Simon Reynolds : « On a le vernis du vintage, débarrassé du reste »

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{oldies but goodies. Illustration : 45T des Equadors, 1958} L’auteur de Rétromania Simon Reynolds l’affirme haut et fort. Depuis l’avènement du haut-débit, nous vivons donc dans une Rétropolis spongéiforme, dans laquelle cohabitent tous nos passés pop-culturelles. Interview rétrofuturiste.

Au milieu des années 80, alors que vous étiez jeune journaliste au Melody Maker, sévissait un groupe du nom de Pop Will Eat Itself. Est-ce une description
exacte de l’évolution de la pop : qu’elle se serait bouffée tout entière, et s’amuse depuis à reconfigurer les petits morceaux de gerbe dans des assemblages inédits ?
 

Simon Reynolds : Ah ah ah. Well, le groupe avait tiré son nom d’un article prophétique de mon collègue David Quantick, et c’est à peu près ce qui s’est passé. Pour résumer : la pop a joué à être post-moderne, et aujourd’hui, elle survit en étant rétro. Mais son essai aurait pu aussi bien s’intituler « La pop se répétera à l’infini ». Aujourd’hui, le jeu des références et des répétitions est à son paroxysme. Les Black Keys revendique leur « rétroïtude », les Kills reprennent l’imagerie d’un groupe comme Royal Trux tout en la rendant accessible aux marques de luxe, un artiste comme Jo Mitchell créé une œuvre en reproduisant à l’identique le mythique concert d’Einsturzende Neubauten à l’ICA au cours duquel ils ont détruit la scène à coup de marteaux piqueurs, ou encore ces gamins de Brooklyn qui font de la « hipster house » en essayant de reproduire non seulement les sons du « Second Summer of Love » mais aussi les décors du club le Hacienda. On peut voir leurs vidéos sur YouTube. Pas mal.

Mais que penser, pour prendre l’exemple le moins extrême, de la démarche d’un groupe comme The Black Keys, plébiscités par les critiques malgré son manque total d’innovation ?
Avant, les groupes se devaient d’être originaux sous peine de ne pas être pris au sérieux par la critique. À l’exception d’un groupe comme Electric Light Orchestra.
Gamin, je n’y connaissais rien en musique, mais je me rendais bien compte que la seule et unique influence de ELO, c’était les Beatles. Mais du coup, c’était un groupe à part. Aujourd’hui, les gens prennent du plaisir à écouter des groupes ultra-référencés parce que… ça nous suffit. Je me souviens du choc d’entendre les Jesus & Mary Chain citer les « wooh wooh » de « Sympathy for the Devil » sur leur deuxième album (
Darklands, 1987). Un de « nos » groupes, en filiation direct du Velvet Underground, pastichant les Rolling Stones ! Hérésie ! Mais, depuis une quinzaine d’années, faire du « rock karaoké » est devenu parfaitement acceptable, avec des groupes qui se spécialisent dans la composition de chansons originales dans le style d’un groupe plus ancien.

Peut-on mettre l’émergence de ces « groupes karaoke » sur le dos des baby-boomers ? Que ceux-ci auraient favorisé, alors qu’ils étaient aux commandes de labels et de médias, les groupes référençant les chansons de leur jeunesse ?

Il y a un peu de ça. A l’époque du Britpop, on disait « dad-rock » pour parler d’Oasis, de Cast et de tous ces groupes susceptibles de plaire à nos parents – phénomène inenvisageable vingt ans plus tôt. Les gamins aimaient parce que les morceaux étaient catchy, et les parents étaient contents de voir des groupes de la génération de leurs gamins faire revivre leur propre jeunesse. Ce modèle transgénérationnel s’est souvent répété depuis : ils écoutent Adele en se disant qu’elle fait partie de la même famille de songwriting soul qu’Etta James, et apprécient le vernis vintage de ses enregistrements. Sauf qu’ils ne vont pas forcément vouloir écouter l’original.

Le « Choc du nouveau » – qui a joué un rôle primordial dans l’histoire de la pop -, a cédé place à une quête d’une bande-son distrayante et familière, évocatrice de notre passé. Est-ce symptomatique d’une société où l’on ne se projette plus dans le futur ?

Oui, nous vivons une ère instable et angoissante, qui nous nous fait subir toutes sortes de cataclysmes et de changements brutaux. Normal de vouloir éviter le moindre choc, et de chercher refuge dans des musiques ancrées dans une longue tradition. Depuis treize-quatorze ans, par exemple, nous avons vu un regain d’intérêt pour la musique folk sous toutes ses formes. Mais contrairement au revival « roots » des années 80 – The Pogues, The Men They Couldn’t Hang ou même Billy Bragg – tous anti-Thatcher –, celui-ci a été débarrassé du moindre aspect politique. Une fois de plus, on a le vernis du vintage, débarrassé de tout le reste.

Ce revival folk est l’un des nombreux phénomènes « rétromania » à émerger à la toute fin des années 90 – également le moment où la musique enregistrée se dématérialise. Quels sont les liens entre la chute d’achats de biens culturels, et les débuts de la rétromania ?

