SUZANNE PAGÉ, la femme qui refuse d’apparaître

Paru dans Technikart n° 32
Elle se rêve transparente, elle est en fait incontournable. Rothko, Gilbert et George, « Passions privées », Suzanne Pagé a transformé en dix ans un musée d’Art moderne déserté en carrefour de la hype artistique. Quel talent…
Elle se forme, enfle, gonfle, s’étire… Durant le week-end, il n’est pas rare qu’elle s’allonge jusqu’à l’Alma. Quelques centaines de mètres de queue, des milliers de visiteurs, une couverture médiatique exceptionnelle, un bouche à oreille d’une redoutable efficacité. Ce n’est ni le Grand Palais ni le Mystère des pyramides, mais tout simplement le musée d’Art moderne de la ville de Paris et l’exposition Rothko. Un succès inattendu qui étonne et réjouit Suzanne Pagé, la directrice du musée. « Je crois que ça a quelque chose à voir avec l’aspiration à l’absolu. Rothko, sans définition aucune, donne accès à l’infini, à une plénitude sensible et sensorielle. Oui, il donne aux gens qui le contemplent accès à quelque chose de supérieur en eux qu’ils ne savaient pas posséder. »
Suzanne Pagé s’enflamme. Immédiatement. Pas de temps de latence chez elle. Elle est frontale, étonnament présente. Un débit si rapide qu’il en devient haché, une vivacité nerveuse, un regard bleu, profond, qui vous transperce. Suzanne Pagé fait face, en toutes circonstances. Ne la surnomme-t-on pas d’ailleurs, dans les couloirs étroits du milieu de l’art, « Madame non » ?
Et, d’emblée, embraye sur l’absolu. On la sent habitée par une foi prête à soulever les montagnes. Qu’elle cite Bernanos ou Chateaubriand n’a rien d’étonnant. Ici ou là, on relève des propos qui frôlent le mystique : « L’art a quelque chose à voir avec le sommet » ou encore « Pour faire ce métier, il faut être habité par un creux. De même que rares sont les “riches” qui entrent au royaume des cieux, rares sont les “forts” qui pénètrent les arcanes de l’art. » Suzanne Pagé se défend sans se défendre : « L’infini, la foi ? Oui mais sans Dieu. » Et s’il s’agissait tout simplement de passion ? De cette conscience aiguë de la mort qui exalte si totalement le sens de la vie, de l’amour ?

Et si on ne la surnommait « Madame non ! » que pour la bonne et simple raison qu’elle n’obéit qu’à la conscience, qu’à ses engagements, qu’à ses convictions ? Passionnée, passionnelle en permanence. Râleuse tout le temps. Dragon parfois. Un personnage fascinant qui mêle en elle courtoisie et violence, diplomatie et emportement et qui revendique absolument son droit à la disparition : « Les gens comme moi, nous ne comptons pas. Nous ne sommes que des passeurs. Et encore, très provisoires. » Tout ça est bien vite dit. Comme si programmer les différentes activités d’un musée n’était pas en soi une écriture. Comme si inventer un concept muséographique n’était pas une réelle dialectique. A son arrivée à l’ARC, en 1973, le musée accueillait une moyenne de trente personnes par mois. Les choses ont bien changé depuis. Elle en garde pourtant un souvenir ému et enthousiaste tant il y avait tout à faire, tout à inventer : « Et puis, il y avait Pierre Gaudibert qui avait une chose en plus, la générosité. Il était lumineux, il rayonnait. » Rien d’étonnant à ce que ces deux-là se soient si bien entendus.
Lorsque, en 1988, Suzanne Pagé prend la direction du musée, elle décide de le restructurer et de le rénover. Le lieu est sublime, mais il est encombré de fausses cloisons, de rajouts sans intérêt. Au fil du temps, il s’est masqué. Avec la complicité de l’architecte Jean-François Bodin, elle lui redonne son vrai visage : « Un lieu, c’est comme une personne, il a ses résistances et il faut faire avec, en faire une force. Ici, les volumes sont généreux et la lumière sublime. Il fallait les retrouver. »
Dans la logique de cette restructuration, sa première exposition sera Histoires de musées, qui fait date, tout comme feront date l’Expressionnisme en Allemagne – en levant un tabou et en rétablissant, sans idéologie douteuse, une réalité –, et Passions privées – qui rendait hommage à des individus passionnés par l’art et rompait le code des musées en mettant en lumière une idéologie, une philosophie du doute.

