Robin D’Angelo a passé 1 an dans le porno amateur

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À l’heure où l’on peut être pro-féministe tout en matant des sodomies à gogo sur Youporn, le journaliste Robin d’Angelo a choisi d’infiltrer le milieu du porno amateur. Une année dans le monde de Jacquie & Michel, ça ressemble à quoi ? Publier des articles complaisants dans Playboy, s’improviser cameraman, jouer un mari trompé sur un tournage ou encore enfiler une cagoule pour participer à un bukkake. Il en a tiré le brûlant Judy, Lola, Sofia et moi, un livre paru aux éditions jeunes et incisives Goutte d’or. Rencontre.

Comment t’es venue cette envie d’infiltrer le milieu du porno amateur ?
Robin D’Angelo : J’avais lu King Kong Theory de Despentes et il y a un passage qui m’avait pas mal intéressé où elle dit qu’un fantasme va rester dans nos têtes, tandis que le porno est réel, incarné. « Le porno fait de chair humaine, chair à canon. » C’est ce que j’ai voulu aller voir : les faits, les histoires de vie.

Tu t’es documenté en amont de cette immersion ? 
Oui, le sociologue Mathieu Trachman a écrit une thèse, Le travail pornographique, qui m’a beaucoup marqué. Il explique comment le porno se sert de nous pour montrer la différence de statut entre la sexualité masculine et féminine. Des exemples tout bêtes, que tu ne remarques pas sur un tournage. Prenons les salaires : l’actrice va être payée entre 250 et 350 euros, pas grand chose. Mais un acteur c’est encore moins, entre 100 et 150 euros. Cela induit que l’acteur y trouve une compensation de plaisir sexuel. C’est ce que Trachman théorise et ce que tu recoupes en discutant avec les acteurs. Les hommes te disent « J’avais envie de me vider les couilles », tandis qu’une nana ne te parle jamais de son plaisir, elle a besoin d’argent, de se sentir valorisée, avoir une existence, donner un peu plus de sens à sa vie. L’une d’entre elles m’a dit « Le plaisir, c’est la dernière chose que je cherche dans le porno, je suis libertine depuis mes 18 ans, j’ai vécu tous mes fantasmes, si je veux me faire kiffer et faire un truc avec deux nanas, un mec, deux mec, etc. Je vais en club libertin et je n’ai pas besoin de porno. » Le porno va figurer dans les conduites à risques globales de notre société : tentative de suicide, consommation assez vénère de coke, etc. Mais chaque fille a ses raisons de faire du porno, on ne peut pas généraliser. J’ai observé qu’un grand nombre d’entre elles se sont retrouvées dans une situation de précarité économique, vulnérabilité affective ou psychologique assez fortes : on ne peut pas comprendre le porno sans avoir ce contexte-là en tête avant.

Qu’est-ce qui t’a marqué au cours de cette expérience ?
Ce qui m’a le plus surpris, c’est que le producteur va essayer au maximum d’emmener la nana à dire oui, jusqu’à l’absence de consentement. Dès le recrutement, il ne lui dira pas que la vidéo fait des millions de vues. Mensonge par omission, il lui ferait peur. Toujours dans cette idée d’omission, j’ai été confronté à une scène assez gênante : j’étais cadreur sur un film, et juste avant le début de la scène, le producteur me dit « écoute, moi la fille je ne lui dit pas exactement les pratiques qu’on va faire », au moment fatidique il fait (il est acteur/producteur/réalisateur) des gorges profondes assez violentes, la scène d’après il lui gifle les seins super fort. Tactactac. L’actrice craque. Quand tu te retrouves confronté à ça, tu réalises comment la fille va être mise dos au mur. 

Elle part ?
Non, c’est une actrice assez connue, qui a 150 000 followers, 5-6 scènes dans le mois qui lui rapportent en tout 2000 euros. Le problème c’est qu’une fois que tu as fait la tournée des prods, elles ne veulent plus de toi. Tu es passée par les 15 producteurs français qui font tourner des filles. Ça coûte de l’argent, c’est pas rentable. Ils ont déjà la fille en train de se faire sodomiser dans tous les sens. Au final, la carrière et les retombées financières sont assez limitées pour une actrice.  

Tu as eu le temps de voir ce qui se passe dans d’autres pays ?
En République Tchèque et Hongrie, c’est là que les actrices vont après les 10-15 boîtes françaises. Plus hardcore. Une de mes actrices, Sofia dans le bouquin, fait un fist anal et une double pénétration anale en République Tchèque. Des salaires un peu plus élevés car plus trash : 800-900 euros la scène. Lola, une autre de mes actrices, ça fait 4 ans qu’elle est dans le circuit français, une exception. Elle te dis « moi, je m’en bats les c’, on me met de la chantilly dans le trou de balle, je m’enfonce des saucissons, je fais du zoophile, des bukkake avec 100 mecs (qui lui éjaculent sur le visage d’affilée, pendant à peu près 1h) ». Elle arrive à tourner depuis 4 ans parce que les producteurs savent qu’elle peut tout faire.