Même si les signes avant-coureur remontent à bien longtemps, ils prennent de l’ampleur en même temps que l’adoption massive d’Internet à haut-débit. Et comme par hasard, c’est à partir de ce moment-là qu’il n’y a plus eu de mouvement musical majeur. Avec tous ces « passés » mis à disposition, nous nous éloignons d’un certain « temps présent » partagé par tous : nous sommes plus rarement tous focalisés sur le même « présent » en même temps. Du coup, on n’adhère plus à un groupe ou à un mouvement comme avant, quand la planète toute entière pouvait se retrouver happée par une nouveauté pop. Les carrières des groupes s’en ressent : elles atteignent un palier assez tôt, et y restent. Regardez un groupe comme Arcade Fire : ils n’auront jamais leur moment « Joshua Tree » (du nom de l’album de U2 en 1987 qui les propulsa dieux des stades – NDLR). Fut un temps, la culture rave a « pris ». Le hip-hop a « pris ». Ils quittaient l’underground pour devenir des phénomènes massifs. On n’a pas vu ça ces dernières années : ces mouvements ou ces groupes atteignent rapidement leur « niveau », et y restent. Peut-être est-ce dû aussi à l’absence d’acte d’achat : le fan se sent moins investi dans « son » groupe.

…mais il se tourne davantage vers le concert.

C’est proche de la théorie de Jacques Attali : l’objet enregistré a perdu de sa valeur, mais le live la conserve. Jadis, la musique avait une valeur rituelle et permettait une « catharsis social ». Ensuite, elle s’est formalisée pour devenir un bien acheté et vendu, mais elle gardait son aspect fétichiste : elle nous servait de « mobilier psychologique ». Mais en devenant gratuite, elle a été – littéralement – dépréciée. Ce n’est plus une extension de nous-même, mais une vague bande-son de nos vies.

Comment l’acte d’écoute peut-il évoluer ?

Le « digital native », qui n’a connu qu’une musique dématérialisée, pourra trouver une astuce pour redonner du sens et un peu de gravité à cet acte d’écoute. Je lui fais confiance pour trouver un moyen de « re-fétichiser » la musique.

On l’a vu avec la résurgence des ventes de disques vinyle, en hausse depuis deux ans au Royaume-Uni.

C’est devenu un geste qui compte. La génération des « digital natives » sent qu’avec l’analogue, ils rétablissent une connexion  – un contact physique -, avec ce passé-là.

Qu’écoutez-vous en ce moment ?

Surtout les bizarreries que je dois chroniquer. Une compil’ de musique électronique « outsider », une autre du BBC Radiophonic Workshop, ainsi que les enregistrements datant des années 50 et 60 d’un certain FC Judd, figure proche du Workshop et pionnier oublié de la musique électronique. Donc des vieux trucs assez étranges.

Aucune nouveauté ?

Si, mais ce sont des choses qui ne semblent exister uniquement dans un monde de blogs spécialisés. Des gens comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro. Vous connaissez ?

Du tout, sorry.

Son « Far Side Virtual » (James Ferraro, label Hippos in Tanks, 2011) a été l’album de l’année pour plusieurs magazines musicaux. Sa musique est parfaite pour les critiques et les journalistes voulant théoriser. C’est une sorte de « nature morte du Présent », parfaite pour accompagner une installation de Jeff Koons.

Vous terminez votre livre en disant que l’originalité prime sur l’innovation, et que tant que des personnalités comme Dizzee Rascal, Captain Beefheart ou Morrissey feront de la musique, on n’a pas à s’inquiéter.

Je fais référence à ces artistes qui ont une vision singulière de la pop, et  n’ont pas besoin d’être particulièrement innovant pour l’exprimer. Mais ils sont rares : un par décennie, et encore…

(Rétromania, éd. Le Mot et le reste.)

Rétromania, la chronologie : Début 60’s – Le terme rétro entre dans le langage courant alors que la planète se passionne pour la conquête de l’espace : le mot est dérivé du système de « rétropropulsion » réduisant la vitesse des vaisseaux spatiaux en inversant la poussée des réacteurs.  1979 – Dans son essai Yearning for yesterday : A sociology of nostalgia, Fred Davis avance que la culture rétro de masse a remplacé l’évènement politique comme trame de la mémoire générationnelle.  Mi-80’s – Le disque-compact devient le format dominant. Les labels en profitent pour revendre leur back-catalogue à des baby-boomers trop contents de racheter les galettes de leur jeunesse (et « Brothers in arms » de Dire Straits).   1993 – Parution du premier numéro de « Mojo Magazine », avec Dylan et Lennon en couv’. Ce mensuel musical part du principe que « c’était mieux avant » (albums solo de Ringo Starr inclus).  1996 – En pleine vogue « tribute bands », le Australian Pink Floyd Show est invité à joué au 50ème anniversaire du guitariste David Gilmour. Tout va bien.  1998 – Tomorrowland (le parc d’attractions futuriste de Disney) passe d’un parc dédié au futur à un musée à la gloire d’un futur kitsch imaginé dans les années 50-60.  2007 – Pour fêter le 30ème anniversaire de l’album Never mind the bollocks, les Sex Pistols cèdent à la mode de la « tournée revival avec l’album préféré des fans joué dans l’ordre et dans son intégralité. »  2012 – L’album Kisses on the bottom de Macca, Odd Future, Madeon…

 INTERVIEW LAURENCE REMILA
 Technikart n°159, février 2012.]




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