Pulp : « Separations »

D’abord l’histoire : arrivé en catimini sur un label français vers 1992, Separations avait été enregistré deux ans plus tôt, mais n’était pas sorti en Angleterre pour cause de bisbilles entre le groupe et son ancien label, Fire. L’album Freaks devrait connaître le même sort.
A l’époque, Jarvis Cocker ne semblait pas plus affecté que ça par le torpillage commercial d’un disque dont il « n’était pas content ». Ensuite, la chose : pas un chef-d’œuvre, ni même un disque « important », mais précisément l’un de ces actes manqués qui réussissent à squatter en loucedé les panthéons intimes.
Depuis le début de sa très ancienne carrière, Pulp a à peu près tout essayé : la ballade rosbif débilitante avec guitare en bois (très en vogue circa 1986) dans It, la noirceur appuyée et le folklore « cabaret psychopathe » dans Freaks, puis le recentrage disco qui devait lui assurer un certain succès avec Common People. Separations est un cas spécial : comme les névroses familiales, le genre de patate chaude que tout le monde se refile sans trop savoir quoi en faire. Un disque hétéroclite et impudique, partant dans toutes les directions sans en retenir aucune, s’exaspérant lui-même de ses vaines et terribles crises de nerfs, incapable de tirer une logique de ses désirs en lambeaux : un coup de tziganerie acide – on a rarement joué aussi bien du violon faux –, un numéro de crooner limite (She’s Dead), deux ou trois accès de rage froide et une échappée finale assez sidérante vers un futur technoïde encore balbutiant, The House Is Condamned.
Au total : une collection de fulgurances hachées, comme une volonté d’en finir avec la chose rock sans pouvoir tout à fait inventer quelque chose d’inouï. La morgue, l’amertume, le désespoir vrai avec lequel Jarvis Cocker lâche ses ordres paranoïaques – il faut l’entendre chanter « You’re gonna love me once again and the sun will always shine » – font immanquablement penser aux déchirements incompris d’un Peter Hammill, premier explorateur des mauvais sentiments dans son classique Over de 1976. Ceux qui ont pris le feuilleton Pulp à l’épisode Do You Remember the First Time auront peut-être du mal à croire que leur groupe top glamour ait pu, l’espace d’un disque sauvé des oubliettes, si bien montrer la façade la moins reluisante de l’humaine condition. Les amateurs de grand écart n’y verront, eux, aucun paradoxe.
(Rosbud/ Danceteria).

Gilles Tordjman est chroniqueur à « l’Evénement du jeudi ».




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