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PériPate, la der déter

Censée durer toute la nuit, la dernière soirée Péripate changeait de format quelques heures avant le début des festivités face à l’affluence prévue (1,4 K participants sur Facebook, 2,9 K intéressés). Finalement non, on ne danserait pas jusqu’au lendemain, ce n’était pas possible à gérer tout ce monde. Un before aurait lieu de 18h à minuit, après quoi on serait invité à vider les lieux et à revenir, pour les plus courageux, à 7h du matin. Douche froide. Je décidais de me replier sur Ground Control, bar éphémère rebaptisé Grand Train, histoire de boire un coup et basta. Après tout rien n’obligeait à s’user les semelles sur un sol marécageux des heures durant, dormir ça pouvait être bien aussi.

L’après-midi touchait à sa fin, il faisait frais, mai fais ce qu’il te plait rien du tout, je portais un cuir noir, un pull noir, un pantalon noir, des chaussures marron chocolat – détails qui n’ont pas grande importance, la suite le montrera, ils ne seront plus évoqués. Rue Ordener, j’ai passé un rideau de vigiles par forcément sympas mais pas détestables non plus, je crois même que l’un d’entre eux a esquissé un sourire, je suis entré dans l’ancien entrepôt de la SNCF.

Là, ça a tout de suite été une débauche de stands bio, où l’on avait tout loisir de payer un pot de confiture sept euros si l’envie nous en prenait. J’ai avancé, sur ma gauche s’étalaient des transats occupés, des bobines de bois pour câbles électriques, des terrains de pétanque, un potager et un poulailler où des poules caquetaient comme à la ferme, en plus de dégager une forte odeur de fiente. Je crois pouvoir affirmer que rien n’était fait pour contenir cette odeur, alors qu’il est tout à fait possible de l’atténuer en ajoutant un tapis de sable sous la litière – litière de chanvre de préférence. C’est à peine si un ventilateur n’était pas astucieusement placé derrière les cages, histoire de répandre les effluves aux quatre vents. Sur ma droite, sous un hangar, étaient alignées d’anciennes locomotives colorées, gueules scintillantes.

J’ai atterri dans une cour, bu une bière en déambulant entre des cageots de vinyles de Robert Charlebois et des Stones. Personne ne les regardait, on ne trouve pas la perle rare dans un si petit stock, probablement peu renouvelé et devant lequel des centaines de badauds sont déjà passés. Les vinyles et tout le reste c’était plus pour « faire bobo », un peu à la façon dont, selon le mot de Max Jacob, Le Soulier de Satin de Paul Claudel « fait chef-d’œuvre ». Tout y était, rien n’en survivrait. Mais quand-même, je dois dire que l’atmosphère n’était pas trop mal, dans le genre Shoreditch parisien. J’ai siroté ma bière en regardant les lanières en plastique d’un rideau industriel onduler au vent.

Péripate et Titien

En rentrant je me suis engouffré dans la bouche de métro Marcadet-Poissonniers, suis tombé nez à nez avec une fumeuse de crack en train de rallumer son downstem. Je n’ai rien dit, il n’y avait rien à dire, j’ai attrapé la ligne 2, je n’ai pas eu le temps d’arriver chez moi. Mon téléphone a vibré, j’ai répondu, réussi à prélever les mots « mec », « de ouf », « sa grand-mère la », « ramène-toi » du brouhaha ambiant, ça a raccroché. J’ai fait semblant d’hésiter un instant, mes talons avaient déjà pivoté.

Encastré sous le périphérique au niveau de la Porte de la Villette, l’ancien entrepôt de matériel de voirie où se tient le Péripate ne ressemble pas à grand chose, se contentant d’être là parce qu’il y avait une place. La logique qui sous-tend la création du lieu est un peu la même que celle qui encourage à acheter des rangements de lit, qu’on glisse sous son sommier dans l’espoir qu’ils ne seront pas trop vus. Cette modestie est également de mise à l’intérieur, où murs en briques et parpaings émergent d’un sol en terre sur lequel on a jeté à la diable cartons et planches de contreplaqué pour éviter de s’embourber. Il fait sombre, une partie de l’assistance est occupée à zoner entrer le vestiaire et les toilettes, une autre à boire dans une grande salle constellée de meubles de récup’, la dernière à danser sur une techno brutale et efficace en inhalant des effluves de poppers.

