilla « tiré de mon vécu d’alors : entre 1971 et 1973, je conduis une structure illégale apte à produire des actions violentes. » Régine, sa femme, me ressert du foie gras. Il enchaîne. « En 68, on avait rejeté la critique par les armes. Au début des années 70, on y repense. Je suis dans l’action, contrairement aux situationnistes. »
Dans les Irréguliers, Guégan brocarde un personnage qu’il a affublé du physique de Debord. Lebovici, refusant de se cantonner dans un rôle de trésorier-mécène, ne veut pas éditer le livre. Guégan et sa bande tentent la tactique du « ça passe ou ça casse ». 1974, ça casse. Licenciés. C’est sur Debord que toute la rancœur de Guégan se concentrera. En attendant, il tient le rôle principal, au côté de Brigitte Fossey, dans le film la Croisée de Raoul Sangla. Et, surtout, remonte les éditions du Sagittaire (voir Technikart n°50 et 56). Il raconte sa version de cette épopée dans Ascendant Sagittaire. Debord y est décrit comme un « idéologue surfait ». Le culte dont jouit l’homme qui a favorisé son éjection de Champ Libre rend Guégan malade. En fait, il déteste surtout ses fans (comme Debord méprisait les pro-situs) : « Le néodebordiste est un torero de saison, son arène se confond avec un studio de télévision et, quand il fait mine d’agiter une épée, chacun reconnaît, à moins de s’aveugler, le sabre de bois de l’opérette viennoise. »

UN FLINGUE PLUTÔT QUE JACK LANG
De son vivant, Debord répondait. Dans Cette mauvaise réputation… : « Les révélations sont fabuleusement nombreuses dans les souvenirs de M. Gérard Guégan, qui s’intitulent Un cavalier à la mer. Il veut nous parler de sa vie. Tout le fait penser à moi. Et chaque fois qu’il pense à moi, j’ai tort. » Dans Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, au sujet des Irréguliers : « C’est une pauvre chose, comme ce qu’écrit M. Guégan, mais j’avoue que je n’ai pas discerné en quoi diable je pouvais y être “visé”. » Leurs joutes ressemblent surtout à un combat de coqs stériles où se mêlent mauvaise foi et rancune. Reste que les critiques de l’hérétique Guégan nous interpellent plus que les apologies de Sollers et autres journalistes pro-situs. Gérard : « Oui, la Société du spectacle est important. Mais je préfère Rose poussière de Schuhl. Et au niveau théorique, Osterman Week End, le film de Peckinpah. » Debord détestait Kerouac, Godard, Manchette et Genet. Guégan les estime.

Changeons enfin de sujet, reprenons le fil. 1979, l’après-Sagittaire. « Serge July, qui avait favorablement chroniqué mes livres Oui Mai et L’avenir est en retard, me propose de m’occuper de la culture à Libé. » L’affaire traîne jusqu’au séisme qui secoue le quotidien en 1981. Guégan en tire un docu, Toutes les histoires de dragon ont un fond de vérité. July est furax. Guégan va faire le journaliste ailleurs. Homme de groupe, il traverse les années 80 en solo, se consacrant au karaté, à son flingue (« Un M16 acheté au marché noir, au cas où ») et à ses livres, maudissant ses ex-condisciples qui vont se faire décorer par Jack Lang. Il finit par s’installer dans le Gard, puis le Gers, et fulmine, et vocifère, et s’excite. Patrick Besson lui fout même un procès. Marc-Edouard Nabe lui envoie une lettre d’insultes – il la lui retourne sans timbre. Pendant ce temps, pas de révolution à l’horizon.

SOLLERS EST-IL UN COLLABO ?
« En 1986, je couvre les manifs contre Devaquet pour le Matin. Elles me galvanisent. Dans la foulée, je pars à Bordeaux projeter Toutes les histoire de dragon dans un IUT de journalisme. On me demande mon mot fétiche. Je réponds “révolution”. L’assistance éclate de rire. C’était terrible. J’avais l’impression d’être le gâteux de service. » Mais l’ex-coco a la tête dure. En 1999, il dirige une collection chez Actes Sud. Son nom : Révolutions, « avec un S, parce ce qu’il n’y en a pas qu’une. Celle prônée par les diggers, qui passe par la culture, a nettement ma préférence par rapport au capitalisme d’Etat que nous refourgue le Monde diplo. »

Et on arrive à son nouveau roman, Terroristen. Une « féroce comédie » sur le thème de la résistance. « J’avais travaillé un an sur le maquis de Meilhan, où soixante-seize maquisards ont été massacrés par les Allemands en juillet 1944. Je ne voyais finalement pas comment en parler. J’ai alors pensé à mon roman Technicolor, au cinéma, à l’imagination, pour traiter cette question : quels sont les résistants actuels ? Qui a encore le courage de dire non ? » A la fin de Toutes les histoires de dragon…, il y a ce panneau : « Ni vieux, ni maître. » Dernier déjeuner dans le Gers avec le vieux (62 ans), avant de reprendre le train pour Paris. Toujours très loquace, il nous parle de ses rencontres marquantes (voir ci-contre), Peckinpah, Bukowski, avec Dany Cohn-Bendit en exil à New York, les rendez-vous énigmatiques de Timothy Leary en Suisse avec Gérard Lebovici, l’assassinat de ce dernier en 1984, Burroughs… On embraye sur Pierre Goldman, Mesrine, Unabomber, John Waters, Rambo comme un des meilleurs films de tous les temps… Il nous faut partir. Christophe Bourseiller a rajouté dans la préface de sa bio Vie et Mort de Guy Debord : « Guégan est un individu pathétique, un de ces soixante-huitards qui ne cessent de ressasser les moments “forts” d’existences assez banales. » Banale ? Pas si sûr.

« Terroristen » (Parenthèse).

Par Benoît Sabatier, paru dans Technikart n°65, Septembre 2002



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