« Le jugement artistique a tout à voir avec la perdition. Il ne s’agit pas d’apprendre à nager, mais d’apprendre à se noyer. »

Demander à Suzanne Pagé quelle a été son exposition préférée, c’est s’attirer une réponse coup de fouet : « C’est toujours celle avec laquelle on arrive à faire aller un artiste au bout de son rêve. » C’est que le musée d’Art moderne de la ville de Paris s’articule sur une double programmation. La première, muséale, donne pour vocation au musée la priorité européenne et concerne essentiellement les collections et les expositions historiques monographiques (Fautrier, Kupka, Giacometti…) ou thématiques (Art en Belgique au XXe, Années trente en Europe, le temps menaçant…). La seconde concerne l’ARC, le département contemporain du musée, et affirme une vocation pleinement internationale. On y retrouve ou on y découvre, au rythme des saisons, des figures comme Agnès Martin, Gerhart Richter, Gilbert et George, Philippe Parreno ou encore, actuellement, Martine Aballea et Pipilotti Rist. Une programmation admirablement balancée où se confrontent l’histoire de l’art et l’art en train de se faire.
« Le musée a une fonction d’interrogation fondamentale. On n’en sort pas, on ne doit pas en sortir indemne. Il faut rendre le musée accessible et, en même temps, préserver l’inaccessibilité de l’art. » Tout le fondement de la philosophie de Suzanne Pagé est contenu dans cette phrase. Pagé, c’est l’élite pour tous, le contraire du nivellement par le bas. « L’art, c’est une expérience difficile, complexe, aiguë et volontaire. Donc, le contraire du fun et du forum », affirme-t-elle avec foi, encore. C’est clair, Suzanne Pagé est animée par la foi, mais sa plus grande force, est, sans conteste, d’être habitée par le doute. « Le doute est une réalité qui tenaille en permanence. La seule rémission, c’est l’œuvre d’art. Lorsque l’artiste exprime ses doutes, il affirme, donne la lumière. Bernanos appelait ça “Donner ce qu’on n’a pas” » s’adoucit-elle. Pour immédiatement lancer, comme un contre-feu à ce doute tenaillant : « La seule chose au monde qui soit insupportable, c’est l’indifférence. »

Suzanne Pagé se veut transparente. Elle décide de disparaître au profit de l’art et des artistes. Se veut passeur, courroie de transmission, sans importance. Ce que démentent, bien entendu, sa fougue et sa passion. Elle se désire « ombre au service », on la sent « machine désirante ». Apparemment bétonnée, rigoureuse, décidée. Comme si ses études de lettres classiques et d’histoire de l’art, ses passages à l’Ecole du Louvre et à l’Ecole pratique des Hautes Etudes en avaient fait l’un des personnages omniscients et bardés de certitudes qui hantent les couloirs étroits du petit milieu de l’art. Et s’il s’agissait tout simplement d’un masque ? Masquer timidité et doute, border failles et aventures, protéger conscience et conviction ? « J’ai tout appris en perdant distance, en me laissant emporter dans l’œil du cyclone », dit-elle. Et d’ajouter : « C’est ainsi que, peu à peu, je me suis fais un regard. »
Une fois encore, on a envie de s’attarder sur son regard bleu, perçant et avide de tout. Un regard myope, séduisant et emportant. Rien ne l’agace plus que la moindre allusion à ce trouble qui saisit celui qui lui fait face. Et pourtant, il attire tout comme l’étoile polaire. La force de sa présence correspond assez étrangement à ce qu’elle attend de l’art et des artistes : de la densité. « Le rôle de l’art, c’est de témoigner d’une hyperprésence, la densité d’une présence, l’avènement d’une présence qui atteste… D’ailleurs, on ne peut faire ce travail qu’en étant hyperangoissée. » Cette hyperangoisse la rend naturellement sensible aux mutations de l’art d’aujourd’hui. Elle en sent, ressent les aspirations et les limites : « L’art contemporain rappelle que le « je » existe. Un « je » plus modeste qu’autrefois, moins habité de certitudes, plus douloureux, à l’origine de formulations artistiques imprévisibles qui, la plupart du temps, sont en corrélation étroite avec les maladies de l’âme d’aujourd’hui. »
Faire cohabiter les activités classiques du musée avec les manifestations actuelles les plus vibrantes correspond sans doute, pour elle, à un besoin de faire entrer la fragilité dans la forteresse, d’en écarter les murs. « C’est dans la brèche, le chaos, qu’il se passe quelque chose avec l’artiste. Pas dans l’ordre. » La phrase tombe comme un couperet. Immédiatement tempérée par un « La principale qualité d’une exposition, c’est l’émotion. » C’est bien dans l’entre-deux qui sépare et unit le chaos et l’émotion, la passion et la tendresse que campe Suzanne Pagé. Un espace de perdition en quelque sorte : « Le jugement artistique a tout à voir avec la perdition. Il faut être en péril. Toujours. Il ne s’agit pas d’apprendre à nager, mais d’apprendre à se noyer. »
Au risque de se perdre, on ne peut qu’adhérer à ce postulat romantique, et se laisser aller à cette violence, à cette exacerbation des sentiments. « Etre à jamais la proie du vent », écrivait Roger Gilbert-Lecomte.




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