Cette immersion t’a dégouté du sexe ?
Non, ça m’a fait réfléchir à mes pratiques sexuelles. Quand tu fais l’amour avec ta copine dans une position où elle est dominée, tu réfléchis, te demande pourquoi tu aimes ça. Il y a un livre, Descente au cœur du mâle du sociologue Raphaël Liogier, où il réfléchit sur la façon dont se construit l’interaction homme-femme. Généralement ce sera l’homme qui va essayer de conquérir la femme et celle-ci qui va décider d’accepter sa requête, c’est le modèle Disney. La construction des rapports hétérosexuels, qu’on le veuille ou non, repose là-dessus. Forcément, quand tu vois ça dans le porno, ça fait un effet loupe terrible sur cette construction de l’hétérosexualité.

Est-ce un sale milieu ?
Le porno est à l’image de notre société : notre société est globalement sexiste, le porno est sexiste. Un effet miroir. Nos fantasmes viennent de la société, on l’observe dans des pratiques comme l’interracial : l’érotisation d’un rapport de race, d’un rapport social où des hommes noirs vont être caricaturés comme étant plus forts, performants, et des femmes blanches plus légères. Pourquoi ce fantasme existe ? Parce qu’il y a quand même un racisme latent implicite qui veut que pleins de gens aient cette image-là. J’ai assisté à un tournage interracial où le producteur était antifa, de la tête aux orteils. Son acteur devait baiser la femme en disant « salope à black », et il n’arrivait pas à dire « black ». Il disait « ouais, t’aimes ça, salope ! », et non Jimmy, tu dois dire « salope à black ». A la fin, l’acteur y arrive et le producteur lui dit « écoute Jimmy, t’es noir, des rôles de racailles tu vas en avoir, il faut que tu t’habitues à dire ce genre de choses ». Des lascards face à une femme plus bourgeoise volage qui aime se donner. C’est transformer en fantasme un racisme ordinaire qui est partout dans la société.

Tu as étudié le porno des années 90 ? 
J’ai pas mal traîné avec le réalisateur John B. Root, qui a démarré sa carrière au milieu des années 90. Il te parle de cette époque où il y avait de l’argent, il touchait ses Canal+ une fois par an, 45 000 euros, pas grand chose mais beaucoup à l’échelle du milieu. Aujourd’hui il fait de l’amateur comme les autres, tourne ses pornos sur son canapé, dans son appart chez lui à Bastille, sinon va faire du gonzo un peu à la rapide dans un petit studio photo. Il essaye de se raccrocher à des bouts de ficelle pour continuer à vivre de ça.

Quid de la législation dans le milieu ?
Dès qu’on parle de législation et de porno, on regarde toujours par le prisme de la protection des mineurs. En fait, la seule chose qui intéresse les pouvoirs publics, c’est de cacher le porno, ne pas le rendre visible à une certaine frange de la population, en particulier aux mineurs. C’est un gros problème parce qu’ils regarderont toujours du porno. En stigmatisant comme ça, on évite de soulever d’autres problématiques beaucoup plus graves : le traitement fait aux femmes, par exemple. Des choses très simples comme le code du travail ne vont pas être respectées, l’Etat n’est pas au courant et ne s’y intéresse pas. Il y a des choses border que j’ai observées, comme un producteur de bukkake 1 fille et 40 mecs pour une éjac’ collective. Le producteur poste une annonce sur son site, mais pour y avoir accès et y répondre, il faut payer 30 euros et s’abonner au site : on paye un intermédiaire pour avoir un rapport avec une femme. Pleins de gens le savent, mais personne n’en parle, parce que c’est tabou, personne ne va dire « je me branle sur des vidéos de bukkake ou gangbangs. » Le porno, dès qu’on en parle, c’est sur le ton de la rigolade. Même moi, en un an d’enquête là-dessus, en parlant du sujet avec mes potes, je ne sais même pas ce qu’ils regardent comme porno. 

On assiste à un renouveau dans le porno avec une vague de réalisatrices féministes comme Erika Lust, Ovidie. Le porno à la Jacquie et Michel, ne l’est pas du tout. Cela évoluera-t-il ?
Ovidie, Erika Lust… Ce porno est très médiatisé par rapport au nombre de spectateurs qu’il a. Dès que des journalistes s’intéressent au porno, ils vont souvent mettre l’accent sur ces figures et finalement assez peu s’intéresser au mainstream, un peu trash, que tout le monde regarde, à la Jacquie et Michel. Sur l’évolution, c’est difficile à dire, ça évoluera en même temps que les mœurs et les fantasmes évolueront. Après je n’ai rien lu sur les fantasmes au 16ème siècle, donc je ne peux rien dire. (Rires)

Les personnes que tu as rencontrées viennent-elles toutes du même milieu social ? 
C’est assez transversal. Par exemple, un des producteurs que j’ai suivi, Celian, il te dis « mes parents sont rentiers, je ne les ai jamais vus bosser », certains ont arrêté l’école à 16 piges, ne gagnent pas d’argent et viennent vraiment d’un milieu social moins favorisé. Pour les filles, ça va se retrouver mais beaucoup moins, tu as des nanas de classe moyenne, banlieue pavillonnaire, une adolescence normale. Après tu as des profils beaucoup plus précaires : des abandons, grandir en foyers, etc. Après c’est vrai que la grande bourgeoise qui fait du porno pour se dévergonder, je ne l’ai pas vue.

Judy, Lola, Sofia et moi, Editions Goutte d’Or, 320 pages, 17 euros

Entretien Albane Chauvac Liao

Crédits photos : Arnaud Juherian




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