Légale en France, la vente de ces petites fioles de vasodilatateur ne l’est pas en Allemagne. On peut les trouver sous le comptoir des sex-shops mais il est risqué d’essayer d’entrer en boite avec, principalement parce qu’elles se confondent avec des flacons de GHB, psychotrope connu sous le nom de « drogue du violeur » qu’à la différence de presque toutes les autres drogues, les clubs d’outre-Rhin ne tolèrent pas. Bref, le poppers mis à part, on se croirait assez dans un squat berlinois, ce qui dit comme ça suggère un lieu horriblement snob mais en fait non, c’est tout le contraire.

Débraillée et hallucinée, la foule dessine des ombres tordues sur les murs, hérissées de plumes et de casquettes Fila. Je retrouve des amis, on parle différences entre Coca Light, Zéro et Life, ça n’a aucun intérêt, je dis j’arrive je vais m’en jeter un, j’ai une pâteuse du turfu, je descends deux bières, grille quelques cigarettes et décide d’aller voir du côté du dancefloor. La salle est haute, balayée de flashs rouges, l’atmosphère moite. A gauche de la cabine du DJ s’agitent, juchées sur une estrade, des filles aussi dévêtues que les Vénus de Titien  ; dans mon dos, sur un balcon, dansent des travestis en chaussures rangers et jupes à lamelles multicolores.

Tout indique que les gens s’amusent, sont contents d’être là, phénomène que je ne m’explique d’abord pas, puis si. Il y a l’idée qu’aucun type de 120 kilos au regard torve ne filtre l’entrée. Viens comme t’es, de toute façon tu rentreras. De même, à l’intérieur, aucun videur ne vous braque sa lampe torche dans les yeux à la première cigarette allumée. Une absence de service d’ordre qui panache l’assistance et autorise tous les comportements – aucun débordement n’est à déplorer, on voit que la confiance est un truc qui marche encore. Les tarifs low-cost (cinq euros l’entrée, le reste à l’avenant) invitent également à une certaine décontraction. Enfin, il y a peut-être aussi qu’on assiste à un événement non-autorisé, échappant aux normes de sécurité et consignes de bienséance habituelles, d’où la sensation d’être libre. Ce n’est pas rien.

Minuit passe, puis minuit trente, et l’on se surprend à espérer que peut-être la soirée se prolongera toute la nuit. Tout se passe bien, il y a du monde mais ça va, on ne se marche pas dessus, on voit mal pourquoi on ne poursuivrait pas sur cette lancée. Mais non. A une heure l’énorme porte métallique ouvrant sur le boulevard de la Commanderie s’ouvre, un courant d’air frais vient délayer l’atmosphère tropicale régnant dans ce qui, au fil de la soirée, est devenu une étuve de béton. Chacun de débander.

Je ne reviendrais pas au petit matin, c’était un vague projet dont la réalisation demandait des ressources physiques que je n’avais plus. Sur le chemin du retour, en réalisant que cette fois c’était bien terminé, je n’avais pas le cœur lourd. La dernière n’avait pas été un baroud d’honneur un peu triste, il s’agissait plutôt pour Aladdin Charni et son équipe du Poney Club, à l’origine de ce joyeux bordel, de témoigner de leur envie intacte d’électriser les nuits parisiennes. Le mot péripate, désignant une sorte de limace des pays chauds, viendrait du grec « peripatein » signifiant « se promener ». Pour le Poney Club, la balade sauvage ne faisait que commencer.

ARNAUD SALAUN

Crédit photo : François Guichard photographe.




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