Pierre-André Taguieff : « Macron ? Du Raffarin ripoliné »

MACRON sun

Pour le politologue Pierre-André Taguieff, notre jeune président a inventé un storytelling modéré mais dynamique. Explications. 

Comment jugez-vous le storytelling particulièrement bien huilé de l’équipe d’Emmanuel Macron durant cette campagne ?
Pierre-André Taguieff : Dans cette version inédite du storytelling, tout tourne autour d’un paradoxe à l’effet attrayant, qu’on peut résumer par cet oxymore : une modération audacieuse. Comment peut-on être centriste et audacieux, modéré et dynamique, politiquement correct sous tous rapports et résolument « antisystème » ? La nouveauté dans le macronisme tient à ce que les techniques de mobilisation des émotions par des récits centrés sur la vie du jeune héros sont mises en œuvre au nom de la « raison », au double sens du rationnel et du raisonnable, la vertu des « modérés ».

Le slasheur Pierre-André Taguieff (philosophe, politologue et historien des idées français)

De ce point de vue, c’est donc une réussite ?
Macron a donné de la séduction à l’idée terne d’un consensus centriste. C’est du Raffarin ripoliné. Depuis le lancement de la campagne du candidat inattendu ainsi que dans les commentaires accompagnant l’envol du jeune président, c’est sur le registre d’une « success story » que se déploie le discours apologétique. Un roman, une saga, une épopée : les commentaires médiatiques rivalisent de ravissement sur le parcours de Macron, ponctué par des « paris réussis ». Le jeune président est  l’homme qui ose tout, sauf s’attaquer à la mondialisation et critiquer le politiquement correct. Il ose surtout vouloir ce qu’il croit être le destin : l’évolution économico- financière du monde et l’entrée dans un monde post-national, dont l’intégration européenne est l’un des aspects. Le reste est « blabla » et musique d’ambiance.

Vous n’êtes pas tendre avec le nouveau président. À vous écouter, on a le sentiment que les médias se sont fait berner ?
L’opinion ne suit pas les louangeurs médiatiques. Le baromètre Elabe nous apprend le 18 mai 2017 que le président Macron est crédité de 45 % de confiance (56 % pour les 65 ans et plus). La distorsion est frappante entre la perception consensuellement positive de Macron dans les médias français (ou étrangers) et la réalité de l’opinion française. Tout se passe comme si les citoyens français avaient appris à résister aux belles histoires dont les abreuvent les bonimenteurs attitrés. La vacuité du projet des « marcheurs » se perçoit sous l’habit d’arlequin et les avalanches de formules creuses (« rompre jusqu’au bout avec le système », « bâtir avec vous une France nouvelle », « remettre la France en marche », « construire ensemble notre avenir », etc).

ENTRETIEN NICOLAS MONIER

Technikart #213 juin 2017




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